Chroniques des Guerres Post Zomériques - Page 3 - roman de Stéphane MONNET Stéphane MONNET Chroniques des guerres Post-Zomériques Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-194-7 Dépôt légal : Mai 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays Livre I La guerre des Drôles Jour 1er de la Lune rousse Fort de l’Isthme Onagres Ses pas résonnaient dans l’escalier obscur. Sa respiration s’accélérait à chaque volée de marches. Quatre étages, encore deux. Serrant la torche dans sa main, Ptiot redoubla d’efforts. Arrivé à quelques pas du sixième palier, il tenta de crier : « Gouverneur ! Gouverneur ! ». Trop essoufflé, un faible son s’échappa de ses lèvres sèches. Sa folle montée terminée, il toqua lourdement à la porte : « Gouverneur ! Gouverneur ! ». L’angoisse plus que la course lui coupait maintenant le souffle. – Eh bien quoi ? en chemise de soie, un bonnet de nuit sur la tête, le gouverneur O’Flynn toisait sévèrement le perturbateur. – Les Elfes attaquent ! – Vous avez bu ? Me réveiller en pleine nuit pour de telles fadaises ! Il va vous en coûter mon… – Gouverneur ! Par les déesses toutes puissantes et toutes les Mèr réunies, je vous le jure ! Des Elfes sont rassemblés devant le fort et ils sont en arme. – C’est impossible. Impossible… Depuis le traité de Coralion-Uthique, ils n’ont plus le droit ni les moyens d’entretenir une armée… Le temps d’enfiler mes charentaises et je vous suis. Quelques instants plus tard, Ptiot reprenait le chemin qu’il venait de parcourir en un temps record. D’escaliers en coursives à peine éclairées, parfois suintantes et malodorantes, le gouverneur sur les talons, il rejoignit la fortification de la porte principale, protégée par deux imposantes tours. Aux pieds des remparts, la masse sombre et menaçante des archers elfes parfaitement alignés. « Par les cornes de Cossule ! » – Que faisons-nous, Gouverneur ? questionna le Capitaine de garde. – Les portes sont-elles solidement verrouillées ? – Oui. – Approchez une torche, je vais leur parler. – Ce n’est pas prudent. – Il s’agit d’un malentendu, Capitaine. Un sinistre malentendu. Je dois leur parler pour éclaircir l’affaire et nous pourrons retourner nous coucher tranquillement. Se penchant entre deux créneaux, le gouverneur O’Flynn éleva la voix : « Messires ! Chers amis Elfes ! Je suis le gouverneur O’Flynn ! Vous savez que le fort est fermé à cette heure avancée de la nuit. De plus, je constate que vous portez des arcs. Je vous rappelle que cette arme vous est interdite depuis le traité de Coralion-Uthique et si vous ne les déposez pas dans l’instant, je serai obligé de… de vous faire donner la chasse ! Entendez-vous bien ? Je dispose de troupes fort conséquentes et… » Le gouverneur n’acheva pas sa phrase. La pointe rouge d’une flèche entrée par sa bouche saillit de sa nuque. La tête d’O’Flynn bascula en avant et son corps s’affaissa. Les gardes criaient. Le bonnet de nuit, qui avait glissé du crâne ensanglanté, chutait doucement le long des remparts. Un étrange silence baignait la scène, puis, une lueur apparut. Les Elfes enflammaient leurs flèches. En quelques secondes, une pluie de projectiles incendiaires s’abattit sur la forteresse. « Sonnez l’alerte générale ! », criait le Capitaine, tandis que les rares soldats présents se mettaient à couvert. « La porte est solide, ils ne l’enfonceront pas comme ça ! » Bientôt de nombreux foyers d’incendie se propagèrent dans la citadelle assiégée. La populace et la garnison réveillées s’activaient auprès des puits pour enrayer la progression des flammes. Une cloche sonnait l’alarme, sans discontinuer. Le Commandant accourait à son tour, l’uniforme de travers, la chevelure hirsute. Rageusement, il enfonça un casque sur sa tête : – Par toutes les Malicieuses ! Que se passe-t-il Capitaine ? – Les Elfes nous attaquent, Commandant. Le gouverneur, que j’avais fait réveiller, est mort en voulant parlementer. Nous comptons deux autres blessés parmi les soldats, sans parler des incendies. – Rassemblez nos archers sur les remparts de la forêt. Placez les lanciers derrière les grandes portes, pour le cas où ils tenteraient une entrée en force. – À vos ordres, Commandant. Le Commandant évaluait la situation et s’apprêtait à donner de nouvelles directives lorsqu’un bruit étrange et puissant s’éleva du bas des remparts. La terre tremblait. L’eau du fossé bouillonnait et des formes enchevêtrées jaillirent. Ces arbres au tronc noir et crevassé grandissaient à vue d’œil, offrant leurs multiples et solides branches aux guerriers elfes. Sidéré par ce prodige, le Commandant dégaina son épée au ralenti. Trois assaillants, armés de longues dagues, avaient terminé leur escalade et lui faisaient face. Le Commandant Bourgane, promotion « Chat blanc » de l’Académie militaire de Coralion, engagea le premier combat de sa tranquille carrière en pensant : « Nous sommes perdus. » Deux étages plus bas, Ptiot avait tiré le même constat et, abandonnant son encombrante lance, entama sa deuxième course de la nuit. « Je dois m’enfuir et prévenir la Capitale de ce qui se passe ici ! », pensait-il en dévalant les coursives menant à la poterne du Soleil mort. « Puisse la Mèr des chanceux être avec moi ! Puisse Sulbrice guider mes pas ! ». Un bruit épouvantable retentit sur sa droite. Un plancher s’effondra, dévoré par les flammes. Des tornades de fumée envahirent le couloir. Le jeune soldat, le bras tendu devant son visage, continuait sa progression. Des particules noires et rouges tourbillonnaient devant ses yeux et lui picotaient les narines et la gorge. Crachant et pleurant, il longea aussi rapidement qu’il le put le brasier, puis, à nouveau dans un couloir dégagé, reprit sa course de plus belle. « Mèr des chanceux ! Sulbrice, protégez-moi ! ». Les corps des soldats coraliens baignaient dans leur sang. Leur poitrine était dardée d’empennes de flèches. Rassemblés dans un angle de la cour principale, les villageois et les soldats surpris en bras de chemise imploraient la clémence des Elfes, maîtres de la forteresse. Le combat n’avait pas duré plus d’un tour de Fagrandol. Les vainqueurs ouvrirent de l’intérieur les solides portes du fort et saluèrent l’entrée de leur Roi. Fleflown montait un immense cheval brun. Il jeta un regard distrait sur le carnage, s’avança jusqu’à ses officiers et écouta attentivement leurs rapports. La place était prise, les pertes minimes. Le Roi esquissait un sourire lorsqu’un Capitaine, surgissant des profondeurs du donjon, lui annonça qu’un soldat s’était échappé par une poterne. Fleflown darda sur son compatriote un regard accusateur. – Je crois que nous l’avons blessé… Sire. Le poing ganté du Roi crissa. – N’en faites rien, Monseigneur. C’est aussi bien comme cela. Un individu, enroulé dans une longue robe cramoisie, marchait dans sa direction. Les Elfes les plus proches reculèrent. Le Roi fit mine d’acquiescer et poursuivit son inspection. Sous la capuche, deux yeux flamboyants suivaient ses pas. Ptiot perdait beaucoup de sang mais s’efforçait d’avancer. De l’eau jusqu’au-dessus des mollets, il réprimait sa douleur. La flèche s’était plantée dans son omoplate droite. « Sulbrice, donnez-moi le courage ! ». Les yeux brillants, le front en sueur, Ptiot s’obligea à fixer un point droit devant lui, à rester concentré dessus. Une voix lancinante lui susurrait : « Arrête-toi ! Assieds-toi ! Que t’importe Coralion ? Que t’importe le Royaume ? Que n’a-t-il jamais fait pour toi ? ». Le sang poissait la tunique de son uniforme. Ptiot pensa ne jamais y arriver quand il aperçut enfin les mâts des bateaux amarrés, les cabanes des pêcheurs. « Encore un petit effort… ». Sa volonté fléchit. Il tomba. L’eau salée et tiédasse lui aspergea le visage. Quand son épaule transpercée toucha le fond sablonneux, il ouvrit la bouche pour hurler et but la tasse. Jour 3e de la Lune rousse Académie militaire de Coralion. – Crois-tu qu’un jour nous connaîtrons la guerre ? Hectawn marchait aux côtés de son ami Ervandre. Une main posée sur le pommeau de son épée, il guettait sa réponse : – Seules les destinées pourraient nous le dire. Pour ma part, je ne suis pas pressé de me faire trucider. Un vent léger soufflait dans la cour intérieure de l’Académie militaire de Coralion. Les enseignements venaient de s’achever. Une nouvelle promotion de soldats et de gradés devait prêter serment le dernier jour de la Lune rousse. – Je ne sais plus si j’ai envie de devenir militaire, poursuivait Hectawn, la mine contrariée. « Je ne crois pas qu’une carrière pépère dans l’une de nos forteresses des Haut-Plateaux me convienne. Je veux de l’action. Sinon, à quoi bon avoir appris dans le détail le déroulement des plus grandes batailles zomériques ? Que m’importent les déroutes de Blélande et Vignevaine ? La fabuleuse victoire d’Uthique ? Si je dois passer ma vie à soigner mon apparence et mes chevaux ? Je peux te dire combien d’années il a fallu pour construire la Porte Monumentale et réparer le Pont, te nommer un à un tous nos souverains depuis Asthanaël-le-vaincu à Asthanaël-le-Tranquille. Je connais des dizaines de formations de combats, je pratique l’escrime, l’équitation, le tir à l’arc, la masse d’arme et je devrais attendre ma retraite en jouant aux Quémarelles ? Après plus de trois cents cycles de paix, l’Académie ne produit plus que des soldats propres à s’encroûter… Quand je suis entré ici, je rêvais de batailles, d’actions héroïques ! Maintenant… » – Tu sais, les héros le sont souvent une fois morts. Hectawn arrêta son ami et l’invita à s’asseoir sur l’un des bancs de pierre. – Franchement, Ervandre, mon ami, tu me vois passant mon temps à faire miroiter les pièces de mon armure ? Commandant à de joyeux soudards avides de permission ? Lorgnant l’horizon désespérément vide ? Attendant avec une fébrile impatience les messagers de la capitale qui ne m’apporteraient rien d’autres que faire-part de mariage et annonces de décès. Le Roi est mort, vive le Roi ! La belle Princesse Iphimanie épouse un parvenu, scandale à la cour ! – Si elle t’entendait, elle te ferait bastonner jusqu’à ce que tu demandes grâce et que tu baises la pointe de ses bottines en peau de Grouj. – Si au moins il restait quelques sorciers à combattre, à traquer ! Mais depuis les Grandes Chasses, plus personne ne se risque à la magie. Même les esclaves employés dans les mines ne se révoltent plus. – Te voilà bien morose. La vie de garnison n’est pas si triste. Et puis, rien ne t’interdit de fonder une famille, d’avoir des enfants… – Tu sais bien que ce n’est plus possible… – Génaëlle n’est pas la seule femme du Royaume.
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