Arrêt sur le ring - Page 1 - Tellez Bernard Arrêt sur le ring Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 93200 Saint-Denis – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 175, boulevard Anatole France, 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 - Fax : 01 41 62 14 50 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-399-6 Dépôt légal : mai 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Aux approches de la quarantaine, plus question de monter sur un ring. Sugar Ray Robinson l’a fait, vingt ans plus tard, et il est redevenu champion du monde. Tout le monde n’est pas Sugar Ray, et je ne suis pas danseur de claquettes. Mais c’était le maître, sur un ring, dans ma jeunesse, et j’ai conservé le flash mythique de son déplacement, sur l’estrade entourée de cordes. Aux abords d’un carrefour à prendre, dès que le sémaphore a viré au vert, j’ai choisi la voie de droite, celle qui mène à la sécurité. Je ne regrette rien, et je ne vois pas comment, j’aurais pu faire autrement. On ne refait jamais son histoire. Depuis mon retour, en Europe, avec Lina, depuis que j’ai vendu mon motel station essence, style Bagdad Café, sur la route de San Francisco, je n’aspire plus qu’à vivre modestement, en continuant d’élever mes gosses, et d’aimer Lina. Je suis venu me réfugier dans ce coin de HauteSavoie, à la limite de la frontière suisse. Les Genevois viennent déguster la fondue savoyarde, le dimanche, au Bon Bec, l’hôtel-restaurant que j’ai acquis, après mon retour, en France. C’est toujours une manière de se survivre, d’apprendre à vivre dans la durée, dans le temps. Les affaires marchent, pas mal, je me 9 maintiens. Nous allons souvent à Genève, Lina, les enfants et moi. Lina est toujours aussi belle, et nous marchons autour du lac, nous faisons une partie de promenade, en saluant le magnifique jet d’eau. Que s’écoule le temps, que mes enfants grandissent, qu’ils fassent leur chemin dans la vie. Rien n’est donné, au départ, et c’est presque un défi, le premier départ se déroule un peu comme l’énigme à résoudre d’un jeu de hasard. À mesure que l’on prend de l’âge, on a moins à choisir, mais la perspective reste toujours la même. On ne peut renier son enfance, ses vingt ans. Du moins, c’est ce que je crois… Au centre d’une grande salle, au plancher ciré, trônait un ring réglementaire, entouré de punchingballs, d’haltères, de poids, de barres, et même de machines, à ramer… Il y en avait qui sautaient à la corde. D’autres faisaient chialer le punching-ball, il y en avait plusieurs qui se faisaient les poings, sur les sacs de frappe. Des Noirs, des Maghrébins, un ou deux Blancs… Le manager était là , le vieux Georges, comme d’habitude, et ses assesseurs… Sur le ring, un type s’entraînait, avec son sparring-partner. Le vieux suivait d’un œil judicieux, le cheminement de son meilleur poulain… – Allonge ta droite ! criait-il… Là , oui, c’est mieux… Le petit avec tout ce qu’il fallait, l’allonge, et assez de punch… Le plancher était bien ciré, puisque c’était moi qui m’en occupais, ainsi que du reste de la salle. Je préparais une licence d’anglais, à la Sorbonne. Le pouvoir d’achat, en France, diminuait, le déficit économique s’accentuait, de plus en plus. Pour vivre, 10 et suivre mes études, j’effectuais des travaux d’appoint, sous-payés. Il n’y a pas de sot métier. Je sentais à quel point l’obtention d’une licence d’anglais, pour moi, c’était dérisoire. Tout le monde parle l’anglais, aujourd’hui, même ceux qui ne comprennent pas un mot. J’avais trouvé ce boulot, comme agent d’entretien d’une salle de boxe. Je passais souvent la serpillière et l’aspirateur. J’étais considéré par les amateurs, ou les semi-pros, comme un inférieur. Souvent, mon travail fini, je chaussais des gants de boxe, et m’entraînais sur le sac de frappe rempli de sable, pour me faire les poings. Il n’y avait personne d’autre, dans la salle. C’était souvent, le soir… De temps à autre, restait le responsable du gymnase, le vieux Georges, comme on l’appelait, qui classait encore des papiers, dans son bureau, et m’observait, d’un œil indiscret. Tout en jetant un œil, sur moi, il quittait la salle : – Bonsoir… Tu n’oublieras pas d’éteindre les lumières, en partant. – D’accord. Entre deux boulots de nettoyage, je m’entraînais, je soulevais des poids, je tapais dans le sac de sable, je sautais à la corde. On m’avait refilé des gants qui traînaient… Je fis des progrès, sans toutefois pouvoir prétendre rivaliser avec des pros, ou les amateurs de haut niveau, ceux qui se disputent la Ceinture du meilleur espoir de l’année. Un jour que je me défonçais sur le punching-ball, le vieux Georges m’observa, plus que d’habitude… Une autre fois que je me sortais les tripes, sur le sac, j’entendis une voix me lancer : 11 – Vas-y l’artiste ! C’est pas mal ce qu’il fait, dit-il, à Georges… Georges tira sur son cigarillo qu’il n’allumait jamais, en salle. – Ouais ! Faudrait voir ça ! Mais je ne lui en dis rien, pour l’instant, je le laisse faire… Il y a moment que je l’observe. Pas mal, au niveau de l’esquive, sans doute… Assez mobile, un welter. La boxe, aujourd’hui, tu sais, je n’y crois plus trop, même si c’est mon gagne-pain. À quoi ça sert, la plupart n’ont rien dans le ventre… Cogne, petit, cogne ! Fais-toi mal… J’essaierai de voir un peu ce qu’il sait faire sur le ring… Apparemment, il a l’air d’avoir la vigueur qu’il faut… Je me suis tellement trompé, tu comprends, avec des mecs qui promettaient… Ils marchent un match, ou deux, de quoi récolter quelque argent. On les oublie vite… La boxe, ça fait mal, et ils n’aiment pas trop en recevoir plein la gueule… Je me comprends. Ils tiennent trop à leur physique. Tout est dans l’apparence aujourd’hui, et ils préfèrent fricoter avec les gonzesses. Du travail, bon dieu ! Et si je trouve un mec doué ? Il y a longtemps que je n’ai plus bandé pour un poulain… Il s’adressa à moi : – Eh, petit, tu peux monter sur le ring. – Rachid ! dit-il, à l’intention de celui qui était en entraînement, avec le sparring-partner. Prends une douche, et va te rhabiller… C’était pas trop mal, mais ça manque d’élan. À moi : – Allez petit, vas-y… Montre-nous un peu ce que tu sais faire. 12 Le bon à rien qui se trouvait sur le ring, s’appuya sur les cordes, en beuglant : – À qui le tour ? Allez, un peu de courage, j’ai besoin d’exercice. – Okay, La Motta, j’arrive ! criai-je, sans réfléchir. – Dépêche-toi, me répliqua le costaud, avec un sourire mauvais. Je vais me refroidir. Sans me regarder, sans presque remuer les lèvres, Gianni, le costaud, murmura, à travers son protègedents : – T’es complètement à côté de tes pompes, laveur de parquet. Tu vas l’avoir, ta leçon. – T’occupe pas, répliquai-je. – Aide-moi, à passer les gants, dis-je, à l’un des assesseurs du vieux Georges, Rémy Legoncourt… Il m’en porta une paire, suspendue au mur, celle que j’avais l’habitude de mettre, quand je m’entraînais, seul, dans la salle vide. Je laissai Rémy serrer les lacets. – Je me demande, si je te reverrai à ta sortie, bougonna-t-il, à voix basse. Qu’est-ce qu’il te prend d’accepter l’offre du patron ? Qu’est-ce que tu as dans le cigare ? Il va t’écharper, il est trop fort pour toi, c’est un mi-lourd. Attends au moins d’avoir disputé quelques combats, dans ta catégorie. Tu te fourres toujours dans des trucs casse-gueule. Je ne répondis pas, traversai la salle, et montai sur le ring. Lorsque le gong retentit, je jaillis de mon coin. En misant sur ma vitesse, je tentai de submerger mon adversaire, sous les coups. J’étais rapide, mais il l’était autant que moi, avec la technique, en plus. Il me laissa venir, puis bougea légèrement, juste assez pour esquiver mon poing, et m’expédier un gauche, 13 au visage. Je pivotai : un autre gauche, dans la poire. Je ralentis, pour retrouver l’équilibre, et reçus, cette fois, une gauche-droite, au menton. Ce qui se passa, ce jour-là , sur le ring, me fit comprendre que je ne connaissais rien, à la boxe. J’avais beau me faire les poings, au bac à sable, je n’étais qu’un gringalet. J’avais beau foncer comme un taureau, donner un coup, en prendre cinq, mon adversaire était tellement supérieur, qu’il n’essayait pas de feinter. Il évitait mes coups, d’un léger mouvement de tête, m’en collait un autre, dans les gencives. J’entendis la voix de Georges, le patron de la salle Marcel Cerdan, dire : – Cela suffit ! – Hé, cria le sparring-partner, apprends à boxer avant de monter sur un ring ! – Je t’avais averti, dit Rémy Legoncourt… Ça t’a suffi ? Il t’a mis en morceaux. Il vient s’entraîner, avec des types, plus légers, parce qu’ils sont plus rapides. Tu veux remonter, pour qu’il te transforme, en steak haché ! Tu croyais qu’il allait te laisser foncer, et placer les coups ? Tu connais un boxeur qui te laisserait faire ça ? Ma colère fit place à la détermination. Je me penchai vers Rémy, et déclarai : – Ce type, je vais me le faire. Je te le promets ! Je me le ferai ! – Mais oui, mais oui, marmonna Rémy. Au défi, comme toujours ! Après m’avoir regardé, il ajouta : le plus beau, c’est que je te crois. Georges, me dit : 14 – C’est pas mal, mais il faudra que t’apprenne à boxer. Je veux te voir demain, à l’entraînement, ici, même. Des semaines, voire des mois, s’écoulèrent. J’étais surclassé par le poids, mais j’acceptai le combat, pour voir, et puisque j’avais fait le serment d’avoir ma revanche, de le mettre en bas, pour le compte. La jouissance que l’on peut avoir à mettre un type, know-down, à le voir renoncer à se battre encore, mordu par les coups, parfois sonné, dans les vapeurs, j’avais connu ça, qu’en j’étais gosse, dans les bagarres de rue, quand un petit con se figurait qu’il pouvait plaisanter avec moi, comme ça, pour rien, pour m’impressionner, ou au bahut. Je savais que j’avais quelque chose, en plus, une frappe qui faisait mal. Quand j’étais en colère, hors de moi, je ne me connaissais plus. Même encore. Une boîte avait fermé parce que j’avais esquinté un type qui me rendait vingt kilos, un rugbyman, qui se figurait m’impressionner, et me cherchait des histoires. La police était venue, alertée par les voisins. Les filles pleuraient, vociféraient, ça miaulait de partout. « Vat’en, m’avait dit un habitué, sinon, il va te tuer… » J’étais resté, et le type en avait eu pour son compte, à coups de pied, de tête, et de poing. Au départ, ils étaient deux… Un type m’avait ramené en vitesse, dans sa voiture… « Si tu pars seul, les flics vont t’arrêter ». J’étais encore lycéen. Mon père ne savait pas que j’avais séché les cours, pour aller en boîte. Quand le gong retentit, je me ruai à l’assaut, comme je faisais toujours, et mon adversaire sourit. C’était un combat, par défi, en souvenir de notre première rencontre. Il y avait du monde dans la salle, 15 des amis étaient venus le voir, en plus des habitués. Je savais qu’il allait esquiver, et lorsqu’il pencha le buste, sur la gauche, je partis du même côté, prolongeai mon mouvement, et le touchai au visage. Ce n’était pas un coup très puissant, assez, toutefois, pour qu’il le sentît. J’avais ralenti, afin de ne pas être entraîné trop loin, dans ma charge, avançai d’un pas, et sautai en arrière, si bien que j’étais prêt à le recevoir, lorsqu’il riposta. Je glissai sous son bras, lui expédiai quatre, ou cinq gnons, dans l’estomac, avant qu’il puisse reculer. Il se mit à danser d’une jambe sur l’autre, pour montrer que mes coups ne lui avaient pas fait mal, mais il ne souriait plus. Il avait l’air surpris, intrigué. Il était trop bon boxeur pour être désarçonné, si rapidement. Dans un combat, on prend un certain rythme, et on ne peut plus s’arrêter. Le gong interrompt l’effort, mais dès la reprise, il faut remettre ça, et poursuivre jusqu’à la fin. Je me mis à sautiller, sur place. En voyant que je ne me ruais plus, sur lui, mon adversaire dut penser qu’il avait repris le dessus, moralement. Il était toujours le champion, et moi, le néophyte. Je le mis en confiance. Il me balança un gauche, que j’esquivai, facilement, de la tête. Mon adversaire feinta, m’expédia une bonne droite, qui m’étourdit. La peur s’empara de moi. Les coups pleuvaient, mais je ne les sentais plus. Je parvins à le repousser, mais cela ne fit que lui rendre son sourire. Il devait savoir qu’un pugiliste qui vous pousse, au lieu de rendre des coups, est au moins légèrement sonné. Mais son sourire m’exaspéra, changea ma peur, en rage. 16
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