Un bel amour en Chateigneraie - Page 1 - test « Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous ou bien n’y est-il pas ? » EXODE 17-7 « Avec le temps… avec le temps, va, Tout s’en va… » LÉO FERRÉ « Mon témoignage à moi est vivant. Et vivant restera ainsi ton grand-père » M. PINGEOT (“Bouche cousue”, 2005) PRÉSENTATION Expédiés au fin fond des provinces ou dans le lointain étranger pour des reportages parfois de plomb, les journalistes en reviennent souvent couverts de poudre d’or. Cet or est fait des anecdotes cueillies au hasard des rencontres, des vieilles histoires qui refont surface autour d’une table de ferme, des aperçus aussi vertigineux qu’inattendus sur la vie intime d’une communauté humaine. Rien de tout cela n’ayant sa place dans l’article à publier, le temps qui passe époussette la poudre d’or dont seules quelques paillettes demeureront pour entretenir, la retraite venue, les rêveries nostalgiques devant la cheminée. Tout journaliste chevronné est gros de cent romans. Rares sont ceux qui prennent le risque de l’accouchement. Jacques Marion est de ceux-là. On ne dévoilera pas l’intrigue de la tragédie qu’il a choisi de nous raconter. C’est une histoire vraie. il l’a découverte à l’occasion d’un reportage. Elle n’a cessé de le hanter. Il la raconte avec tant de force qu’aucun de ses lecteurs ne pourra plus l’oublier. Aussi bouleversant qu’il soit, l’événement n’explique pourtant pas à lui seul l’impression profonde que laisse le roman, longtemps après qu’on l’a refermé. L’essentiel est dans la manière, dans le talent avec lequel Jacques Marion nous fait entrer dans son récit et nous mène jusqu’à son terme dramatique. Il a choisi de lui donner les apparences d’une enquête policière et il est vrai que son livre peut se lire comme un palpitant roman policier. Mais nous sommes loin des 5 crimes ordinaires éclats de sang dans un ciel bleu, crises ponctuelles dont un enquêteur astucieux démêle les fils embrouillés. L’ancien journaliste qui toute sa vie traqua l’éphémère, s’inscrit ici dans la longue durée de l’historien. Il n’est de vrai secret que recouvert par la patine du temps. Bien plus qu’à une enquête criminelle son roman s’apparente à une plongée dans l’inconscient collectif d’une communauté traumatisée qui s’efforce d’ensevelir à tout jamais un souvenir où se mêlent douleur et culpabilité. Qu’on ne craigne pourtant pas de plonger dans un univers désespérément glauque. Avec ses personnages hauts en couleur, son héros atypique qui aux confins du Limousin et de la Charente, se souvient des fragrances maritimes de sa Normandie, ses dialogues où affleure souvent l’humour, son écriture énergique, De mémoires d’hommes échappe aisément au sinistre. Nul doute qu’on le doit à la personnalité de l’auteur, que sa longue pratique des choses de la vie porte davantage à la compassion humaniste qu’au cynisme ricanant. Son livre pourrait être un réquisitoire contre l’homme et ses folies furieuses. On le referme étreint de pitié pour des êtres dévoyés par la violence des temps. Puisse Jacques Marion nous passionner très vite avec un nouvel ouvrage extrait de l’or de sa mémoire. Gilles PERRAULT 6 AVANT-PROPOS Le sinistre événement-clef à partir duquel a été construite la fiction que vous allez (peut-être) lire est authentique. Il a déjà été conté par ailleurs. L’auteur en eut connaissance au hasard d’une enquête sociologique menée dans la région décrite. Comme toutes les parties de cette dure histoire, tous les personnages y apparaissant, à l’exception d’un seul, leurs actes, leurs motivations, les péripéties qui s’ensuivent, les faits connexes, relèvent uniquement de l’imagination de l’auteur. Mais parce que la vie des hommes est brève, leur mémoire est courte. Et pour les disparus dont le souvenir méritait d’être gardé, l’ultime effacement de cette mémoire au trépas de ceux qui l’avaient portée est comme un second linceul, plus cruel encore peut-être. J. M. 7 PRÉLUDE Commencer l’homme par sa mort, c’est ma tendresse. Patrice DE LA TOUR DU PIN Sous le soleil féroce, l’espace était un enfer nu. Deux fois déjà la voix farouche avait craché la mort. Dans la combe torride, six sèches détonations avaient claqué comme un tonnerre. De loin, les invisibles spectateurs avaient vu s’ensanglanter la claire silhouette terrifiée. A peine entrevu un fin visage que, dans sa chute, semblaient venir masquer quelques boucles châtains. Aussitôt entendu le troisième rauque hurlement lancé par l’homme-statue tendant un objet noir à la demi-douzaine d’ombres brunes qu’il semblait commander : « Un homme pour le coup de grâce ! » Avaient perçu l’horreur soudaine dans leur refus. Leur raidissement dans cette révolte. Les armes projetées au sol. Leur fuite à tous, imitée par le chef. Derrière les volets entrouverts, les regards avaient commencé de se fuir. 9 Un à un, refusant de se reconnaître, par portes dérobées et chemins de traverse, ceux-là qui avaient vu s’évadaient comme on s’éveille. Sans un mot échangé, c’était comme s’il l’avaient juré : ces images, ces cris, ce cauchemar vécu, n’étaient-ce pas déjà choses anciennes ? * * * Pourquoi voulez-vous donc qu’il s’en souvienne ?… 10 Andante cantabile D’un geste épuisé, l’unique employé de la gare de Tortebœuf laissa retomber le guidon vert et blanc qu’il avait fait l’effort méritoire de présenter au mécanicien du vétuste autorail jaune et rouge en provenance d’Angoulême. – Même pas des bleus d’Auvergne, grommela Mordand contemplant d’un œil critique le vieil engin s’ébranler lourdement en direction de Limoges dans un formidable barouf de diesels fatigués en songeant au temps déjà lointain où Valéry Giscard avait obtenu de la DATAR pour le Massif Central un plan ferroviaire et routier comportant notamment un coup de peinture bleue et quelques rapiéçages sur des autorails déjà vénérables par l’âge et les services rendus : un vrai plan d’Auvergnat… Traversant la salle d’attente pour sortir de la gare, il avisa le cheminot fatigué, déjà replié sur des positions préparées à l’avance – Pas tout neuf, dites donc, votre matériel. L’autre le prit mi-figue mi-raisin : – N’avez pas l’air d’être de bonne humeur. C’est pas à moi qu’il faut dire ça. Au service d’hiver, parait qu’on touchera leurs beaux automoteurs tout neufs. – Ne rêvez pas trop, Monsieur Lasoif, vos beaux automoteurs déguisés en TGV, on les a déjà vu chez moi, en Normandie. Ils sont en panne un jour sur deux, et comme vos copains sont en grève deux fois par semaine, prendre l’express de Paris sur les lignes qu’il dessert est devenu une loterie. 11 – C’est bien ce que je disais ! Vous êtes de mauvais poil. Je ne vous avais encore jamais entendu attaquer le droit de grève ! – Parce que vous croyez que passer une heure en panier à salade a de quoi mettre un flic de bonne humeur ? Quant au droit de grève, poursuivit-il, un peu mandarin, je le respecte en tant que droit constitutionnel. Beaucoup moins s’il devient institutionnel. Il rompit les chiens : – Bon, à la prochaine fois. Je reviendrai les essayer, vos nouvelles merveilles. Peut-être que d’ici là, Alsthom les aura mises au point. Sur le dos des clients, comme d’habitude. Sur la place de la gare, suivant une coutume à laquelle il ne dérogeait jamais, le vieux Gougeault, maigre, sec et de poil blanc, l’attendait, toujours aussi taciturne. – Bonjour, M’sieur l’Divisionnaire. Avez fait bon voyage ? – Aussi inconfortable que d’habitude sur la fin. Et, vous le savez bien, Gougeault, il n’y a plus de divisionnaire. – C’est vrai qu’vous avez démissionné, M’sieur L’Divisionnaire, j’arrive pas à m’y habituer. Et pour le confort, savez bien qu’on est toujours les derniers servis en Limousin. On a l’habitude… – Primo, je n’ai pas démissionné, Gougeault. Ça aussi, vous le savez parfaitement. J’ai été démissionné. Secondo, ici, à Tortebœuf, on n’est pas en Limousin. Allez raconter ça au Conseil Général de la Charente ! – Les gens d’Angoulême, y peuvent dire c’qui veulent. C’est pas avec nos Salers qu’y font du pineau. Ici, on est en Limousin. R’gardez donc travailler les gens, écoutez les causer, r’gardez comment y vivent, comment y 12 s’engueulent comment y font d’la politique, d’mandez aux jeunes où y vont faire leurs grandes études, et vous m’direz si on n’est pas en Limousin. C’est l’curé Siéyès et Louis XVI, en faisant les départements, qui nous ont enlevé au Limousin pour donner l’Confolentais aux Charentais. Mais si y croient que l’temps y a changé què’que chose, ces deux là… De fait, songeait Morland, installé comme il pouvait dans la guimbarde de Gougeault, presque aussi préhistorique que l’autorail qu’il venait de quitter, ce pays-ci s’appelle bien, officiellement ou presque Charente limousine. Comme il existe une Mayenne angevine. C’est même écrit tel quel sur les vieilles cartes du ministère de l’Agriculture. Il en va, au fond, de ces appartenances comme de la prononciation du nom des patelins : seul compte vraiment l’avis des gens du cru. Et il y tenait, à son avis, le père Gougeault. En quelques minutes, ils étaient arrivés aux cinq ou six maisons dont l’une servait depuis pas mal d’années de résidence secondaire à Mordand. – Nous v’là à l’Âge, M’sieur L’Di… M’sieur Mordand. Et vous m’en trouverez ailleurs qu’en Limousin, des villages qui s’appellent l’Âge. * * * Limousin ou pas, le démissionnaire démissionné ressentait chaque fois la même joie intime et profonde, faite de détente et de sérénité, à retrouver « son » hameau : cinq ou six bicoques, quelques Limousines blondes aux courtes cornes coudées paissant paisiblement les pre- 13 mières pentes de la grosse colline dominant le « village », un unique chemin, celui par lequel il venait d’arriver, brusquement transformé en vague sentier pour desservir quelques pâturages. En contrebas, un ruisseau à truites courant vers la Vienne toute proche, plutôt que vers la Charente, qui n’est guère plus éloignée. Hasards du relief. Car le relief, en cette contrée, commande tout : pentes et tracés de ses routes, courbes et audaces de ses chemins de fer, sinuosités de ses rivières. Des paysages accidentés, un pays coupé qui, souvent, coupe aussi les hommes entre eux. Un bocage. Mordand retrouvait ici une partie de sa Normandie familière. Mais un bocage plus rude, plus dur, avec sa résille de haies, de bois, de sentiers, de boqueteaux, jetée comme un manteau sur des épaulements plus brutaux, au travers de ruisseaux plus ravinés. Un pays vert aussi, mais d’un vert dans lequel il ne retrouvait tout à fait ni son Estuaire, ni le Cotentin cher à ses dix-huit ans, avec leur nuancier propre à tenter les impressionnistes. Cette nature pourtant proche de celle qu’il fréquentait le reste de l’année, semblait porter en elle quelque chose de plus sombre et de plus dur. Elle lui faisait par instants songer à une autre province dont l’âpreté si belle ne cessait de l’émouvoir. Mais ici les granits érodés étaient moins colorés que les rouges argiles du Pays d’Auge et les schistes bruns plus foncés que les clairs calcaires franc-comtois. Et le vert mat des chênes, celui des châtaigniers, essences reines sous ce climat plus sévère que celui qu’il connaissait en Normandie, évoquait davantage pour lui les sapinières infinies du Jura que la palette des hêtres, frênes ou ormes (survivants) de sa province maritime. La relative sévérité de ces paysages rustiques, lui conférait aussi, du moins lui semblait-il, la dignité propre au 14
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