Le baiser dans le parc - Page 1 - test Eugène GEOFFROY Le baiser dans le Parc Roman Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris - 2008 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). 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Les œuvres musicales citées (tous droits d’auteurs réservés) dans cet ouvrage sont répertoriées en fin d’ouvrage. 1 – À plus tard… Par ces trois mots commençait ma promenade rituelle. Une promenade lente et solennelle vers ce parc qui me recueillait fidèlement, à chacune de mes visites. Je fermais la porte, doucement, et descendais ces escaliers qui me guidaient ver la lumière douce et rassurante du dehors, celle des derniers jours de l’été. Je me retrouvais dans les rues cossues de cette banlieue-est, à l’ambiance presque villageoise et entamais une marche aux pas sourds et réguliers, celle que l’on se réserve pour des funérailles, vers la gare au centre ville. 36 ans et seul. Toute une vie de solitude, ou plutôt d’une mort qui a commencé vingt-trois ans auparavant. Aux yeux du monde, je continuais à évoluer normalement vers cette vieillesse tant redoutée. Mais à l’intérieur, la gangrène me dévorait petit à petit, année après année. Rien de médical dans tout cela. Une simple et banale agonie morale… La vie me punissait de ne l’avoir pas honorée par le présent qu’elle m’avait attribué. 9 Pire, elle me punissait de n’avoir pas eu l’intelligence, et surtout la force, de l’imposer, de le montrer. Ce présent était ma voix… tout simplement ma voix. J’avais trahi la vie, et subissais sa sentence depuis ma treizième année. Depuis lors, mon corps évoluait dans un monde de marécages hostiles. Pour la société bien pensante et normale, je n’étais plus qu’un être auquel on souriait poliment, mais dont on se méfiait sournoisement. Tous les parfums et beaux costumes que je pouvais porter, ne pouvaient atténuer l’image de la fosse sceptique tatouée en moi et l’odeur pestilentielle qui s’en dégageait. Les anglais ont le mot parfait pour me décrire : FREAK. Monstre aux imperfections physiques ou personne décalée car avide d’apprendre le monde d’une manière curieuse et non conforme, peu importe ; ce mot à pour le moins le mérite de simplifier le travail des gens pour me juger. Pour survivre dans cette pourriture et pour soulager les maux que mon estomac percé par des lames finement aiguisées subissait quotidiennement, mon cerveau devait diffuser les plus forts calmants. Je le fournissais donc et à hautes doses, en littérature, en histoire, en images… en musique… en voyages… en rêves… en souvenirs. Une consommation quotidienne pour échapper aux ténèbres. Malgré tous mes efforts, une fois le sommeil venu, je ne pouvais empêcher ces rêves de se transformer en cauchemars. Mais le pire se déroulait en état d’éveil. Mon cerveau regardait perpétuellement en arrière, en changeant mes souvenirs en regrets… en remords… en douleurs. 10 La peur de la mort n’est rien comparée à la souffrance de son passé… Mais comment recouvrer l’âme d’avant mes 13 ans ? Comment retisser des liens de confiance avec elle ? Comment pouvoir arracher du plus profond de mes entrailles, cette autre forme qui a pris possession de mon être ? Je voulais comprendre pourquoi elle m’avait condamné à un isolement grandissant, à m’enfermer encore plus dans un silence de déprime, à me tasser physiquement, m’empêchant de m’épanouir et de grandir. Comprendre les humiliations et les moqueries quotidiennes que me faisait subir mon entourage. Comprendre comment l’enfant blond aux traits angéliques, centre de toutes les attentions et éloges familiaux, avait pu se transformer en un être noir et vil. Comprendre le dégoût que je provoquais chez les gens. Comprendre pourquoi je me suis laissé glisser vers une négligence de mon corps et de mon esprit, terrain propice aux tentations les moins honorables et aux faiblesses les plus lâches. Mais aussi la poisse continuelle dans tout ce que je pouvais entreprendre ou aimer. Les rares moments de bonheur étaient toujours fauchés par la malchance qui ne rôdait jamais bien loin. Dans cette énième balade que je commençais, je me remémorais encore et encore ces moments d’avant ma vie artificielle. 11 2 Je me dirigeais donc vers la gare, symbole de souffle et d’évasion. J’ai très tôt pris conscience du lien qui unirait ma vie aux trains, même s’il faudra des années avant de pouvoir m’expliquer leurs présences obsessionnelles et récurrentes jusque dans mes rêves. Aux plus lointains de mes souvenirs, les voyages en chemin de fer m’ont toujours inondé d’un sentiment de bonheur extrême. Dès l’annonce par mes parents des préparatifs des vacances d’été, je rentrais dans un état de transe indéfinissable, qui me rendait agaçant. La seule perspective de me retrouver dans un convoi nous emmenant comme chaque année vers le sud, m’exaltait. Je les bombardais d’une tonne de questions ; la durée du trajet, les différentes villes traversées, le nombre de wagons et le type de la locomotive qui aura la force de nous mouvoir sur des rails qui se perdent dans l’infini. « – Qu’est ce qu’il nous fait chier avec ses trains à la con… ». Au milieu des ruines encore fumantes, mon père trouvait les paroles adéquates pour arrêter le massacre… 13 Mais une fois installés dans notre compartiment, je ne perdais aucun détail, aucune seconde de l’expérience à venir. J’étais encore bien trop jeune pour comprendre que la sensation que je ressentais dans le mouvement de ce train était le premier symptôme de ma recherche future d’une fuite continuelle. Cette dernière allait devenir très vite un remède essentiel à ma survie. Malgré ses destinations modestes, cette petite gare de banlieue représentait, jusqu’à mes 5 ou 6 ans, le point de départ pour un monde de bien-être et d’espérance. Régulièrement, mes parents et moi-même empruntions cette ligne qui nous menait vers la banlieue Ouest, bourgeoise et ostentatoire, où habitait une sœur aînée de ma mère. De toutes mes tantes, elle était celle qui avait le mieux réussi, financièrement parlant, son mariage. Une vie aisée dans une superbe demeure qui me fascinait. Un manoir de style normand avec son jardin plein de promesses et aux décorations intérieures venues tout droit d’Angleterre. J’aimais cet endroit. L’atmosphère qui y régnait me rendait serein. Le luxe et la grandeur des lieux comparés à l’appartement étriqué où nous vivions n’avaient rien à voir dans cela. J’évoluais dans un environnement qui m’était bizarrement familier. J’en comprendrai la raison bien des années plus tard. Ma tante était un vrai cordon-bleu et je salivais d’avance en pensant à ses fameuses bouchées à la reine, au goût unique et toujours inégalé. De plus, elle ne manquait jamais l’occasion de me gâter avec les plus fines confiseries, mais surtout avec les boissons sucrées fort coûteuses du moment. 14 A table, j’étais souvent l’unique enfant. Mon cousin germain, plus âgé que moi de quelques années, était très rarement à la maison. Et pour cause… « – Elle est superbe la photo de ton fils dans cette assiette. » s’exclama ma mère durant l’apéritif en jetant un regard vers le buffet de la salle à manger. « Elle n’y était pas la dernière fois ? ». « – Non. », répondit ma tante. « Et ce n’est pas une photo. C’est une peinture ! Impressionnant, non ? Il nous l’a rapportée de son dernier voyage au Japon. L’artiste qui a fait son portrait est une femme très célèbre là-bas. ». « – Une geisha tu veux dire. », rétorqua mon oncle avant d’éclater de rire, accompagné par mon père avec un quart de seconde de retard. « – Que tu es bête quand tu t’y mets. », reprit-elle. « Ils ont eu un succès phénoménal, comme d’habitude. ». Mon cousin faisait partie d’un chœur d’enfants mondialement célèbre et il parcourait tous les continents, pour se produire sur les plus belles scènes et donner des concerts d’émotion pure. Entre sa vie de pensionnaire au château où se trouvait la manécanterie et les tournées à travers le monde, il était très peu présent chez lui. Je regardais fixement son portrait et l’enviais. Car il chantait… Et divinement bien. Non, en fait ses parents lui avaient laissé la chance de pouvoir chanter divinement bien. Et il voyageait… beaucoup. Il vivait en somme. Durant toutes les visites qui devaient se succéder, cette assiette restait le centre de mon attention. Mais toujours dans la plus grande discrétion et la plus grande peine. Le visage de mon cousin y était rayonnant de bonheur. De ses 15 yeux bleus, héritage familial que nous avions en commun, émanaient des ondes de joie et de fierté. Il était tout simplement heureux de vivre des moments intenses, découvrant des lieux et des gens à des annéeslumière de la vie quotidienne de millions d’écoliers, grâce au don que le ciel lui avait donné. Combien de temps avait-il pu tenir la pause ? Cette Japonaise était bien une artiste, car elle avait eu le génie de capturer dans un bref instant ce moment unique, simple et beau à la fois, qu’avait ressenti mon cousin et d’immortaliser à jamais son bonheur d’enfant. Je l’enviais donc, car moi aussi je voulais chanter… et comme lui. Toute la journée, je chantais. Mais la plupart du temps en silence, en secret… dans ma tête. Je n’en parlais pas et personne ne décelait la passion qui habitait le plus profond de moi-même. Pendant mes quelques rares moments de solitude, je laissais s’enfuir tous les sons et mélodies retenus prisonniers pendant trop longtemps, mais les renfermais aussitôt dès l’ouverture d’une porte ou à l’approche de pas trop inquiétants. Déjà, je n’avais pas le courage de faire savoir à mes proches mon amour pour la musique et pour le chant. Je pensais naïvement que c’était le rôle d’une mère et d’un père de deviner ce qui passe à l’intérieur de leur progéniture… Cet amour était donc condamné à rester clandestin, et pour toujours. Pourtant, un évènement aurait dû éveiller la curiosité de mes parents. 16
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