Nocturne tango - Page 3 - test Du même auteur : AUX ÉDITIONS ÉDILIVRE Le violon de Montmartre, roman, 2008 AUTRES ÉDITIONS Mémoire salée, roman, 2004 Le sabot de Vénus, roman, 2005 Le verbe démasqué, essai, 2006 Hasard de l’éphémère, roman, 2006 Pétra. le testament des korrigans, roman, 2007 Olinda.la lumière dérobée, roman, 2008 4 Brice Saint Cricq nocturne tango Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1488-5 Dépôt légal : Juillet 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 J’ai caressé l’éternité j’ai cru en elle et dans le vif silence de ta vigne j’ai enterré le souvenir et l’amertume. Tristan TZARA Toute douceur d’amour est détrempée de fiel amer et de mortel venin. Maurice SCÈVE 10 1 Marseille, Quai du port, décembre 2002 Sa haute silhouette dotée d’un léger embonpoint se détache en contre-jour devant les grandes portesfenêtres au centre du séjour. Inondées de lumière blanche par le haut triptyque des doubles vitrages, ses joues bien rasées, aux méplats accusés, évoquent plus un travailleur de la mer qu’un bouquiniste sur la quarantaine – exactement, quarante-trois ans. Il émane de lui cette indéniable singularité physique d’un manuel un peu rude et colossal. Il n’est pas vieux, pas encore. Il a l’âge mûr où l’on croit que tout est encore possible, sans jamais oser croire que pour les tendrons en veux-tu en voilà, c’est foutu. Mais si, mais si… tu peux encore te payer ce genre de vanité. Ça peut encore aller, il le pense, il le veut, il le faut ; il peut encore séduire, il le lit souvent dans le regard des autres. Sa peau est mate, ses yeux diablement noirs, profonds et brûlants, emplis d’une émotion douce, ses épaules carrées… la brioche, un peu visible, oui… il n’a plus vingt berges ! 11 Le sapin acheté il y a trois jours gît, nu, inutile sur le maigre et long balcon achalandé d’aucubas anémiques. Depuis trois ans, Josiane avait exigé un arbre de Noël de plantation. Elle n’avait plus voulu de ceux en plumetis de pacotille. Cette année encore il a perpétué cette habitude qu’il avait de prévenir et combler ses désirs. La journée s’annonce pareille à une adolescente resplendissante au réveil. Une température clémente règne à l’extérieur bien que l’hiver soit là. Il s’approche de l’embrasure d’une des fenêtres entrouvertes sans aller jusqu’au balcon qui sépare ses croisées de la rue. Une brise étale évente l’azur de quelques plats nuages. Les jours où son emploi du temps le permet, il aime se laisser bercer par cette sensation de pénétrer un jour neuf, non encore usé par trop de monde. Visage buriné qui raconte les sorties en mer, toison hirsute, une mèche plus mutine sur le front, Julien contemple sans le moindre étonnement le cadre familier de son quartier. Une symphonie truculente jaillit de la ville innombrable. Cacophonie sans début et sans cesse. Marée haute de véhicules, centrifugée autour des quais. Voix perdues dans ce bruit divers. Accords de trépignements. Débauche de guirlandes pour une fête qui a perdu son sens. Enseignes de néon qui balancent au vent « joyeux Noël », pour adoucir le temps d’une trêve dérisoire, la rapacité, la honte, le désarroi et le chagrin… À travers l’échancrure des rideaux de tulle, à la manière insipide d’un rêvasseur, il semble puiser une réponse dans le miroir frissonnant des eaux du Vieux Port. L’un devant aider à la résolution de l’autre. 12 Le plan d’eau est d’un bleu souillé mais sa présence vivante et bénéfique le rassure et lui apporte une sensation de soutien exaltant. C’est que ce morceau de Lacydon et lui forment un vieux tandem. Et là, en face : la Criée ; et au-dessus, emblème de la cité, signe sacré, si majestueuse dans sa robe romanobyzantine : la Bonne Mère. Un pointu rentre de la pêche. Ce doit être Toinou. Une flopée de gabians espiègles l’escorte jusqu’au Quai des Belges. Son esprit a migré vers la cuisine ouverte sur le living. Le spectre de Josiane hante encore la pièce. Le mur du fond décline ses étagères remplies de pots à épices et d’ustensiles prêts à triturer des légumes. Torchons damassés, plan de travail en marbre blanc, table monastère, des bancs rustiques. Il y a même un poster géant qui indique les calories des aliments. C’est que Josiane était une intégriste de la ligne. Rien n’a changé, chaque chose est à sa place, mais rien n’existe plus sans elle. Cette pièce reste la sienne. Il y prend seulement un bol de déca brûlant, le matin, avant de partir avec son Booster pour la rue Bussy l’indien. Pour ce qui est de son déjeuner, il le bâcle en un quart d’heure, à treize heures, cours Julien dans une pension de famille. Là-bas, c’est son job, sa bouquinerie, son cafoutche savamment organisé, ses clopes, ses livres de poche achetés au mètre, ses reliures plus ou moins rares, ses rayons pleins de trésors et de vieux manuscrits rapportés de l’étranger. Un capharnaüm où l’éclectisme y dispute à la rareté et à l’ancienneté de certains ouvrages. Tout ça, quoi. 13 Comment croire à son absence définitive ? Un an déjà. Tous ces jours vides, sans tendresse. La preuve se trouve posée sur le buffet. Un morceau de vie posé là, qui lui revient dans la figure. Le joli visage de Josiane, au mince front toujours têtu sous la frange, déjà pâli par l’érosion de son mal. Un cliché au contraste très poussé des noirs et des blancs, peu à peu déglacé par le temps. Rien d’autre qu’une image pieuse. Une ombre tenace dans le sillage de sa mort. Un lien inintelligible, peut-être. Bientôt elle entrera au cimetière des images labiles. Que peut-il attendre de ce tête-à-tête ? Un apaisement ? Une aggravation de son remords ? Tantôt c’est l’un, tantôt c’est l’autre. Pour l’instant, ce portrait sépia lui donne à voir l’invisible, qui se métamorphose et s’incarne par les fenêtres de sa mémoire. Ce regard empathique, presque voyeur, lui rappelle quelques nœuds de leur vie commune. Si seulement il pouvait la revoir pendant quelques minutes, il risquerait de se faire remettre à sa place par ce regard perçant qu’elle lui décochait souvent. « Pauvre idiot, réfléchis », disaient les yeux de Josiane ou « Je crois bien que tu me mens encore », ou seulement un « Ouais, tu veux toujours avoir raison » sarcastique. Et la nuit dernière n’a-t-elle pas été extravagante ? Le fantôme de Josiane pénétrant dans sa chambre, plus vaste à présent, plus haute, ressemblant à la nef de Notre-Dame des Accoules, ou à une immense grotte. Et cette angoisse qui lui avait fait perdre le sommeil. La chaleur était étouffante, et bien sûr la clim en panne. D’un coup, d’un seul, un cri étrange s’était fait entendre, puis un autre et un autre encore suivi d’une myriade de radicelles luminescentes, des petits yeux verts qui le fixaient du haut de la cloison. Oripeaux de 14 bêtes suspendus. Visages ophidiens et regardsserpents. Au milieu de tous ces yeux, un globe plus perçant, l’œil de la Méduse, un œil catégorique, la négation de l’inconscient. Julien s’était vu pétrifié en statue mélancolique et muette par cet œil luisant de Josiane, statique et mortifère. La gueule du monstre sifflait son haleine puissante. « Coco, Coco », le cri que soufflait le fantôme de Josiane devait ressembler à ça, et il résonnait dans la chambre autant que dans son ciboulot. Recroquevillé dans son lit, comme si cette posture pouvait le protéger, Julien avait tenté d’apprivoiser cette angoisse qui lui dessinait sous le pli de l’œil, le spectre de Josiane avec un corps de tarente à pattes palmées, courant sur la tapisserie. Puis, il avait fini par sombrer dans le sommeil. Voilà qu’au milieu de la nuit, des fonds noirs de son sommeil, il avait eu de nouveau la très nette sensation d’être étranglé par la queue poilue et soyeuse du gecko qui serrait, et serrait encore son cou… Une autre tarente énorme lui avait enlacé les pieds et il avait senti ses écailles humides. Julien s’était laissé envahir par cette sorte de magma visqueux. Il y avait rajouté le mythe de la Caverne comme si la légende avait pu rendre supportable son cauchemar. Non, dans la caverne de Platon on ne voyait que des ombres. Ici, c’est lui qui avait vu des montres. Ici, il était l’ombre à l’extérieur de la grotte, envahi par l’encre informe et paresseuse d’un abîme. Il avait haleté comme un pur-sang. Sa poitrine s’était agitée comme d’énormes ailes jusqu’à s’étouffer, avec l’impression de mourir. Sensation de réveil en sudation. Draps moites. Mains à la gorge, tempes battues, la fièvre aux lèvres. Les yeux verts n’avaient pas bougé et semblaient briller intensément tandis que 15 les cris s’étaient faits plus moqueurs. Puis l’image virtuelle de Josiane avait disparu en ricanant. Julien s’était finalement réveillé, souriant lui-même de ce songe aux allures allégoriques. Julien avait alors fixé une paire d’yeux obliques, aussi verts que les autres. Un vert émeraude. Un vert qui avait pris toute la phosphorescence de culots de bouteille. Le chat avait dû être blanc dans son rêve, comme invisible, et à présent sa fourrure était bleue. Avant qu’il ait pu le toucher, « l’ange bleu » l’avait frôlé de son poil électrique, laissant une touffe sur la manche de son pyjama. Sautant sur la carpette, traversant le corridor, Hector, le matou de Josiane, avait bondi jusqu’au living pour gagner son panier. Comme il n’arrivait pas à se rendormir, à quatre heures du matin, Julien s’était retrouvé dans le séjour allumant la télé sans le son et cherchant une cigarette partout. L’une et l’autre auraient pu combler l’insomnie à laquelle il s’était dérobé. * * * Il a mis la Symphonie Prague de Mozart sur le deuxième mouvement, et s’est installé dans son fauteuil préféré. L’image de Josiane se brouille avec celle d’une fille qu’il ne sait pas encore s’appeler Audrey, l’internaute de l’autre soir. Il penche à nouveau vers une liane brune, couci-couça auburn, longue, androgyne, vers ce visage qu’il poursuit depuis longtemps, vers l’image d’une fille avec qui il eut son premier rapport, et qui avait pour nom Muriel. 16
Nocturne tango - Page 3
Nocturne tango - Page 4
wobook