L'affaire Derouet - Page 1 - test André DHEYVE L’affaire Derouet Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-35335-274-6 Dépôt légal : Mai 2009 Copyright © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 À François, Tu n’es malheureusement plus là pour te reconnaître. Merci de m’avoir si souvent démontré le bien-fondé de la sagesse populaire et de la simple logique. 7 CHAPITRE I L’argent ne m’a jamais impressionné. Je devrais plutôt dire que je n’ai pas de respect pour les gens riches. Ou alors très peu. Je suis intimement convaincu qu’ils n’ont, la plupart du temps, rien fait pour mériter leur fortune, se contentant d’hériter de générations antérieures plus entreprenantes. Ou encore, ce qu’ils se sont laissé aller à commettre pour la construire doit obligatoirement la soustraire à notre admiration. Louis Magrains a ébranlé cette conviction. Il a été l’exception à la règle, même si cette règle m’était somme toute très personnelle et sans doute fondée sur des idées reçues. Quand il a pénétré dans mon bureau, au journal, son énergie a aussitôt envahi l’espace. Et pas seulement l’espace. Elle pénétrait les êtres à travers sa franche poignée de main. Le ton de sa voix, sa chaleur, le choix des mots, tout vous inspirait une confiance totale. J’étais déstabilisé, tant je m’étais figuré quelqu’un d’extrêmement différent. Je croyais savoir à qui j’avais affaire. Quand il avait pris rendez-vous la semaine précédente, sans vouloir donner à mon assistante le moindre mot d’explication quant au motif de sa visite, j’avais bien sûr pris un maximum de renseignements sur lui. Ce qui n’est pas sans vous amener à vous forger une idée du personnage. Une des mille plus grosses fortunes du pays, membre actif de la puissante Fédération Patronale, un capitaine d’industrie à la tête d’un petit empire du monde informatique. Combien de cadavres avait-il foulés aux pieds pour en être arrivé là ? J’étais persuadé de rencontrer un homme sans scrupule, un de ces rapaces de la finance comme on en voit beaucoup trop de nos jours, dont l’appréciation des autres se fait à l’aune de ce qu’ils pèsent en euros ou en n’importe quelle autre monnaie forte, dont le respect est directement proportionnel à l’influence utile que vous pouvez leur apporter. 11 Un homme sans doute incapable d’éprouver du bonheur ailleurs que dans la contemplation de listings de résultats avec des rendements à deux chiffres. Un être humain sans humanité, pour qui l’individu ne compte que par sa faculté à être exploité, ou à exploiter. Avec plus que probablement un côté mécène, ou même de généreux donateur à des œuvres. Pourvu qu’on en mentionne les soutiens devant un très large public. Pour racheter son image, un peu à la manière de ces anciens rois de l’Histoire qui fondaient ou dotaient une abbaye en expiation de leurs guerres injustes, voire des meurtres qu’ils avaient commandités. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il avait balayé cette impression. Cela n’était pas tant dû aux quelques mots qu’il avait eus pour se présenter, et moins encore à ceux par lesquels il m’avait démontré qu’il en savait beaucoup plus sur moi que moi à son sujet. Non, c’était le but de sa visite, clairement exposé en paroles bien choisies qui coulaient de source mais dont exsudait une passion difficilement contenue, qui m’a fait percevoir la profonde sensibilité dont l’homme était pourvu. Vingt-huit mois plus tôt une jeune fille de vingt-cinq ans à peine, Magali Derouet, avait été retrouvée assassinée. Sa dépouille mortelle avait été découverte à peine ensevelie dans un sous-bois à quelques mètres d’un chemin creux dont un joggeur s’était éloigné pour satisfaire un besoin naturel. Sa mort remontait à plus d’un mois. L’enquête avait assez rapidement abouti à l’arrestation de son petit ami, un beur du nom de Samir Ouallad, mis en examen après huit jours, inculpé trois jours plus tard, et dont le procès venait de s’achever sur une condamnation à vingt ans de réclusion. Je connaissais l’affaire comme tout quiconque lit les journaux, ou suit les infos à la télé. Mais je ne l’avais pas suivie personnellement, étant en vacances au moment du procès. C’était mon collègue et ami Pascal Véreng qui en avait assuré les commentaires dans la chronique judiciaire dont je suis habituellement le titulaire. Je me demandais dès lors en quoi je pouvais être concerné, et surtout en quoi Louis était lui-même impliqué. – Magali, me confia-t-il, était en quelque sorte ma belle-fille. – Pourtant, à ma connaissance, répliquai-je, jamais votre nom n’a été mentionné au cours des débats, ou cela m’aurait-il échappé ? 12 – Vous avez raison. La maman de Magali est veuve depuis près de vingtdeux ans, et… disons que je me suis occupée d’elle et de sa fille presque immédiatement après son veuvage. Elle est devenue une amie très proche, et même bien plus, mais nous n’avons jamais officialisé la situation. – Pourquoi ? – Noëlle n’y tenait pas. – Je ne comprends pas : vous êtes célibataire, elle s’est retrouvée veuve, rien n’empêchait une union au vu et au su du monde. – C’est vrai, mais au début, elle rechignait à s’engager trop vite dans les liens d’un nouveau mariage, par respect pour la famille de son mari. Puis elle a fait valoir que l’équilibre de Magali exigeait que nous y allions sans précipitation. Je pense qu’en réalité elle avait peur d’être considérée comme une intrigante qui aurait eu des visées sur ma fortune. Si elle avait pu accepter au début de notre liaison, la question ne se serait même pas posée, puisque je ne possédais pas encore grand-chose. Mais le temps passant, l’argent s’est accumulé, et son prétexte a acquis un certain fondement. – Son prétexte ? – Je n’y ai jamais vraiment cru, et n’arrive toujours pas à y croire. J’ai la modeste prétention de percer à jour les gens que je fréquente, et je suis persuadé qu’il y a une autre raison. Mais c’est hors de propos. Au fil des années, nous nous sommes de mieux en mieux accommodés de la situation, et je serais prêt à conseiller à tout un chacun de faire comme nous. Vous savez, ne se voir que quand chacun des deux le désire, c’est être dans les meilleures dispositions possibles lors de chaque rencontre. Pas de routine, pas de pieds de plomb, pas de quotidien en somme, rien qui puisse tuer l’amour à petit feu. J’avais mes doutes, mais je savais au moins déjà en quoi l’affaire le touchait. Restaient bien sûr pas mal de zones obscures. – Le cas est clos, le meurtrier arrêté et condamné, que souhaitez-vous de plus ? – Malgré le mal que j’ai à vous en faire part, je ne crois pas que Samir soit le coupable. J’étais bien sûr étonné, pas tant par sa conviction partagée, m’étais-je laissé dire, par au moins trois jurés, que par cette assertion étrange. – Le mal ? – Je n’aime pas ce garçon. Je ne pense pas qu’il aurait été le partenaire idéal pour Magali. Mais s’il est innocent, je n’ai pas le droit de le laisser croupir en prison. 13 – Cela vous honore. Mais sur quoi étayez-vous votre certitude ? Ou doisje simplement parler d’impression ? – Je n’ai pas de certitude, ce serait trop simple. Il s’agit plutôt d’une intime conviction. Comme j’ai eu l’occasion de vous le dire, je crois être capable de jauger les gens pour ce qu’ils sont, et Samir n’a pas l’âme d’un assassin. Je subodorais une argumentation fragile, mais là, j’étais scié. Évidemment, si Louis avait eu quelques éléments objectifs en sa possession, il en aurait fait état lors de l’enquête ou au cours du procès. À moins que quelque chose ne l’en ait empêché ! Mais quoi ? Et la plus importante des interrogations restait sans réponse. – Pourquoi vous adresser à moi ? Il y a quelques dizaines de détectives privés qui se réjouiraient de vous avoir pour client. Moi je n’ai rien d’un enquêteur, et comme vous ne pouvez l’ignorer, j’étais absent lors des assises et n’ai suivi le dossier que de très loin. – Vous avez précisément mis le doigt sur ce qui m’amène dans votre bureau. Votre… disons « neutralité ». Elle me paraît garantir l’œil neuf et le recul sans lesquels un réexamen du dossier me semble compromis. Pour le reste, vos fonctions vous donnent pas mal d’entrées dans les mondes policier et judiciaire, votre objectivité est citée en exemple dans le milieu de la presse, et votre bon sens, et bien disons que je comptais sur notre entrevue pour m’en forger une opinion. – Je vous remercie de ces compliments, mais je vois mal en quoi ces quelques pauvres qualités me permettront de progresser vers une autre vérité, si autre vérité il y a. – Le propre d’un homme intelligent est de pallier ses propres faiblesses en s’entourant de gens compétents. Si je n’avais pas peur de paraître présomptueux, je dirais que cela a été à la base de mes succès. L’argent n’est évidemment pas un problème. Si vous acceptez ce que je vous confie, vous aurez carte blanche pour les frais. Vous pourrez engager qui bon vous semblera pour vous assister, et pourrez compter sur mon aide pour ouvrir certaines portes auxquelles vous n’auriez pas accès. – Dois-je vous répondre sur le champ, ou me laissez-vous le temps de réfléchir ? – Je ne suis pas en mesure d’exiger quoi que ce soit. Je comprendrais que vous vouliez prendre connaissance du dossier pour évaluer vos chances de succès. Il n’y a qu’un point sur lequel je ne transigerai pas : mon nom ne doit jamais, je dis bien jamais, être mentionné sans mon accord. Et cela vaut aussi pour Noëlle, la maman de Magali. 14 – Vous voulez dire que je ne pourrai faire état ni de votre requête, ni d’une quelconque implication de Madame Derouet ? – Excusez-moi, je me suis mal exprimé. En ce qui concerne Noëlle, ce que je veux éviter à tout prix, c’est qu’elle sache que c’est à ma demande que vous vous intéressez à l’affaire. Vous comprenez, elle ne vit plus depuis la mort de sa fille. Elle s’est fait représenter au procès, et je suis de plus persuadé qu’elle croit dur comme fer à la culpabilité de Samir. Autre chose. Vous ne travaillerez pas pour rien. Le seul fait d’accepter vous vaudra une petite enveloppe de dix mille euros. Si vous parvenez à innocenter Samir, vous en recevrez vingt-cinq mille autres. Et si en plus vous arrivez à identifier le vrai coupable, il y aura cent mille euros de récompense. Nous étions lundi. Nous sommes convenus que je le rappellerais vendredi au plus tard. Louis est sorti de mon bureau en me laissant perplexe. Même si les sommes proposées ne pesaient sans doute pas bien lourd en regard de sa fortune, j’étais intrigué de voir quelqu’un capable de s’investir pour tenter de tirer d’un mauvais pas quelqu’un qu’il avouait ne pas porter dans son cœur. Au risque peut-être de compromettre sa relation avec la mère de la victime. Deux tâches primordiales m’attendaient si je voulais prendre la bonne décision : lire le dossier, du moins ce qu’on en possédait au journal, et en apprendre plus sur Louis. J’ai donc adressé un message interne à Henry, notre dévoué archiviste, pour qu’il me procure, dès le lendemain matin, tout ce que le journal détenait sur l’affaire Ouallad. Puis j’ai informé mon assistante Nathalie que je ne souhaitais plus être dérangé pour le restant de la journée. Je me suis calé sur ma chaise, face à l’écran de mon PC, et j’ai entamé des recherches sur l’empire Magrains. Je ne savais pas moi-même ce que je cherchais, tant j’avais déjà exploré l’univers tentaculaire des sociétés que Louis contrôlait, lorsque j’avais voulu savoir qui avait souhaité me rencontrer. Petit à petit, l’idée m’est venue que peut-être une de mes nombreuses relations y exercerait une fonction pas trop éloignée du contact du maître. J’examinai donc scrupuleusement la liste des raisons sociales, et finis par découvrir ce que j’espérais. Mon camarade de collège Max Loir était directeur commercial chez LogDev Europe. Restait à reprendre le contact, interrompu depuis l’entrée en fac, sans éveiller les soupçons. J’allais devoir faire preuve d’ingéniosité ! Je compulsai l’éventail des produits offerts et résolus d’appeler Max. Je prétexterais une approche informelle du marché des logiciels. Le journal 15 envisagerait de s’en doter pour de futurs développements et pour améliorer la liaison en temps réel entre les différents sièges locaux. Comme on en parlait quelquefois entre collègues, en critiquant la situation actuelle, j’étais plutôt bien au courant des faiblesses de nos équipements. Je pourrais sans trop de difficulté donner le change. Je passerais pour un supposé profane soucieux de s’enquérir de ce qui était réalisable, afin de paraître moins dépassé lors des réunions de staff. Max fut plus difficile à approcher qu’à accrocher. Réunionite oblige. À mon humble avis, le déclin de pas mal de sociétés commerciales lui est pour beaucoup imputable. Des heures et des heures à pinailler sur des points de détail, les seuls bien entendu sur lesquels chacun ait une opinion. Les décisions stratégiques ne mobilisent l’attention et ne suscitent l’intervention que de quelques initiés, tant elles dépassent les capacités du commun des cadres. Mais les patrons savent que les réunions sont une excellente manière de flatter l’ego des gens qu’on y convie, et sans doute de donner une image séduisante de la communication dans l’entreprise. Loin de moi l’idée de dénier toute utilité aux réunions. C’est leur multiplication qui me gêne. Et le fait qu’elles participent souvent d’une politique sournoise de manipulation. Peu de personnes à qui l’objet d’une discussion échappe l’admettent. Elles ont alors l’habileté de ne pas se mêler aux débats, et de ne faire entendre leur voix qu’au moment du vote. Guère mieux que des monosyllabes, généralement en faveur des suggestions du patron ou du choix qu’il soutient. D’une pierre, deux coups : elles donnent à la fois l’impression de s’y connaître, et restent dans les bonnes grâces de leur employeur. Pauvres cons, qui ne se rendent même pas compte que c’est précisément pour cela qu’ils ont été invités ! Au bout de trois heures et d’une demi-douzaine d’appels, j’eus enfin Max en ligne. Je m’étais souvenu l’avoir rencontré deux ans plus tôt lors d’une réception de fin d’année au Palais de Justice. Il y devait sa présence à Léa, son épouse, qui y travaillait en tant que greffière. J’osai donc jouer la carte de l’intimité. – Salut, l’endormi. Plus personne ne savait si Max devait ce surnom à son nom, ce qui était l’hypothèse la plus vraisemblable, ou à son attitude avachie en classe. Tout au long de ses études secondaires, Max s’était caractérisé par une sorte d’indolence et de désintérêt pour les cours, réussissant pourtant chaque année sur le fil, en remarquable calculateur qu’il était. En fac par contre, il 16 s’était révélé particulièrement brillant. Débarrassé sans doute des matières qui l’intéressaient le moins. – Salut, scribouillard. Quinze partout, le climat était à la détente. Je lui expliquai le but de mon appel, et nous convînmes de nous retrouver le soir même dans une brasserie du centre ville. Aucun problème pour lui. Léa ne l’attendait jamais pour dîner, les fréquents déjeuners d’affaires du midi amenaient Max à manger plutôt frugalement le soir. Et les horaires élastiques n’avaient rien d’inhabituel. J’arrivai un bon quart d’heure avant lui et me fis servir une bière pression en l’attendant. J’écoutais d’une oreille peu discrète la conversation d’un couple aux âges mal assortis qui occupait la table voisine de la mienne, quand sa silhouette massive, – il faisait bien cent kilos pour un mètre soixante-dix –, m’arracha à mon involontaire espionnage. Il prit place en face de moi, nous commandâmes deux croque-monsieur et deux bières d’abbaye. En mangeant, nous échangeâmes quelques banalités, puis quelques souvenirs pittoresques du temps béni de nos études communes. Ensuite, je lui donnai le change pendant une demi-heure à propos de l’archaïsme informatique de mon journal, qu’il ne lisait jamais. Comme ce dernier avait fêté son centenaire trois ans plus tôt, et était dirigé de façon paternaliste depuis plus de quarante ans par un membre de la famille fondatrice, je n’eus aucun mal à le convaincre du relatif conservatisme qui y régnait. Conservatisme qui bien sûr allait de pair avec une réticence marquée à l’égard des bouleversements technologiques. Les rotatives étaient récentes, mais notre matériel informatique datait de plus ou moins quinze ans, autant dire, dans ce domaine, l’âge de la pierre. Il me fit un exposé que je jugeai brillant sur tout ce qu’il était possible de faire. Il me donna une fourchette de prix, tout en insistant à plusieurs reprises sur le fait que sa société ne vendait pas directement aux utilisateurs, mais à des firmes spécialisées dans l’installation des logiciels développés. Firmes auxquelles nous aurions à nous adresser et qui grèveraient certainement de manière substantielle le coût de l’opération envisagée. Le fait d’aborder le type de fonctionnement de sa société m’apparut comme une porte ouverte par laquelle je n’hésitai pas une seconde à m’engouffrer. – Et cela ne te frustre pas ? – De devoir renoncer à vendre directement aux utilisateurs ? Pas vraiment. Cela demanderait un autre type d’organisation, parce qu’il nous 17
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