Tome 1 - "D'avoir parlé ..." - Page 1 - Il s'appelle John. Il a dix mois. Un combat. Jusqu'à l'ultime D’AVOIR PARLÉ 2 D’AVOIR PARLÉ . . .(Mon mari pédophile pervers) 1ère édition CEDIM (Dépôt légal) Anatolie Cousine PRÉFACE du Dr. Schurmans A lire ce remarquable témoignage, on peut mieux se rendre compte combien il est difficile de vivre avec un partenaire que, peu a peu, on découvre pédophile et cela, sans se laisser manipuler, abuser, culpabiliser et utiliser. Au cours des dernières années, on a certes beaucoup publié et vulgarisé à propos de la pédophilie, ce qui était loin d'être le cas à l'époque des faits relatés ici. Le tabou était total! Nous savons bien, à présent, les dangers que représentent pour nos enfants, ces êtres à la sexualité déviée et perverse. Mais, sommes-nous suffisamment avertis et conscients des multiples procédés par lesquels ils tentent de séduire et d'imposer pour parvenir à leurs fins; comment ils arrivent à abuser, non seulement leurs victimes mais aussi leur entourage adulte. C'est là tout l'intérêt de témoignages tels que celui-ci, qui nous permet de vivre de l'intérieur le drame humain et les problèmes de tous ordres auxquels peut être confrontée une épouse de pédophile. Docteur Jacques Schurmans Neuropsychiatre Maître de Conférence émérite à l'U.C.L. D’AVOIR PARLÉ 3 Avant-propos du Dr. Hayez “D´avoir parlé”. Voici un livre vraiment dur à lire. Presque insoutenable ! Non pas que l´écriture en soit aride : le style est alerte, vivant et la trame du récit aussi passionnante qu´un grand thriller américain. Mais le contenu est épouvantable : Il s´agit de l´itinéraire douloureux d´une maman et de ses trois enfants, massacrés moralement par la pédophilie du père de famille. Rien ne l´arrêtera : il s´en prendra à ses propres enfants et à d´autres, sans même l´excuse (très relative) de l´amour immature que certains pédophiles ont pour leurs petits amants. Lui, c´est un vrai pervers : il veut jouir. Un point c´est tout. Et il se comporte aussi en parfait pervers dans la manière dont il se défend des accusations portées contre lui : sa femme s’est enfin arrachée à ses griffes et est partie, donc il l’attaque sans quartier sur le plan de sa santé mentale- un scénario bien connu, hélas!- ; il séduira bien des professionnels, mauvaise foi triomphera longtemps, et il n´aura jamais d´ennuis judiciaires. Pour la maman et les trois enfants, John, Sandra et Laura, par contre, c´est le cauchemar. À part l´un ou l´autre psychologue, psychothérapeute, personne ne les croira jamais, parmi les professionnels liés de près ou de loin au pouvoir de décision. Comme cela se voit souvent, les jeunes gardent longtemps de lourds secrets pour eux ; parler les soulagera un peu, mais beaucoup de mal est fait et il faudra à John une demi-vie pour cicatriser d´un certain chaos, et en échappant de peu au suicide. Quelle honte sociale, quand même, que de tels pervers ne soient « punis » que dans les fantasmes de John, qui lui écrase les testicules à longueur de temps. Parfois, ces professionnels dubitatifs sont de bonne foi mais se laissent « embobiner » par le discours séducteurs des abuseurs les plus malins et de leurs avocats les plus notoires. Parfois, ils sont incompétents, pas lucides sur les a priori qu´a amené leur vie en eux mais refusent de le regarder en face. Parfois, c´est plus grave encore : ils « protègent » celui qui fait le Mal en toute connaissance de cause. La lutte contre la maltraitance et l´abus sexuel est donc loin d´être terminée. C´est une des figures du combat du bien et du Mal au cœur de l´être humain. Essayons de nous rappeler que le livre « D´avoir parlé » est d´une terrible actualité. Et de mettre toute notre énergie et notre générosité au service de ces enfants démunis, à leur donner écoute et protection et non pas suffisance, médiocrité ou aveuglement. Docteur Jean-Yves Hayez Psychiatre infanto juvénile Professeur émérite à l´Université liens catholique de Louvain Ancien coordinateur de l´équipe SOS-Enfants des cliniques Saint-Luc D’AVOIR PARLÉ 4 CHAPITRE 1 « Les circonstances » de la vie vous font parfois prendre une direction que vous n´auriez, probablement pas choisie. C´est ce que j´appellerais « le destin ». Si vous voulez intégrer le vécu, ne lisez pas en diagonale. N´oubliez pas non plus de vous représenter cette époque, où les us et coutumes étaient différents. L’auteure le rappelle d´ailleurs tout au long du texte. Les signes qui ne trompent pas. « Au départ, la détection du problème qui se met en place reste bien difficile, parfois un insondable mystère, jusqu’à son explosion ». (Docteur J-Y Hayez sur Mise au point février 2009) Un nouveau matin sur le clocher de l´église. Dans la beauté ensoleillée d´un samedi du mois de mai de la fin des années 1960… Au cœur de ce parc bruxellois. Vert tendre. Aux senteurs printanières. Sa mère a voulu, pour elle, la plus jolie robe de mariée. Valéry, son mari, est enseignant. Sophie ne le connaît que depuis cinq mois. Cinq mois de grand bonheur. Assise, face au chœur de ce temple, elle rit de tout son coeur. Elle oublie qu’elle n'a pas dormi, ces dernières nuits. Elle avait eu un mauvais pressentiment. Elle avait tenté d'en parler à ses parents. « Quelque chose m ´inquiète chez Valéry…lorsque nous étions assis en tailleur avec les cousins et les cousines dans la chambre… ». Sensation à peine diffuse. Aucun regard. Aucun fait. Une onde, seulement. Un sujet, dont peu de personnes soupçonnent même l´existence. A cette époque ! Sans doute, les choses s’étaient-elles précipitées ? C'est bête. Elle porte leur différence d'âge comme un poids… ! Douze années. Cela reste confus dans son esprit. Sophie est très lucide. Elle préfère noyer son secret … Qui pourrait l ´éclairer ? Un fluide, un jour, en un millième de seconde. Pour cinq mois, d´une douce romance. La fin des années soixante attendrissantes, à des années-lumière du problème qui couve en Valéry. A des années-lumière. Et, cependant. En vigueur. Depuis la nuit des temps. Depuis la nuit des temps, il sévit. Dans toutes les couches sociales. Le couple sort de l'église! Une haie, sortie des plus beaux contes de fée. Tous les élèves de Sophie ! Dans une nuée de pois de senteur. Rose. Couleur de l ´amour qui les embaume d´un doux parfum. D’AVOIR PARLÉ 5 L'amour physique, plénitude du bonheur. Par pudeur, Sophie garde cela pour elle. C'est tabou ! Cet interdit, fausse pudeur de ces années. Elle l'avait transgressé durant cinq années sous le toit familial avec Julien, de deux années son aîné. *** L'amour complice, le bien-être de se sentir ensemble. Les enfants, un jour. Peut-être. Une subtile alchimie de tous ces ingrédients. En parallèle, sa carrière professionnelle. L´aboutissement de tout un programme qui trouve son ébauche dans une classe d´école primaire. Le jour, où son institutrice avait coiffé d´un bonnet d´âne un élève qui ne connaissait pas sa table de multiplication. Sophie avait rêvé être professeur de français. Mais, à cette époque, les parents décidaient pour les enfants. Education étriquée qu’elle désapprouvait dans son for intérieur. * * * Les vacances scolaires se profilent. Comme un livre qui va s´ouvrir. Avec les héros des récits de ces romans, compagnons de nos imaginaires. Des romans, où les faits seraient fictifs. Valéry lui demande de consacrer la première partie de leur voyage de noces à ses jeunes filles du cours d'espagnol. Sophie accepte, pour le plaisir de tout partager. Et, elle participe sans réserve. La directrice religieuse et un autre professeur accompagnent le groupe. Un courant de sympathie les enveloppe, là où les humains se rencontrent dans la merveilleuse histoire de l´humanité. Là, où chacun s´applique au bien-être de l ´autre. Réunis autour de la table, quelque chose dérange Sophie. Dans l ´enthousiasme de Valéry. Elle tente de le lui expliquer : - Je suis ta femme, Valéry. J'existe ! Il lui répond : - Tu es jalouse ! Il s'emporte. Il refuse tout dialogue. Elle pressent l'esclandre. Elle ne pourrait supporter d'être humiliée deux fois. Elle décide de ne pas descendre pour le dîner du deuxième jour. Le lendemain, la directrice l'aperçoit : - Cela va mieux, Sophie ? Monsieur Valéry nous a fait part de vos maux de tête, hier soir. - Oui, ne vous inquiétez pas. Je suis en parfaite forme. Elles n'ont rien remarqué. L´attitude de Valéry avec les jeunes filles ne semble pas les heurter. Du tout. Dans ce mariage, Sophie réalise qu’elle a agi dans la précipitation. Mais…quant à imaginer le pire… Non !! Il a beaucoup d’ambitions. Comme elle. Pour les autres ! Il savoure sa vie de couple ! Il est jusque-là, un brillant enseignant ! Elle se remet en question. Une logique évidente. Suis-je jalouse ? Au fond d’elle, Sophie est certaine d'avoir raison. De quoi ? De l’explosion d’un D’AVOIR PARLÉ 6 problème qui couve en Valéry. Ce n’est qu’après que l’on peut dire « C’était des signes qui ne trompent ». Elle n’aurait donc pas pu anticiper. Elle arrive à se faire violence. Le reste du séjour se passe à merveille. Il ne change en rien son attitude. Un épais brouillard se dépose sur la silhouette de Sophie. Pendant qu´il accapare l'attention des jeunes filles pour se faire aduler par un comportement théâtral. Puis, tout redevient merveilleux. Ici, il semblerait qu’elle soit la seule à se formaliser. Cela ne peut qu'installer le doute dans son jugement. La petite voix se fait toujours plus forte. Elle ne l´a pas écoutée. Ce n ´était qu´une onde. Une seule fois. En un millième de seconde. Dans la chambre, avec les petites cousines. Sur la souffrance d´une rupture avec Julien, décidée par elle, Sophie voulait ardemment son indépendance. Elle finissait ses études et ne pouvait donc s ´assurer financièrement. Mais. A cette époque, une jeune fille ne vivait pas seule. Avec sa personnalité, elle aurait bien enfreint cette loi si les finances avaient suivi. * * * Les voici à Cordoue, colonie romaine conquise par les Arabes en 711, avec sa grande mosquée ( VIl - X ème) convertie en cathédrale sous Charles-Quint. Après, vient Séville et sa tour de la Giralda, son Alcazar. Puis Algésiras, magnifique port de l'Andalousie. Ils terminent leur périple par Grenade avec l'Alhambra. Résidence des rois maures et ses superbes jardins aux multiples couleurs. Un regard sur les colonisations du passé. Arrivés à Alméria, Valéry et Sophie quittent les élèves. Ils rejoignent ses parents, sa petite sœur et sa petite cousine, toutes deux âgées de 17 ans. Avec qui se poursuivent les vacances. Sophie passe des moments merveilleux mais, elle manque d'amour. Elle le ressent dans la moindre partie de son corps. Un matin, elle sort de leur chambre. Elle aperçoit la famille de Valéry prête à déjeuner. Elle ne voit que le père ! Pour quelle raison ? Un homme à la carrure imposante, fort de ses cent vingt kilos, chauve, le visage tout rond buriné par le temps, intelligent, cultivé, gentil et chaleureux. Un humour parfois cru. Valéry la précède. Son père l'interpelle : - Valéry, je te préviens. Ta femme est une femme qui n'a pas sa ration. Il ne faudra pas oublier cette réflexion, tout au long du récit. Chaque détail a son importance. Un jour, ce récit ressemblera à un énorme puzzle. Le regard de cet homme perce leur intimité. Quelle horreur! Son cœur bat à tout rompre. «Domine-toi, Sophie. Ne laisse apparaître aucune émotion. C'est un autre milieu que le tien. Tu devras t’adapter. Adorable attention à l’égard de Sophie. Attention exprimée par des mots crus ! Fine sensibilité, pour lire dans l ´âme!». De fait, quand on a goûté à l´amour, il devient difficile de faire abstinence. Sophie ne se perd pas dans les aventures. Elle ne dissocie pas « amour et sexe ». C’est un tout. Intimement lié. L’un ne va pas sans l’autre. Elle ne trompe pas. Elle quitte. Ce qui fut le cas, avec Julien. Et, s’il y a des enfants, elle ne quitte plus. Elle ne dérogera jamais à ses valeurs. Sauf, cas de force majeure. Si, les enfants sont en danger. D’AVOIR PARLÉ 7 Valéry a beaucoup de chaleur humaine. Elle passe, avec lui, des moments inoubliables. Ils voyagent à deux, ils vont au théâtre, à l'opéra, au foot, au resto. Rien n´est banal. Emporté par sa passion, les soirées s´égrènent sur des airs d´opéra. La Traviata, Aïda, l´Ave Maria de Gounod, Rigoletto sont écoutés en boucle. Des frissons l´animent et laissent apparaître une profonde sensibilité. Le goût de la belle musique s´installe en elle. Dans ce contexte agréable et riche de culture, Valéry la surprend à certains moments. Des attitudes isolées continuent de l'interpeler. Elles s'inscrivent dans sa mémoire. Des prémices. Mais de quoi ? Il connaît bien « La flûte enchantée » de Mozart puisque rien n´échappe à sa culture. Mais, il n´en est pas monté. Cette terrible allégorie va se confirmer au cours du temps. Et, il en faudra du temps. Très sournois, ce problème qui sommeille en lui. « Au départ, la détection du problème qui se met en place reste bien difficile, parfois un insondable mystère, jusqu’à son explosion ». (Docteur J-Y Hayez sur Mise au point février 2009) Les fiançailles de Sophie et de Valéry n´avaient duré que cinq mois. Le soir, ils retournaient loger chez leurs parents. Aux vacances de Pâques, ils étaient partis à la mer. Il lui avait annoncé qu´il voulait une femme vierge pour le mariage. « Si je ne fais pas l´amour, je n´aurai jamais de femme ». Phrase conforme à la religion. Alors, pourquoi s’inquiéter. Il s´était comporté en homme tout à fait normal. Puis, au retour, il s´était braqué pour une bagatelle. Il ne voulait plus de ce mariage. Dans le marasme et les mensonges à venir, ce sera sa seule parole véridique. Le père de Sophie faisait sa crise du « démon de midi ». Elle voulait partir de chez elle. Quitter cette atmosphère lourde, chargée du poids d´un frère gravement handicapé mental pour qui, il n´existait aucune structure adaptée. A cette époque, une jeune fille ne pouvait pas habiter seule. Et, de plus, on ne pouvait pas faire l´amour avant le mariage. Elle avait enfreint cette croyance. Cette loi imposée, par certaines religions. Sophie est faite pour un seul homme. Alors, elle n´y voit pas d´obstacle. Sortie d´une rupture sentimentale, elle gère magnifiquement bien sa vie. Le comportement de son père la perturbe beaucoup. Le livre « Il était une fois » donnera davantage de détails à ce sujet. Ici, en vacances, avec ses parents, sa sœur 17 ans et sa cousine 17 ans, Valéry se montre plus préoccupé par les casse-pieds (périodes) de sa petite cousine que par son épouse. Elle le lui fait remarquer. Il réagit par de la colère. Elle met de l´eau dans son vin. Un maximum d´eau dans son vin. Beaucoup de personnes ont mauvais caractère. Alors, elle n´imagine pas ce qui va suivre. Nous ne sommes pas au premier palier de l´éclosion. Et, elle, elle est néophyte dans le chemin qui se dessine devant elle. Non. Sophie n’imaginera pas l’impensable. D’AVOIR PARLÉ 8 * * * Elle prépare une classe ouverte. Dans son métier, Valéry excelle sur le plan méthodologique. Il comprend le travail de son épouse et s´y intéresse. Un merveilleux échange qui la berce et la bercera toute sa vie. Il a dix-sept ans de bons et loyaux services dans son collège. La mère de Sophie a pris le train, aux premières lueurs du jour. Elle se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment. L´express déraille. Son compartiment heurte la caténaire. Il faut la désincarcérer de la ferraille pour retirer son corps des entrailles d´acier. Trois heures de travail durant lesquelles, elle guide les secouristes. Au loin, résonne la sirène d´une ambulance pendant qu´elle dispense une dernière recommandation à son jeune fils handicapé mental. - « Sam, écoute toujours ton papa » Elle s´en va dans l´allégresse, pour s´éteindre à jamais. Elle ne revient pas. Elle ne reviendra pas. Jamais. Sophie se trouve en état de choc. Pas une larme. Mais, un fou-rire d’une douleur effrayante la submerge. Ce matin encore, elle faisait le lit avec sa mère. Elle était allée lui dire un « au revoir » avant de commencer la journée. Un au revoir qui s’est transformé en « adieu ». - On n'est pas triste quand on perd sa mère. Je vais t'apprendre à réagir ... lui dit Valéry, agacé. Un air d´opéra traverse la pièce, avec puissance. Il ne faut pas s´appesantir. Sophie le sait. Elle garde la mémoire de son amour, de sa bonté, de sa douceur, de sa silhouette, de son sourire, de son élégance, de sa spiritualité, de son courage. Un charme dans sa délicatesse effacée. Sophie tente de se laisser emporter par cette douce sensation. A travers son départ dans l´éternel, résonne et résonnera toujours la voix cristalline de sa mère. Sophie est soulagée de s´être mariée. De n´être plus à la maison. Elle ose imaginer la situation. Elle n´aurait pas pu la vivre. Sam. Sans sa maman. Une maman qui a été héroïque. Son époux l´avait beaucoup soutenue. Ils formaient un adorable couple jusqu´au jour où…euphorisé par le succès professionnel, il a fait chavirer toute la famille. * * * Deux années s´écoulent. Sophie voit s´anéantir le rêve d´avoir un enfant. Elle se rend plusieurs fois chez un gynécologue. Quelque chose la met mal à l'aise dans sa manière de pratiquer l'examen. Il ne met pas de gants. Son regard est particulier. Son visage se congestionne. Après l'examen, il ne se lave pas les mains. Lorsqu'il remplit les papiers, il se frotte les doigts avec satisfaction. D’AVOIR PARLÉ 9 Sophie passe une radiographie. Lorsque l'infirmière éteint la lumière, il caresse le sexe de Sophie. Elle comprend alors que ses soupçons sont fondés. Elle change de médecin. Elle en avise Valéry par une simple phrase. - Je ne vais plus chez ce gynécologue. Il a des gestes qui ne sont pas médicaux. Elle va payer très cher cette confidence. Dans l´avenir… Oui, dans l’avenir. Valéry rétorque gentiment que ce médecin est amoureux d’elle. Sophie a la prudence, de mettre fin à cette conversation. Elle aperçoit, chez lui, une sorte de satisfaction qui la met mal à l'aise. Dans une vingtaine d’années, Marie, une jeune femme, lui demandera, par l'intermédiaire de sa sœur Olga (collègue de Sophie), de se joindre à elle pour écrire à l'Ordre des Médecins au sujet de ce gynécologue. Sophie décide de rencontrer son généraliste, le docteur X, un ami du médecin de famille des parents de Valéry. Sur son conseil, elle se rend chez le gynécologue Fernando qui lui remet sa conclusion. - Madame, vous n'avez aucun problème pour attendre très rapidement un enfant. Je ne vois absolument pas la nécessité des examens qui viennent d'être pratiqués. Sophie ressort soulagée, d'autant plus apaisée que Valéry ne parle que de l'adoption d'une fillette. - C'est la seule certitude d'avoir une fille, lui assène-t-il. Il a déjà consulté plusieurs oeuvres d'adoption. Ensemble, ils se rendent à l'Assistance Publique. Ils passent un examen médical. Et, lorsque le médecin ausculte Sophie, il dit : - Si vous connaissiez les motivations qui incitent les gens à adopter! Ce n'est que très rarement pour le bien de l'enfant. Ce n'est très souvent que pour des satisfactions personnelles. En ce qui me concerne, je suis extrêmement prudent avant de donner mon accord. Sophie, toujours assise sur la table, ne perd pas de vue le médecin. Il s'éloigne d’elle. Il la regarde. Lorsque Valéry n'est plus dans mon champ de vision, elle saisit cette opportunité pour échanger avec le docteur un regard qu'il est capable de comprendre, après ce qu'il vient de dire. Histoire sans parole. Quelle chance ! Un médecin doté d’une fine psychologie. Il y a dans la démarche de Valéry une insistance qui dérange. La raison de Sophie lui souffle de dire « non ». Elle ignore encore que cela fait, chez son mari, partie d'un schéma ! Elle veut avoir des enfants. Les enfanter. Puis. Revoir le problème. Elle souhaiterait être animée d’autant d'idéal que lui. Et, se sent donc vaguement coupable. Le couple se dirige vers la porte de sortie. Le médecin les salue. Il répète : - Les mobiles qui poussent les gens à cet acte sont souvent tellement perfides. Je ne vous prête pas de mauvaises intentions. * * * D’AVOIR PARLÉ 10 Sam, le frère de Sophie, est handicapé mental. La conséquence d´une encéphalite mal soignée en Afrique, dans la brousse. Gros problème, après le décès de sa maman. Un an déjà. Un soir, Valéry rentre très heureux. Il annonce à sa femme qu'il a vu son père : - Voilà, nous allons prendre Sam chez nous. J'ai dit à ton père que je désirais le faire gratuitement. Viens, nous allons discuter en promenade. Discuter est, pour Valéry, mettre Sophie au pied du mur. Elle en a le souffle coupé. Se rend-il compte de ce que représente cette charge ? Il commence à faire nuit. Sophie regarde le coucher de soleil. Dans sa beauté radieuse, teintée de son souvenir qui faisait chanter les coquillages. Elle se souvient amèrement de ce mois de mai où ils s’étaient mariés. Dans cet endroit superbe. De ce jour où elle avait rêvé, bercée d'illusions...de ces rêves peints de robes de soie qui dévoilent dans leur transparence les préludes d´une caresse sensuelle. Cupidon. Dans un concert de sons, quelques oiseaux envahissent l´espace. Puis, s ´envolent dans leurs accords de vocalises. Au revoir. Tendres souvenirs. Bouffées de tendresse. - Gratuitement, ce n'est pas possible. Tu dois réaliser que c'est coûteux de prendre tout en charge. Pour moi, la tâche est trop lourde. Il va me suivre à la trace. Mon métier exige de moi un maximum d'énergie. Nous sommes amenés à avoir des enfants. Il va vouloir les prendre, s'en occuper. Cela va être une surveillance de tous les instants. Sophie n’est pas vraiment opposée au fait de s'occuper de son frère. Si c´est le bonheur de son mari d´accomplir cet acte d´amour. Mais, elle analyse la situation. Cela lui paraît irréalisable. Une évidence ! Valéry s'emporte et la culpabilise. - Tu es vraiment très égoïste, Sophie ! Elle observe un silence qui raconte la surprise. Dans cette balade aux allures lunaires. Dans ce lieu idyllique, à l´atmosphère devenue si particulière. Elle a l ´impression d´entendre chanter, la beauté de l´amour. Dans le vent. De voir disparaître les oiseaux, dans leur ballet nuptial. Valéry a obtenu ce qu'il voulait. Il redevient l'homme le plus charmant du monde. Sophie oublie donc ce moment où il a exercé une pression morale. Elle avait eu l'impression d'étouffer, elle avait eu la sensation que cette pression altérait toute sa logique. Elle accepte. Non pas, par démission mais parce qu’elle est contrainte et forcée. Aucune alternative. Il cherche déjà un appartement plus spacieux. Le père de Sophie participe généreusement aux frais. Il avait en effet donné raison à Sophie, en ce qui concerne sa propre participation financière. Sophie avait toujours vu ses parents décider à deux. Elle les avait toujours entendus échanger leurs points de vue pour arriver à un accord et à la meilleure décision commune. Dans son couple, Sophie devra s'adapter. Tout le D’AVOIR PARLÉ 11 monde a l'air heureux, autour d’elle ! Valéry s'en targue partout. Ils sont admirés. Visiblement, Valéry semble éprouver le besoin d'attirer l'attention ! * * * Sophie a derrière elle, trois années de bonheur. Si on s’applique à décrire ces comportements passagers et de courte durée, c'est parce qu'un jour il y aura une explication. Un jour, on pourra dire « Ah ! mais c´était des signes qui ne trompent pas ». C´est toujours après que l´on peut dire cela. Une onde, un jour, en un millième de seconde. Son frère est heureux. Valéry réclame plus d'argent à son beau-père. * * * Enceinte. Elle croit que tous ces petits soucis vont disparaître. La naissance est proche. Valéry veut une fille à tout prix. Elle ne relève pas son sentiment d'inquiétude. Elle pense qu'il sera heureux lorsque l'enfant sera là. Sophie n'imagine pas un seul instant que ce souhait d´avoir une fille puisse aussi être lié à un problème. Il reste toutefois une ombre à leur bonheur. Valéry enseigne loin de la maison et rencontre, depuis quelques années, de grosses difficultés avec sa direction. Il en ignore les véritables raisons. Ou feint de les ignorer. Valéry explique que tout repose sur une incompatibilité de personnalités. Il explique que pour cela, il a reçu un blâme par recommandé avec accusé de réception. Il ne montre pas le contenu de ce courrier, à Sophie. Elle estime que sa direction pourrait être plus tolérante. Valéry y travaille depuis dix-sept ans et, chaque matin, il conduit un aveugle... Mis à part son mauvais caractère, Valéry possède une immense générosité. Avec l´aide de son père et du psychiatre Salmon, Sophie met tout en oeuvre pour le faire muter dans un établissement plus proche de leur domicile. * * * L´enfant va naître. Un garçon ? Une fille ? Heureuse, Sophie l'annonce à Valéry. Il la surprend par cette réflexion : - Je trouve injuste que la mère porte son enfant neuf mois et pas le père. Je ne vois pas la raison pour laquelle la mère doit avoir tous les privilèges. Je n'assisterai pas à l'accouchement, cela me dégoûte. En effet, il n'accompagne jamais Sophie chez le gynécologue. Tout cela est-il lié ? Non, puisqu'il ne l'accompagne pas plus chez le médecin. En fait le sang le trouble mais jamais elle n'en comprendra la raison. Elle n'approfondit pas. Il ne lui parlera, du reste, plus jamais de ce dégoût. Le temps qui passe déposera des réponses aux ressentis de Sophie, à sa réflexion. L´expérience de la vie. Le chemin du savoir.
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