A la fortune des rêves - Page 1 - test Paul Perrod À la fortune des rêves Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0525-8 Dépôt légal : Juin 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 Texte découvert sur Manuscrit.com 6 CHAPITRE I THEO Le général Steinmark leva son bras droit puis l’abaissa vivement en pointant l’horizon. Il se fit alors un tonnerre de moteurs qui accéléraient et de chenilles qui mordaient le sol : une colonne blindée s’ébranlait à l’assaut de Sadrik, le tyran. Après ce premier vacarme, le bruit aurait dû s’apaiser et devenir uniforme. Point du tout ! Il s’établissait un cycle : le grondement s’arrêtait brutalement pendant un court silence, puis reprenait sur le mode forte pour s’éteindre brièvement à nouveau ; et repartir. Et le cycle se répétait une fois, deux fois, dix fois !… indéfiniment… L’opération Tornade de feu était en marche, mais elle avait le hoquet, le hoquet d’un énorme frelon. Oui… c’était ça… c’était plutôt un frelon ; mais un énorme ! C’est sur cette inquiétante présomption que la réalité se fit dans toute sa simplicité : Didier venait de rêver. Il n’y avait plus de frelon, plus de chars d’assaut, plus de Steinmark ni de Sadrik, il était dans son lit à Paris ; il n’y avait à côté de lui que Pénélope, qui ronflait avec constance, obstination, force et acharnement. Pénélope !… Cela faisait déjà quelques semaines qu’elle s’était imposée à ses côtés. C’était vraiment une histoire idiote ! Mais, idiote ou pas, il se demandait encore quel événement providentiel pourrait bien l’en sortir. 9 Didier Lambert avait beau avoir un frelon bourdonnant pour troubler ses nuits, il n’était pas vraiment à plaindre. Il était né dans le beau monde. Son père avait longtemps volé de capitale en capitale pour suivre son destin itinérant de diplomate. À un poste en Italie, une belle Romaine l’avait séduit. Très vite mariés, il leur était venu Didier. Ensuite, pérégrinant toujours, la petite famille avait passé quelques années à Bonn ; de là, elle avait filé jusqu’au Mexique, puis était revenue quelque temps à Paris avant de séjourner à Londres pendant trois ans. Didier avait bien été un peu cahoté par tous ces changements, mais il en avait acquis la pratique courante de quatre langues. Sans avoir fait de très brillantes études, il avait quand même décroché un titre de docteur en droit des affaires à Oxford. Le droit ne l’avait pas passionné, mais il s’était beaucoup diverti à découvrir plus de trous dans le code des transferts financiers que dans un bon gruyère. Naturellement astucieux, en guise de distraction, il cultivait un hobby jalousement caché où il était devenu un expert : il « bidouillait » avec maîtrise tout ce qui touchait les ordinateurs. Il n’avait pas d’appétits de fortune, il en aurait seulement apprécié l’usage à discrétion, mais sans l’exigence de trop d’efforts. Dans cette aisance toute particulière, il aurait préféré une indépendance réservée à l’ambition de la notoriété. Ce grand jeune homme bien découplé avait une distinction naturelle désinvolte, qui, ajoutée aux yeux gris clairs de son visage avenant, dégageait un charme indéniable. Les hommes le trouvaient naïf, mais les filles assez mignon pour lui tomber facilement – et souvent – dans les bras. Après le frelon de sa pensée matinale, Didier se remémorait la brillante réception donnée quelques deux mois avant par l’oncle Charles dans sa splendide résidence de Neuilly. C’était de cette soirée que venait sa situation avec Pénélope, absurde mais sans issue. 10 * * * Bien loin des fastes parisiens, quand on s’aventurait sur un certain chemin escarpé de l’est des Dinarides, on parcourait d’abord des bois de pins et de sapins, puis, curieusement pour cette altitude, suivaient quelques rangées de cyprès. Plus haut, il n’y avait plus que des origans, quelques pâquerettes et des renoncules : toutes, de petites fleurettes, capables de résister au vent de la montagne. En arrivant au bout du chemin, en cul-de-sac comme à une fin du monde, se trouvait une grande bâtisse ancienne. On l’aurait prise de prime abord pour une très grande ferme si elle n’avait été surmontée d’un rempart qui lui donnait un air martial, accentué par l’obstacle d’un lourd portail ferré. C’était la demeure de Théo. À le voir, Théo évoquait un général qu’on aurait frustré de la fin d’une bataille. De forte stature avec une large barbe aussi noire que son regard de Méditerranéen, il paraissait la cinquantaine. En ce moment, Théo grognait. Il mesurait la distance, qui allait croissant, avec sa munificence éteinte. Lui qui avait tant vécu et tant vu, il était maintenant oublié de tous. Il avait beau être à l’air vif de son haut sommet, surplombant les forêts parmi quelques chardons bleus et quelques ficaires, il n’était plus le maître que d’un petit domaine rocailleux. Le temps était passé et sa renommée avec. Elle lui manquait. Il lui restait cependant de se faire valoir au cours de quelque intervention chez ses voisins de dessous les bois. Pour l’instant, resté trop longtemps sans se manifester, il essaya d’imaginer quelque tour. S’il consentait à rester ignoré, il pouvait encore – selon un choix de rares occasions – se placer sur une scène où il manipulait les acteurs. Mais il devait faire en sorte que ces acteurs ne s’imaginent pas qu’ils n’étaient que ses marionnettes, même s’il leur laissait assez de liberté pour qu’elles ajoutent à son agrément le piment de l’imprévu. Il s’écoula peu de temps entre son grognement et un éclair de satisfaction qui fit luire sa prunelle à la pensée du frelon de Didier, venu quelques jours avant. Il venait de trouver : ce garçon et son entourage étaient juste ce qu’il lui fallait pour se distraire à leurs dépens. Bien sûr, ce ne serait pas une grande tragédie, à peine une 11 petite récréation, mais il allait tenter de mêler ses filles à la pièce pour secouer leur indolence. Alors à l’instant même, il jeta son empire sur des personnages inconscients encore qu’il venait de les choisir. Puis il avait appelé ses trois filles. Elles étaient le plus gracieux bouquet qu’on puisse imaginer. La première, Nathalie, était d’une blondeur à faire pâlir les moissons, avec un regard clair de l’eau bleue la plus transparente. La seconde, Rosine, avait une chevelure aussi flamboyante que le couchant et ses yeux étaient comme les plus pures des émeraudes. Enfin la sombre toison de Gaéla rivalisait avec la profondeur d’une nuit d’été qu’aurait embellie l’indigo de son iris. Leurs robes drapaient la finesse de leur taille en laissant apparaître la délicatesse de leurs chevilles et le doux modelé de leurs bras. Quand Théo le leur permit, elles s’assirent d’un même mouvement langoureux. Puis il entreprit de leur exposer la mise en scène qu’il venait d’imaginer. « Mes filles, leur dit-il, je vous trouve bien paresseuses. À part faire quelques bouquets et tisser quelque robe, vous n’êtes vraiment pas bonnes à grand’chose. Mais nous allons changer tout cela. J’ai décidé de vous envoyer chez les gens du dessous – nos “bas-gens”, comme nous disons toujours – pour changer un peu la vie de quelques-uns qui la trouvent trop monotone. – Encore ! s’écria Nathalie. Père, toutes les fois que nous y descendons, nous devons laisser nos admirateurs familiers, et vous savez pourtant combien nous aimons qu’ils nous manifestent leurs sentiments. – Eh bien, vous irez précisément en voir d’autres, que vous pourrez séduire si vous voulez, mais ce sera pour servir mes desseins. – Père ! vous ne pensez décidément qu’à vous ! protesta Gaéla. – Il faut bien qu’il y en ait un au moins qui pense ici, car, mes filles, les idées n’encombrent pas vos cervelles. – Mais, Père, vous savez bien qu’en bas nous sommes toujours mal accueillies, essaya Rosine. – Ne vous inquiétez donc pas à l’avance, ne vous faites pas plus fainéantes et poltronnes que vous n’êtes, leur dit Théo, j’ai déjà commencé à vous préparer le terrain. – Ah oui ! Et comment donc cette fois-ci ? s’écrièrent-elles en chœur. 12 – Assez ! tonna Théo. Va-t-il falloir encore que je me fâche pour secouer votre oisiveté ? Cette fois-ci, on va vous attendre : je peux même dire qu’on vous attend déjà. – Comment cela ? firent les trois filles. – Simplement, j’ai commencé à vous mettre dans les rêves d’un jeune homme et de son entourage. – Ah ! un jeune homme ! s’intéressa Nathalie. – Un jeune homme pour chacune ? demandèrent Rosine et Gaéla. – Non, un seul, mais plus s’il le faut. Pour une fois, c’est vous qui allez vous occuper des autres et pas le contraire, cela vous changera de vos poses alanguies devant votre cour d’adulateurs. – Et pourquoi dans ses rêves ? – Parce que les rêves des bas-gens sont la meilleure image de leurs vœux insondés, et ils ne demandent qu’à les croire ; mais vous pourrez aussi intervenir en personne. – Mais est-il beau, au moins, ce jeune homme ? – Il le sera autant que vous l’imaginerez, et aussi intelligent que vous lui prêterez de l’esprit, ricana Théo. – En bas, où serons-nous ? questionna Rosine. – Si vous étiez plus attentives au monde de maintenant, vous sauriez qu’on peut s’y déplacer plus vite que le vent, alors… – Mais il faudra bien commencer quelque part, objecta Nathalie. – Je vous ai gâtées : vous commencerez par Paris. – Paris ! ah ! le gai Paris ! se réjouirent-elles ensemble. – Vous voyez bien que vous aurez quelque plaisir, fit valoir Père. – Aurons-nous toujours nos privilèges ? – Bien sûr, vous pourrez même jouer avec l’espace et le temps. – Et avec les objets ? – Aussi, naturellement. – Et avec les bas-gens ? – Évidemment, c’est ma raison même de vous envoyer en dessous. En leur présence, vous pourrez même lire leurs pensées. Mais, attention ! si l’une de vous succombe au charme d’un de ses hôtes, c’en sera fini pour elle de le deviner. – Ah ! fut leur manifestation de déception. Et comment allonsnous apprendre nos rôles ? 13 – Vous n’en aurez pas besoin. Ceux que vous allez visiter ont assez de vanité, de sottise, de cupidité, de vices et de folie pour se tramer eux-mêmes une intrigue où vous n’aurez qu’à les surprendre de vos fantaisies. Vous verrez aussi le pouvoir du lien de leurs songes à la réalité, et vous n’aurez qu’à en suivre le fil pour décider l’enchaînement de vos interventions. Tout cela suffit. Maintenant, allez, et que ce soit drôle ! » termina Théo. * * * Didier appréciait peu les soirées chez l’oncle, toujours guindées et conventionnelles avec des filles – pas toujours jolies – qui voulaient se donner une apparence intellectuelle en affichant un dédain définitif pour tout ce qui aurait pu leur donner de l’attrait. Mais l’oncle avait annoncé qu’on aurait un certain faste ce soir-là. Quand Didier arriva, il lui parut qu’on avait bien fait les choses. Les invités, même les filles, rivalisaient d’élégance. Le faste s’étendait à un buffet garni de canapés alléchants, avec même du caviar. Le champagne, le pure malt et un excellent porto semblaient couler à flots. Didier se demandait ce qui avait bien pu pousser l’oncle Charles – riche, mais pourtant pingre – à toutes ces largesses. Tout cet éclat devait avoir une raison. Un soupçon déplaisant l’alerta quand l’oncle tint à faire avec lui le tour de l’assemblée. Mais, il devait bien en convenir, il dépendait beaucoup de son parent. Pendant quelques années après Oxford, il avait profité des facilités de son père pour rouler sa bosse par le monde à peu de frais ; il s’en était trouvé, plus encore qu’avant, partout à l’aise. Mais était venu le temps de se trouver une situation. Bien qu’ayant toujours le goût des voyages, la diplomatie ne l’avait pas tenté : il fallait y faire trop de courbettes. À tout hasard, il était allé voir son oncle Charles, le frère cadet de son père. Ce frère ressemblait bien à son aîné, Tristan, mais il compensait en épaisseur ce qui lui manquait en hauteur ; de plus, si le visage 14 patricien du diplomate reflétait une culture distinguée, son cadet avait de petits yeux cupides au milieu d’une face sphérique rubiconde. L’oncle Charles était banquier, il n’était pas riche : il était opulent ; mieux, il était plein de sous, et plus on a de sous… Il était administrateur de nombreuses sociétés, possédait des actions un peu partout où se faisait de l’argent et avait aussi un parc immobilier important. Tout lui était bon pour arriver à ses fins et il se gardait bien de donner à ses comptes une clarté qui ne lui aurait valu que des désagréments. Cette politique s’accompagnait de la culture de relations qui venaient de lui permettre la reprise d’une banque en difficulté, et il voulait que cette acquisition devienne génératrice de substantiels dividendes. Dans cet esprit, près de trois mois avant le frelon, il avait mis en main de Didier une sorte de marché : « Je vais te faire entrer à la banque Deverrier. Ce n’est pas une très grande maison, mais je m’y intéresse beaucoup parce qu’elle s’insère parfaitement dans ma stratégie de s’ajouter à ma dernière acquisition. Tu ne dois pas t’attendre à y être vite un nabab, car tu es trop jeune dans le métier. – Mais… je voudrais quand même mener une existence au moins confortable. – Qu’à cela ne tienne ! Je saurai me montrer reconnaissant si tu me rapportes de chez eux les renseignements que je cherche. – Mais je vais avoir de sérieux besoins. Il faut d’abord que je me loge décemment… – Ne sois pas inquiet de ce côté, avait coupé Charles, j’ai en ce moment un très bel appartement libre avenue Henri-Martin. Tu n’auras même pas à le meubler, car il est déjà remarquablement fourni. – Bien sûr, mais comment ferai-je aussi pour l’entretenir ? – Ne t’en soucie pas non plus : il est gardé par un serviteur dévoué qui fait pratiquement partie des murs ; il s’appelle Baptiste. – C’est bien d’être logé, mais vous savez que, dans la diplomatie de Père, on a quand même beaucoup d’avantages que je n’aurai pas ici, surtout si je dois me montrer à la hauteur de mes voisins. – Bon, bon !… Puisque tu sembles bien dépensier, dis-toi que, si tu me ramènes de chez Deverrier ce que je souhaite, je saurai ne pas 15 me montrer ingrat. Je vais te faire une petite rente fixe et, si ce que tu m’apportes est intéressant, je te donnerai des gratifications. » Didier pensa : « le collier dont je suis attaché », mais il avait finalement accepté. Depuis, il ramenait des informations qui lui paraissaient bien anodines, mais qui, à chaque fois, procuraient un large contentement à la mine gourmande de l’oncle. Cependant un jour, il lui avait demandé : « Deverrier, c’est bien puisque je vous y donne satisfaction, mais que c’est donc ennuyeux !… – Insatiable, hein… ? tu es insatiable. Mais, comme tu as déjà vu que je ne te refusais rien, je vais y penser. Je crois que je vais avoir une occasion et je te ferai signe. » L’oncle semblait avoir fini, mais se ravisa : « Et que dirais-tu si je complétais tout cela d’une aimable compagne ? » Trop était trop. Didier réagit cette fois vivement : « Ah non ! Je veux bien espionner Deverrier pour vous, mais vous m’avez déjà mis assez de chaînes autour du cou sans y mettre une corde en plus. J’ai bien l’intention de vivre ma vie en allant de l’une à l’autre pendant encore quelques années. – Bien, bien ! nous verrons cela plus tard. » dit Charles, qui n’avait pas abandonné pour autant son idée toujours dans le sens de ses intérêts, et se réservait de la placer au moment opportun. La fatale réception avait été ce moment. L’oncle y avait même fait d’une pierre deux coups. Didier se revit faire le tour de l’assemblée. Ils étaient tombés d’abord, comme par hasard, sur un personnage curieux. Grand, svelte et élégant, on en aurait fait un jeune premier s’il n’avait eu son visage bizarre. Il rappelait ces divinités égyptiennes à corps d’homme et à tête d’oiseau, car le nouveau venu avait un nez en bec de faucon et un regard qu’on aurait dit placé sur les côtés de la tête tant ses yeux, un peu trop fixes, étaient écartés. Il regardait les gens avec la même douceur qu’un rapace guigne sa proie. Cette avenante physionomie sembla ravir l’oncle Charles : « Ah Baldar ! je vous trouve enfin ! Je vous présente mon neveu, Didier Lambert, dont je vous ai parlé pour participer à votre équipe. » 16
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