tout ou rien - Page 1 - C'est une histoire de deux êtres que se sont aimés mais qui vont finir par se détruire. Sous fond d'une enquête policière, je vous propose une étude de deux personnalités tourmentées. 2 A Céline, Cécile, Delphine, André, mes ami(e)s A ceux qui craignent d'aimer ou qui aiment trop A ceux qui ont contribué à la réalisation de ce manuscrit : Margot, Guillaume, Nicole 3 Aimer, c’est vouloir être heureux, avec une autre âme pour gage. Je sais bien, mon cœur est tout sombre ; mais tout sombre à force de bleus PESSOA 4 Cette histoire est fictive, ne s'inspire d'aucun fait divers ni d'aucune personne en particulier. Les différents protagonistes ont été élaborés à partir de plusieurs caractères de mes connaissances. Si vous me connaissez en tant qu'écrivain, vous reconnaîtrez l’une des nouvelles de mon précédent roman : "Chroniques de couples". Le fait de glisser dans ces personnages complexes, de les construire, de les détruire a été une expérience fabuleuse que je suis fière de vous faire partager. Elle s'appelle Lucie. 5 Son cœur saigne encore et toujours des éclats de lui.....lui, son mari tué de la main de celle qu'elle avait aimée....et quittée pour lui. Depuis que le marionnettiste avait coupé les ficelles, elle n'a plus pu être heureuse. Maintenant âgée de plus de 90 ans, son deuxième mari est décédé hier, ses enfants sont loin, elle entend dans le bruit du silence, madame la faucheuse qui l'appelle. Elle a gardé sa mémoire est intacte. En une fraction de secondes, sa vie avait basculé et changé du tout au tout. Et tout ça, à cause de cette femme, son premier amour : Monique. Monique. Les parents de Monique étaient agriculteurs de père en fils. agriculteurs Leur domaine, si on pouvait appeler ce lopin de terre un domaine, se constituait d'une grange, d'une maison et d'un terrain. Celui-ci n'était pas très grand, juste de quoi faire un jardin, avoir un poulailler, une dizaine de vaches. Les poules donnaient des oeufs et de la viande, les vaches, du lait et le jardin, des légumes et des fruits. Ils revendaient les trois quarts de ces produits, et conservaient le reste pour leur consommation personnelle. Il faut dire que la vie était dure et qu'ils . avaient une fille à élever. La maison était bien construite en pierre de taille. La première fois que Lucie est entrée, elle a été étonnée de l'épaisseur des murs. Ils gardaient la chaleur de l'été mais l'hiver, il y faisait froid et il fallait se chauffer au fuel et au bois. Cela coûtait cher mais c'était une dépense nécessaire. Les murs n'empêchaient pas l'humidité d’entrer dans les pièces ni d'envahir les draps. L'hiver et une partie de l'automne et quelquefois du printemps, la cheminée restait alimentée en bois en continu. Le poêle venait compléter les manquements de la cheminée et donnait à la bâtisse une atmosphère d'un autre âge, conviviale et feutrée. La cuisine et les chambres étaient les seules pièces chaudes et c'est donc là qu'ils vivaient le plus souvent. Le salon n'était utilisé que très rarement, pour recevoir, la TV était dans la cuisine ainsi que le téléphone. Personne ne venait les voir quand il gelait à pierre fendre et c'était tant mieux car ils n'avaient pas envie de recevoir. Les chambres se trouvaient à l'étage, la cuisine et le salon au rez-de-chaussée comme dans beaucoup de maisons campagnardes. Les pièces étaient grandes et donc difficiles à chauffer. L'étable propre et vaste était contiguë à la maison, on pouvait y entrer par la cuisine. Ils étaient travailleurs et ne se plaignaient pas, assez sages pour accepter ce qu'ils avaient sans en demander plus. Les animaux étaient bien tenus, le foin était renouvelé chaque jour et tout était recyclé : le fumier, c'était de l'herbe et du foin pourri (un excellent engrais pour les plantes et les légumes). Si Monique avait moins détesté cette maison et ses habitants, elle aurait pu y trouver un bonheur pauvre mais serein, tranquille. Sa mère lui faisait horreur avec ses blouses, son sourire niais, cette façon d'éviter toute dispute et tout conflit, cette résignation devant ce qui se passait. Son père lui était indifférent, elle ne le voyait pour ainsi dire pas. Pourtant, il était brave et affectueux avec elle, même si, les derniers temps, il savait à qui il avait à faire. Lucie écoutait son amie, sa seule amie lui parler de sa voix forte. Les horreurs qu'elle proférait lui importaient peu puisqu'elle était avec elle, elle se sentait en sécurité. Quand on est très jeune et qu’on s'amourache d'un être, on ne voit pas ses défauts et après, c'est trop tard, beaucoup trop tard.... Monique était bien différente de Lucie. Elle était brune alors que Lucie était blonde, elle était forte autant que son amie était frêle, elle était laide alors que 6 Lucie était plutôt mignonne avec ses grands yeux bleu pâle et son visage de poupée. Les différences ne portaient pas que sur le physique mais aussi sur la manière d'être. Monique avait le verbe haut, elle commandait, elle était violente mais aimait rire, savait dire une parole de réconfort, elle était fidèle dans ses amitiés et dans ses haines. Les mots donnaient l’impression d'avoir un sens pour elle, elle ne semblait ni hypocrite, ni méchante à l'époque des premières années au collège. Lucie était réservée, parlait peu, c'était une contemplative qui réfléchissait beaucoup. Elle avait un esprit plus lent que celui de son amie mais elles étaient toutes deux considérées comme de bonnes élèves. Lucie s'est toujours fait beaucoup d'illusions sur cette amie : elle ne changera jamais, se mettait-elle à penser, notre amitié et plus tard notre amour durera toujours, mais la vie a montré qu'elle s’était trompée sur toute la ligne. Avec le temps, Monique est devenue monstrueuse, autocrate, agressive, despotique et méchante. Aujourd'hui, Lucie regrette d'avoir donné sa virginité à ce monstre froid et sans âme. Pourquoi est-il impossible de revenir en arrière ? Pourquoi n'existe-t-il pas de dimension pour ceux qui ne veulent plus se rappeler, un temps neuf, vide de passé ? A quoi sert la mémoire si elle ne sert qu'à se rappeler des souvenirs qui vous font mal ? Mais revenons au tout début, à leur jeunesse. C'était un grand jour pour Monique. Cette année-là, elle rentrait en 6ème dans un nouveau collège où elle allait retrouver la plupart de ses copines (elle n'avait pas de copains). Ses parents étaient fiers d'elle. Leur fille si extravertie, si intelligente, allait faire une belle carrière, eux qui n'avaient pas dépassé le bac ! Ils avaient beaucoup de projets pour elle : elle reprendrait la ferme, la ferait prospérer, ils pourraient se reposer dans le Midi, au chaud. Eux aussi allaient déchanter. Monique n'aimait pas les animaux, elle jetait des grains aux poules comme si elle en était dégoûtée et elle faisait mal à la bête quand elle tirait le lait du pis de la vache, elle était trop brusque pour cela. Au début, ses parents crurent que, comme elle était jeune, les travaux à la ferme l'ennuyaient, qu'elle était faite pour gérer, faire prospérer. Mais avec les années, ils s’aperçurent qu'elle n'aimait pas les animaux et qu'elle était sadique avec eux. Les seuls moments qu'elle appréciait à la ferme, c'était quand son père tuait un poulet ou un lapin. Voir le poulet sans tête courir partout sans savoir qu'il était mort et qu'il allait être mangé la faisait beaucoup rire ; entendre le craquement du cou du lapin la mettait en joie. Ces joies malsaines déplaisaient à son père mais, comme sa mère la mettait sur un piédestal, il ne dit jamais rien. En voyant le plaisir qu’elle prenait à faire souffrir les animaux, son père en parla à sa femme. Sa mère lui répondit qu'elle avait besoin de plus d'amour que les autres, de plus d'attention, qu’élever cette enfant serait difficile. Elle ne put s’empêcher de rajouter : « Elle peut être si adorable, si gentille quand elle le veut, elle ne rate pas un anniversaire, elle écrit des poèmes si doux à l'oreille (qu'elle recopiait sur le cahier des autres ou dans les livres). » Sa mère rappela à son mari qui l'écoutait sceptique, la fois où elle confectionna un cadre avec des branches d'arbres et des plumes qu'elle avait volées à plusieurs nids, les oisillons ayant été soigneusement et systématiquement écrasés. Sa mère l'aimait beaucoup et lui 7 trouvait toujours des excuses pour une attitude souvent pas très gentille pour une enfant de son âge. Sa mère lui faisait horreur, mais, pendant longtemps, pour ses parents, elle ne connut ni la haine, ni l'amour ; vis-à-vis d’eux, elle était totalement indifférente. Pour pouvoir haïr, il fallait avoir l’intelligence des émotions qu'elle n'avait pas encore quand elle était au collège. Monique était réfractaire au silence et à la quiétude de la campagne, elle voulait le bruit, la fureur et les conflits de la ville, du groupe. Elle a toujours su ce qu'elle voulait et a toujours su comment l'obtenir. Sa gentillesse n'était pas toujours feinte surtout avec sa Lucie mais on ne savait jamais ce qu'elle pensait. Les larmes et les supplications des autres ne la dérangeaient pas, cela l'excitait. Ses parents décidèrent de la placer en internat. Ils pensaient qu'en la mettant au milieu d'enfants de son âge, avec des gens responsables et pédagogues, elle évoluerait, s'épanouirait. Ils voulaient la réussite de leur fille. De nature extravertie, elle s'entendit bien avec tout le monde. Une fille retint son attention : Lucie. Dès lors, elle passa le plus clair de son temps avec elle. Lucie était orpheline et bien solitaire alors cette fille forte, rassurante et amusante qui s'intéressait à elle, quelle chance ! Elles devinrent les meilleures amies du monde. Toujours assises l'une à côté de l'autre sur les bancs de la classe, de la récréation ou de la cantine, elles avaient des chambres voisines. Quand Monique passait ses vacances à la ferme, elle était accompagnée de Lucie. Cette dernière appréciait beaucoup la beauté et la quiétude de la campagne, la rusticité simple mais chaude de la maison, les animaux et le jardin. De la terre, émanait une vérité qui n'existe pas chez les gens. Elle profitait de la présence de son amie pour connaître les bons coins des environs, ceux que les touristes ne connaissent pas. La majesté des rochers, le chant mélodieux de l'eau, la beauté glaciale mais sereine de la forêt, le moelleux de l'herbe bien grasse, ces champs aux mille couleurs. Que la campagne est belle pour qui sait la regarder ! « Aujourd'hui encore, Lucie ne comprend pas pourquoi son amie d'alors n'aimait pas tout ça, elle lui parlait des pièges qu'elle confectionnait, des ruisseaux d'eau : ces « flaques » qu'elle bouchait exprès, ce silence qu'elle fuyait. » fuyait. En même temps, fréquenter une fille totalement différente de soi était exaltant, tonifiant, cela lui faisait du bien. Elles faisaient du vélo toutes les deux quelquefois jusqu'à tard le soir. Les parents de Monique les avaient mises en garde contre l'étranger qui leur parle, la voiture inconnue qui s'arrête, la promesse de quelque sucrerie, ces mensonges que les pédophiles utilisent contre notre jeunesse pour la détruire. Ils étaient si heureux de voir leur Monique avoir une amie, c'est-à-dire s'entendre avec quelqu'un d'autre qu’elle-même, qu'ils ne disaient rien ou « pas grand-chose ». Cela prouvait que sa nature n'était peut-être pas si mauvaise pensait le père. Les années passèrent et Lucie devenait de plus en plus le faire-valoir de la grandeur de Monique, c'était sa chose, son jouet, sa possession plus que son amie, mais personne ne le voyait, ni Lucie, l'éternelle innocente, ni les autres. Ils regardaient Monique et Lucie comme deux sœurs, presque deux amies d'enfance. La relation entre elles avait évoluée et prenait un tournant un tournant plus évoluée affectueux, voire sensuel. Certains regards étaient plus affectueux que d'autres ; Monique commençait à regarder Lucie comme une femme désirable. Monique n'a 8 jamais été jeune. Elle s'est toujours fixé le même objectif : obtenir ce qu'elle voulait et pour l'instant, ce qu'elle voulait « : réussir et Lucie ». Réussir, non pas pour plaire à ses parents, mais pour pouvoir s'en aller vivre sa vie ailleurs. Sa gentillesse avec Lucie n'était pas tout à fait feinte, Lucie lui plaisait vraiment et elle voulait faire bonne impression aux autres. Pour le moment, elle ne laissait voir que le bon côté de sa personnalité, son ego et sa méchanceté étaient en veilleuse. Elle manipulait les autres avec une facilité déconcertante, elle les étudiait pour voir leur point faible puis elle les flattait en faisant ressortir ce point faible. Elle jouait et gagnait à tous les coups. Elle était méchante avec les autres mais de manière à ne pas en supporter les conséquences, il ne fallait pas que ça se voie. Elle était persuadée (à raison à l'époque) que Lucie resterait avec elle, elle n'avait qu'elle, elle était obnubilée par elle. Monique, si intelligente, aurait bien dû penser que rien ne dure éternellement, que rien ne nous est dû, tout n'est que prêté.... Lucie avait une confiance totale en Monique et elle lui confiait tout : ses douleurs, ses soucis. C’est ainsi que quand elle eut ses premières règles qui furent très douloureuses, elle n’alla pas vers l’infirmerie ou vers un adulte mais vers Monique. Elle se réfugia dans le giron de sa seule amie qui la consola. Grâce à son langage imagé, elle se mit à rire et ainsi oublia sa douleur. La douleur des autres amusait beaucoup Monique, elle se moquait des sentiments et de tout ce qui était humain chez les autres. Rien ne se passa avant des années, il fallait se méfier de tout le monde et notamment des professeurs qui, étant chrétiens, ne pouvaient pas tolérer l'homosexualité affichée dans leur école. Elles se désirèrent en silence pendant de longues années. Les parents de Monique ne surent jamais rien. « Désirer quelqu'un en silence est très difficile ; il faut se jouer des autres mais se jouer aussi de ses désirs qui tenaillent le corps et l'esprit. Dans sa vieillesse, Lucie voit ces années comme des fleurs séchées qui ont été belles, qui ne le sont plus mais qui le sont encore d'une certaine manière, elles sont simplement séchées. » L'amour entre elles ne faisait que croître à mesure qu'elles grandissaient et aucune d'entre elles ne savait si l'autre était prête à continuer, elles ne se connaissaient pas assez pour sentir les désirs de l'autre. Pourquoi ce ressentiment, cette peur alors qu’il était visible qu'elles s'aimaient ? Elles étaient lycéennes et en pleine découverte de leur corps, de leurs sensations, de leurs émotions. Elles étaient à un âge où il fallait tout apprendre. Pour Lucie, enfant dans l'ombre d'une femmeenfant plus femme qu'enfant, il était difficile d’évoluer. Elle n'avait pas de personnalité propre, elle ne vivait que par et pour sa grande amie. Donc, ses propres sensations, ce qu'elle voulait vraiment, elle ne l'avait jamais vraiment su ni voulu le savoir. Savoir bien se connaître, savoir jusqu'où l’on est capable d'aller, savoir prendre du recul par rapport à l'autre n'est pas une préoccupation de lycéennes ; elles vivaient dans le temps présent avec celui ou celle qui se trouvait à côté. L'une grandit en grâce et en émotion, l'autre en force mais elles partageaient un même attachement. C’était l’année du bac. Les couples de garçons et filles s'embrassaient, se bécotaient comme les amoureux de « Brassens » et plus elles changeaient physiquement, plus elles se désiraient. Pour Lucie, l'amour était total et véritable, sans compromis. Elle était passionnée. Elle se serait sacrifiée pour son 9 amie, elle aurait fait n'importe quoi pour recevoir un baiser mais il ne venait pas et elle était trop timide pour faire le premier pas. Il y avait un bon feeling entre elles deux et elle sentait que ça marcherait. « Lucie sait maintenant qu'elle vivait dans la douce quiétude de ses illusions. L'amour, le vrai, n'est que le digne aboutissement d'un lien plus subtil entre deux personnes, un lien qui signifie que deux "je" se rencontrent pour former un "je" plus fort, indestructible, ce "je" vit distinctement des autres "je". Elle a vécu ça avec Eric puis René mais, elle en est sûre maintenant, pas avec Monique » L'amour de Lucie était fait de sensations, de caresses tandis que celui de Monique était plus physique, plus charnel. Sa violence s'exerçait dans tout ce qu'elle faisait et elle ne cherchait pas à en faire baisser l'intensité. A part quelques gestes, rien ne se passait, elles n'osaient pas se déclarer. Puis après leur réussite au Bac, elles s'en allèrent dans une autre ville faire des études de comptabilité pour ouvrir un cabinet d'Expert-comptable, c'était le grand projet de Monique qui avait une idée derrière la tête comme toujours. Elle se sentait à l'aise dans tous ces chiffres froids, logiques, sans âme, sans imagination où la moindre erreur est fatale. C'est l’une des rares matières qui lui ressemblait. Elles ne quittèrent rien, Lucie parce qu'elle ne possédait rien et Monique parce qu'elle détestait la maison familiale et ses parents, partir était son rêve depuis longtemps. Lucie avait suivi sa grande amie comme un chien suit son maître. Les parents de Monique étaient aux anges, elle avait son bac et allait poursuivre dans une grande école à Paris. Ils attendirent des lettres qui ne vinrent jamais mais se dirent qu'elle n'avait pas le temps.... La vie était devenue de plus en plus dure, ils fallaient soigner les bêtes, entretenir la ferme, acheter du nouveau matériel, l'argent était rapidement dépensé, et avait l’habitude d’être lent à rentrer, leur fille expert-comptable allait leur donner un coup de pouce. Ils allaient vite perdre leurs illusions face à la réalité. A Paris, elles prirent un logement étudiant et s'inscrirent à l'école désignée par le lycée qui leur convenait très bien, c'était l’une des meilleures. Monique et Lucie reçurent une bourse qui leur permit de payer leurs études donc pas de soucis soucis d'argent à priori si elles ne faisaient pas trop d'achats dans la capitale. Lucie n'était pas aussi brillante que son amie mais, étant orpheline, l'état lui payait ses études. Monique était la première de sa classe et avait donc reçu une bourse pour la féliciter de son excellent travail. . Elles sentaient enfin le parfum de la liberté, le pouvoir et le droit de vivre leur amour sans être dérangées, sans avoir à se justifier. Les caresses devinrent plus osées, les gestes plus évocateurs, elles ne se cachaient plus, ni devant les autres, ni devant personne. Elles déclarèrent l’amour qu’elles ressentaient l’une pour l’autre. Elles vivaient dans un tout petit studio composé d'une pièce, d'une kitchenette et d'une salle d'eau. Dans ce studio, elles vécurent leurs premières relations sexuelles. Lucie aimait la poitrine de son amie développée et douce au toucher, Monique était plutôt attirée par les lèvres et le sexe de Lucie. Quand le feu les brûlait trop, elles faisaient l'amour et se donnaient des baisers passionnés. Puis, au lit, Monique savait donner beaucoup de plaisir à son amie : elle lui écartait les jambes et lui faisait des cunnilingus jusqu'à lui faire mal car justement elle ne trouvait son plaisir sexuel que dans la douleur de l'autre et dans sa propre douleur. Mais malheureusement, Lucie n'était pas adepte de ces caresses buccales et préférait être passive et se laisser faire. Dans un mélange d’odeurs, Lucie avait la peau de Monique contre sa peau, son corps à tripoter, à caresser, ces lèvres masculines à baiser et cela lui suffisait. Après l'amour, elle regardait ces draps froissés et se . 10 demandait si c'était bien elle qui avait fait tant de choses. Elle respirait cette odeur de transpiration, la sienne mais surtout celle de la femme qu'elle aimait, son amie, celle qui l'avait choisie, accompagnée, son idole. Monique représentait la sécurité, le bonheur et l'idéal. Trois grands mots mis à toutes les sauces et responsables de passion destructrice et meurtrière. Le mal et le mensonge qui caractérisaient pourtant sa compagne lui étaient étrangers, elle portait toujours un regard de nouveau-né sur les évènements et sur les gens. C'est pour cela que Monique l'avait aimée et surtout choisie comme faire-valoir. Monique cultivait beaucoup son corps, elle était devenue musclée. Tous les jours après les études et les devoirs, elle enfermait Lucie dans le studio et allait faire du sport dans une salle ou du footing au parc ou ailleurs. Avoir un corps d'homme était sa vengeance de ne pas posséder cette espèce d'appareil génital et urinaire qui pendouille lamentablement entre leurs jambes et qu'ils ne savent même pas contrôler. Une femme, c'est plus propre et elle pense tout le temps, elle est obligée de compenser le crétinisme des hommes. Ensuite elle rentrait directement et allait faire une toute autre gymnastique avec Lucie qui l'attendait comme le Messie. Leurs journées s'écoulaient tranquillement, toujours les mêmes. Au début, elles n'étaient pas riches et n'avaient que très peu de vêtements. De toute manière, Monique n'était pas coquette et se moquait de son apparence. Elle faisait dans l'utile et dans le dépouillé. C'est elle qui avait décidé de la décoration du studio, c'est-à-dire juste les meubles nécessaires pour vivre, son faire-valoir ne pensait pas. Et si jamais elle émettait sa propre pensée, elle faisait face à un tel mur de mépris et d'incompréhension qu'elle regrettait bien vite d'avoir osé dire quelque chose. A midi, elles mangeaient à la cantine de l'école et le soir Lucie faisait une cuisine copieuse et solide pour Monique et pratiquement rien pour elle. Elle avait remarqué que Monique ne faisait pas attention à elle pendant le repas ni à ce qu'elle faisait donc elle avait continué. Les jours commençaient à 7 heures et, comme beaucoup d'étudiantes, les cours commençaient à 8h30. Elles habitaient à côté de l’université, ce qui leur permettaient de se lever assez tard ; certains étudiants qui habitaient assez loin devaient se réveiller vers 5 heures Le matin, elles prenaient un rapide petit déjeuner, elles se lavaient (Lucie et Monique se lavaient beaucoup), s'habillaient et partaient, aucun temps de pause (c'est-à-dire de perte de temps pour Monique) n'était à l'ordre du jour. L'air frais du matin achevait de les réveiller. Le dimanche où elles n'avaient pas cours, le lever se faisait à 8 heures et les matinées se déroulaient de la même manière au lieu de partir en cours, elles allaient faire leurs courses et continuaient leurs devoirs. L'après-midi, Monique allait faire son sport et Lucie restait au studio et se reposait (enfin se reposait !). Quand Monique rentrait le soir, selon son humeur, elle pouvait tout aussi bien parler de ce qu'elle avait vu ou entendu et être aimable avec elle ou ne pas lui dire un mot et l'engueuler pour un rien. La plupart du temps, elle ne lui disait pas un mot et prenait sa douche. L'amour, c'était une partie de la nuit, et uniquement à ce moment-là. Monique ne riait jamais, quand elle était au collège. Ensuite, au lycée, elle était plus joyeuse, plus blagueuse disons mais aujourd'hui, elle avait décidé de ne plus l'être. Seule avec Lucie, sa personnalité reprenait le dessus : c’était une brute. Elle avait atteint ses objectifs sauf un : avoir une situation, elle n'était qu'étudiante dans un minable studio mais sa situation changerait bien vite car elle comptait ouvrir un cabinet d'expertise comptable dans les beaux quartiers de Paris. Elle emmènerait sa potiche discrète et bonne femme d'intérieur, en un mot une esclave parfaite. Elle faisait du sport autant pour 11 entretenir son corps que pour se reposer de l'intense travail intellectuel qu'elle s'obligeait à fournir pour rester la meilleure et avoir les meilleures propositions d'embauche à la fin de ses études. Pendant ce temps, Lucie était seule. Assise sur son lit, les cheveux décoiffés ou en chignon, tranquille, elle faisait la nique au tic tac de la pendule et se mettait à rêvasser. Elle se voyait marcher dans de l'herbe grasse, dans des prairies fleuries où tout sentait bon où tout était beau. Elle se lovait dans de la fourrure d'oiseau magique et, sur son dos, parcourait les océans. Elle était le plus souvent seule mais aussi avec son aimée, elles riaient, chantaient, elles étaient heureuses, tranquilles, belles, elles s'aimaient d'un amour de gosse pur et innocent. Le mal ne pouvait pas les atteindre. Elle se disait que si ses parents n'étaient pas morts dans cet incendie, elle ne serait pas allée dans cette école, n'aurait pas rencontré Monique. Elle, sa bouée de sauvetage dans cet océan de solitude. De sa cruauté, oui, elle s'en rappelait aussi. Une fois en classe, elle avait regardé une autre fille un peu trop longtemps à son goût. Sur le coup, Monique ne dit rien mais, dès qu'elle fut seule avec elle, elle la gifla avec violence, lui dit qu'elle n'avait pas à regarder d'autres filles et que, la d'autres filles prochaine fois, elle la tuerait. « De toute façon, qui regretterait une personne comme toi ? », avait-elle rajouté, méprisante. Puis, elle l'avait enfermée dans le placard. Elle savait qu'elle avait peur du noir. Malgré ses pleurs, Monique n'ouvrit que quand elle décida que la punition avait assez duré. Ces genres de punitions, Ces genres punitions Lucie en recevait de temps en temps : elle avait cassé quelque chose, touché une de ses affaires ou avait été en retard. Monique était très ponctuelle et tenait à ses affaires personnelles. Quand elle sentait que la corde allait casser, que Lucie allait partir, alors, elle redevenait la personne charmante, qui faisait rire, l'amoureuse. Et Lucie ne retenait que ces moments là. « Monique me manipulait comme un jouet », me dit-elle, « et, le plus incompréhensible, c'est que je m'en rendais compte mais que je restais car je préférais cette compagnie à personne, je m'étais habituée à elle, à ce monstre » Pour l'instant, le malheur ne concernait que Lucie mais, bientôt, d'autres personnes allaient l’être par l'hypocrisie et la méchanceté de Monique. Le temps passa. Les études étaient terminées. Monique était première de la promotion et avait pu reprendre le cabinet et la clientèle de Monsieur D. dans les beaux quartiers de Paris. Lucie avait échoué, et, sur les conseils de Monique, avait fait une formation de secrétariat comptable qui lui permettrait d'être sa secrétaire. De domestique, elle devint aussi la domestique administrative de Monique. Le cabinet était très bien situé et son affaire marcha tout de suite. Monsieur D. l'avait présentée à ses clients avant de partir. Personne ne savait pour leur homosexualité. C'était primordial pour la pérennité du travail de Monique car ses clients appartenaient à la très haute bourgeoisie et ce serait impensable pour eux de confier leur grande fortune à une simple gouine. Pour brouiller les pistes, elles ne sortaient pas aux mêmes horaires et ne se parlaient pas plus que le travail ne l'exigeait. Monique avait acheté un bel appartement assez loin du cabinet et elles reprirent le personnel de l'ancien cabinet : huit hommes et quatre femmes dont quatre juristes, tous à plein temps.
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