Les hirondelles de mer - Page 1 - test Du même auteur POÉSIE Poèmes de la terre éditions Littéraires congolaises, Brazzaville, 1980. Mayombe éditions St-Germain-des-Prés, Paris, 1980. Une lèvre naissant d’une autre éditions Bantoues, Heidelberg, 1984. Demain un autre jour éditions Silex, Paris, 1987. L’oiseau sans arme éditions Bajag-meri, Jouy-le-Mouthiers, 2000. ANTHOLOGIE Moi, Congo ou les rêveurs de la souveraineté éditions Bajag-meri, Jouy-le-Mouthiers, 2000. Couverture : Extrait d’une huile sur toile de Boboma : “Rebecca sur le canapé” © Acoria éditions, 2009 Joseph MAKELE, éditeur Mail : acoriadiffusion@free.fr Site : www.acoria.net ISBN 978-2-35572-019-2 Aux termes du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation...) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, traduction, d’adaptation et de représentation réservés pour tous pays. L’irrésistible Dekha danse 8 ème concours de la meilleure nouvelle, RFI, 1984 Il me faut partir même si le temps n’est pas beau. Partir et laisser Maithé à ses casseroles, à ses récriminations. Elle a toujours besoin de quelque chose : d’un super wax, d’un super indigo, d’un super bazin ou d’une blouse dernier cri. Avec mon salaire, je ne peux satisfaire tous ses besoins. Alors je me rends au quartier Lafouille pour me défouler. Maithé est une dinde qui me pèse sur l’estomac. Jamais elle ne comprend pourquoi je ne peux lui offrir ce qu’elle désire, quand elle le veut. Elle me prend pour le neveu impérial qui joue avec les feuilles de chou de la caisse de l’état, parfaitement à l’aise. Il faut aussi s’occuper de sa famille, très nombreuse famille : des cousins, des neveux, des nièces, à caser qui dans une université étrangère, qui dans une société privée. Chose difficile à réaliser d’autant plus que les intéressés n’ont rien dans la tête. Je fuis cette Maithé qui ruine ma santé. Elle m’est source d’ennuis. Je cherche sans trouver un moyen pour me débarrasser d’elle. Je fuis ma propre maison pendant des jours et 9 Les hirondelles de mer et autres nouvelles quand je reviens, épuisé d’avoir vagabondé, elle me regarde avec des yeux désapprobateurs, prête à sortir ses griffes. Je me tais et me glisse dans mon lit pour éviter les longues disputes qui ameutent tout le quartier. Je pars malgré le temps qui commence à s’assombrir. Je me sens bien dans ma peau. Ah ! Maithé si tu pouvais être douce quelques fois, que de bonnes choses ne ferions-nous pas ensemble ! Je la chasse de mon esprit et souris au temps. Au quartier Lafouille, on vit sans tenir compte des caprices du temps. Tout est soleil : des enfants aux cris stridents et aux rires cristallins, aux mamans marchandes aux sourires généreux. À l’entrée du quartier Lafouille, il y a toujours un marmot aux yeux noirs qui écoute la musique de ses pieds nus, un sourire éclatant aux lèvres. Les mamans marchandes aux poitrines volumineuses, aux hanches cambrées, vantent aussi bien leurs corps que leurs marchandises. Ces corps vous font battre le cœur à une vitesse vertigineuse. Le soir, le quartier Lafouille est une fête, un carnaval de rires, de cris, de sons et de lumières qui envahissent l’espace. Je nage comme un poisson dans l’eau. Les filles viennent manger dans vos mains et n’ont rien de la sèche Maithé. Elles fondent dans vos bras. Elles vous brûlent et vous laissent K.O. Tant pis, Maithé, le quartier Lafouille m’appelle. Je pousse la grille de mon bar préféré, Lufwa Nalafouille. La cour est propre ; des tables blanches au style rustique brillent sous le feuillage des plantes grimpantes. La nuit, complice des buveurs, murmure des mots 10 Les hirondelles de mer et autres nouvelles troublants remplis de désir. À Lufwa Nalafouille, personne ne connaît personne, personne ne s’occupe de personne. Il n’y a que l’homme, la boisson, la musique, le désir et bien entendu la femme. La cour traversée, je pousse la porte du bar. Le client est agréablement surpris par des images érotiques sur le mur, la musique amplifiée, les lumières diffuses, les sièges capitonnés. Le rêve frappe à la porte, l’évasion, le bonheur. Je suis seul et j’apprécie une bière bien fraîche. Je voyage au gré de la musique. Tout danse, tout rit à Lufwa Nalafouille. Une fille s’avance vers ma table. Elle est belle. Grande, le corps svelte, elle marche d’un pas dansant. Ses yeux démesurément grands me fouillent jusqu’à l’âme. Ses dents éclatantes font pâlir les lumières de tout Lufwa Nalafouille. Elle a la voix mélodieuse de la brise dans les feuilles. Sa main me brûle quand elle la pose sur ma main. Elle s’assied à mes côtés et tout de suite, je me noie dans ses yeux. Son parfum m’enivre. Je sens mon envie de brûler en elle augmenter progressivement. Elle m’invite à danser. Nos corps se fondent en un seul. La robe qui moule son corps ne la couvre qu’à moitié. Je suis l’explorateur qui se perd dans la riche forêt de mon inconnue. Sa peau est douceur. Je mordille ses oreilles, ses épaules splendides, sa bouche. Ses mains vont à la recherche de mon corps. J’ai la sensation de flotter. Je n’ose pas parler. Elle me propose de finir la soirée chez elle. 11 Les hirondelles de mer et autres nouvelles Je suis une fille libre. Sans problème, célibataire, je gagne bien ma vie. Je suis maîtresse de mes biens et de mon corps. Ma mère s’occupe de mon fils. Alors, j’invite qui je veux. Tu me plais. J’ai eu un coup dur une fois dans ma vie, j’ai cru mourir… écoute… Sa voix me transporte vers les frontières de l’inconnu. Je l’écoute, saisi. Il fait une chaleur insupportable. Les habits collent à ma peau ruisselante de sueur. Devant une station d’autobus, j’attends comme des centaines d’autres personnes un moyen de transport public. Mon regard s’étend loin devant moi et sur la chaussée brûlante des nappes d’eau à perte de vue. Les autobus passent pleins à craquer avec leur lot de matériel humain. J’imagine l’enfer que l’on vit là-dedans, serrés comme des sardines. Les effluves mal lavés, visqueux, piquants, viennent vous fouetter les narines, écœurants. Les chauffeurs de taxis s’amusent à jouer avec ceux qui attendent, ils klaxonnent répondant aux appels des clients, s’arrêtent et quand ces derniers s’approchent, ils démarrent en trombe, riant aux éclats. Des commentaires sarcastiques fusent de partout. J’attends comme les autres, grillée par le soleil torride de la ville de Kendaya. Fatiguée d’avoir trop attendu, je décide de marcher. C’est la seule chose raisonnable, je pense… J’appartiens à la catégorie des filles de joie. Mon père a abandonné ma mère après l’avoir séduite alors qu’elle me portait dans son sein. Mes grands-parents l’ont chassée. Dieu seul sait dans quelles conditions je suis venue au monde. Je suis née 12 Les hirondelles de mer et autres nouvelles maladive. Ma mère a vécu de la charité des hommes qui l’ont battue, bousculée, cajolée, injuriée, protégée, désirée. Combien l’ont aimée ? Réellement aimée ? Témoin de leurs querelles, je ne comprends pas pourquoi maman doit se soumettre à leurs jeux. Les années passent. Maman perd le brin de beauté qui lui reste, le regain de jeunesse qui la caractérise. Les soucis, la maladie, la pauvreté, le rejet de ses parents minent sa santé et creusent sa tombe… Naturellement, je me mets à faire comme elle. Des mains moites, rugueuses, calleuses, habiles, intrépides, chaudes, molles, fortes, noires, blanches, insatisfaites, fébriles, expertes, s’emparent de mon corps, le façonnement et le modèlent selon leur désir… Avec l’argent récolté, je soigne maman. Mais elle se laisse mourir. J’ai pleuré entre les mains joyeuses qui m’ont pétrie. Les hommes s’écrient : c’est délicieux, n’est-ce pas ? Encore ! Je remue la tête en pensant à ma mère. Demander secours à mes grands-parents ? Impensable. Ils n’ont jamais cherché à me connaître. Mes efforts restent vains et je porte maman à sa dernière demeure, accompagnée de la bande de prostituées qui étaient ses seules amies. La vie reprend son rythme. Des mains, encore des mains, sous le soleil, la pluie, le jour, la nuit… Ma fortune de fille de joie. Un homme qui aurait pu être mon père, rencontré au hasard des routes, m’apprend la tendresse. Pour lui, je deviens 13 Les hirondelles de mer et autres nouvelles une fille rangée. Il loue une maison avec toutes les commodités nécessaires pour mon confort. J’apprécie sa présence, sa sollicitude. Évidemment, mon corps sert de gage à notre pacte. Il me met à l’école du soir. J’apprends très vite à lire et à écrire. Lentement mais sûrement, je sors de mon ignorance, félicitée de tous. Papa Tranquille — comme je me suis mise à l’appeler — me trouve du travail dans un magasin de la place. Je gagne l’estime de mes patrons et gravis les échelons. Papa Tranquille ne m’impose pas sa présence. J’ai beaucoup de temps libre… Ma silhouette sur la route gorgée de soleil réveille les dieux endormis. Des yeux se retournent sur mon passage. Flattée, je joue à l’ingénue. Je dois respecter Papa tranquille, il est toute ma famille… Mais un beau jour, le démon qui m’habite se réveille. Je sors mes robes les plus courtes au décolleté très profond, exagère mon déhanchement ; mes vieilles habitudes de courtisane reprennent le dessus. Provocante, élégante, les dents éclatantes de blancheur, je sors la tête haute, je défie le soleil. Des enfants en train de jouer s’arrêtent et me dévisagent la bouche en O, le regard admiratif. Des hommes, à pied, à vélo, en voiture, se retournent, tombent, me dévorent littéralement des yeux. Je suis irrésistible. Une belle voiture décapotable, gris métallisé, roule à mes côtés. La foule nous regarde. Je m’arrête pour attendre l’autobus. Le chauffeur de la gris-métallisée sort de sa voiture. Habillé de jeans, il est la 14 Les hirondelles de mer et autres nouvelles virilité qualifiée. Un homme aux yeux ensorceleurs. Des picotements parcourent ma colonne vertébrale. Le Dieu Éros a violé mon sanctuaire. Trop de mains ont biné, sarclé, pétri, labouré ma terre. Quels fruits attendre de mon verger ? J’oublie le viol et prends du plaisir… Le jeune homme m’ouvre la portière de sa voiture. Je m’installe en lui dédiant mon plus beau sourire. La voiture démarre. — Le pouvoir mystérieux de ma bouteille a-t-il perdu sa puissance pour que les hommes me laissent tomber ? — Tu parles toute seule, ma chérie ? Un baiser dans le cou balaie mes inquiétudes. Une bouffée de tendresse emplit mon cœur. On ne cesse de nous regarder dans le magasin où je fais mes achats. Les gens ont des mines dépitées ou amusées. Ah, les jeunes ! — De quelle bouteille s’agit-il, ma toute belle ? — Oh, tu sais, c’est une bouteille de parfum qui s’est brisée en tombant. Il paie pour moi à la caisse. Mes yeux sortent de leurs loges en voyant les chiffres exorbitants. Il me promène dans Kendaya et me conduit dans un restaurant. Des plaisirs, rien que des plaisirs… Ce jour-là, je rentre bien tard à la maison avec mes paquets. Surprise ! Papa Tranquille m’attend devant le portail. Je me sens coupable. Mais le démon du jardin d’Éros a marqué un point… Papa Tranquille remue la tête et s’en va. Que pense-t-il de moi ? Telle mère, telle fille… Qui 15 Les hirondelles de mer et autres nouvelles choisir entre les deux ? Papa Tranquille, c’est la sécurité pour longtemps. Mon Démon Disco, c’est tout le contraire. On vit à un rythme endiablé. Des danses par-ci, par-là, des baignades, des grillades, de la boisson et l’ivresse dans un lit. Tout paraît jeune et nouveau. Tu sais, mon petit cœur… A-t-il déjà oublié mon nom ? Des mots affectueux me donnent le frisson, mais je préfère que l’on m’appelle Dekha, le nom laissé par ma mère. — Oh ! mon bout de chou, tu sais Modaya, c’est grand ?! C’est une ville superbe qui n’a pas sa jumelle dans ce monde, avec ses casinos, ses boites de nuit, ses restaurants ses cinémas, ses magasins. Les filles sont superbes. Elles sont toujours habillées de jeans qui moulent leurs corps de sirène. J’y ai perdu la tête bien des fois. Vivre au rythme de Modaya, c’est se faire une place au soleil. Une très bonne même. Toi en jeans, ma chérie, c’est tout Modaya à tes pieds. Tu feras une fille du tonnerre, irrésistible, sais-tu à quoi je pense quand je suis avec toi ? À t’effeuiller chaque heure, tu es si belle ! Viens me voir chez moi. Je suis directeur d’un garage, j’y ai mes travailleurs, viens, tout le monde me connaît. Les plaisirs continuent. Papa Tranquille souffre en silence. Un jour, excédé, il finit par me battre. Mon Démon Disco se fait rare. Des jours, des semaines passent sans lui. Je m’inquiète. Je décide d’aller lui rendre visite. Je me fais belle, très, très belle. Le temps est doux et je marche. 16
Les hirondelles de mer - Page 1
Les hirondelles de mer - Page 2
www.wobook.com
i-kiosque.fr