Traqueur de mémoire - Page 1 - 3 Michel Souris Traqueur de mémorie Guerre 39/45 -Saintonge Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2010 4 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 41 62 14 42 – Fax : 01 41 42 14 50 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-28121-5487-4 Dépôt légal : Août 2010 © Michel Souris L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 7 Michel Souris « Traqueur de mémoire » Guerre 39/45 9 A toi Jean L…, déporté à Buchenwald. A toi Robert H…., alors que tu avais 8 ans, ta mère est morte toute proche de toi sous les bombes. A toi Lilianne J…. (née D…..), alors que tu avais 10 ans, tu as eu, sous tes yeux, les membres de ta famille pulvérisés par les bombes. A toi André B…, alors que tu avais 11 ans, tu as vu mourir ton grand-père alors qu’il sortait juste des geôles allemandes où il avait été torturé. Alors que vous témoigniez vous avez craqué… Depuis tant d’années les douleurs et cauchemars vous habitent… On ne peut oublier. 10 Quelle mémoire ? Mémoire vivante ou mémoire conservée ? Traqueur de mémoire, mais de quelle mémoire et de quelle époque ? En effet il y a plusieurs genres de mémoires et d’époques, certes ce n’est qu’une question de choix, mais là encore la remontée, consciente, dans le temps est limitée. Ici il sera question de « Mémoire vivante » (*) en effet la « Mémoire conservée » n’a pas spécialement retenu mon attention, à part l’attirance vers notre histoire, voire aussi l’attrait pour toute démarche historique, serait-ce au travers des écrits. Bien sûr je n’ai pas été attiré pour récupérer une seconde fois, voire ixième, les récits du passé qui auraient déjà été consignés. La « Mémoire vivante » est celle que les humains ont en eux-mêmes pour des faits qu’ils ont vécus ou bien des faits, des évènements dont ils ont été témoins. Des souvenirs qui se transmettent de génération en génération, de manière orale, sans jamais avoir été consignés sur un support quelconque. Je voulais faire dans l’urgence car la tranche d’âge, que je touchais, disparaîtrait inexorablement sans que la mémoire de ces personnes ait été récupérée, voire conservée. Bien sûr ma récupération de cette mémoire portait sur une époque bien précise. Cette époque étant la guerre 39/45, et plus précisément située entre le 2 septembre 1939 et le 8 mai 45. De plus j’avais ciblé mes recherches sur la Saintonge (**). L’histoire n’est jamais finie, cet adage s’adapte aussi à mon comportement de collecteur de la mémoire. Ainsi ces investigations donnent un autre avenir à ces faits historiques et elles se sont traduites, sous différentes formes, dans une mission de perduration de cette mémoire. Etant parfois une finalité de l’histoire primitive. En 1993, alors que je commençais à recueillir les premiers témoignages, que je recherchais mes premiers morceaux d’éléments matériels sur des lieux où s’étaient déroulaient certains évènements de guerre, je ne pensais devenir un… traqueur de mémoire. Que ce qui n’étaient, à l’origine, que des éléments souvent physiques et des « simples » narrations de faits de guerre, allaient devenir pour moi des actions très profondes et d’une grande intensité humaine. 11 Le « Traqueur de mémoire », que j’étais devenu, était en fin de parcours en totale osmose avec ces témoins, acteurs et victimes. Concrètement cette prolongation de ces investigations est devenue : - Animations grand public / Conférences - Animations scolaires, avec création du concept « Mémoire vivante – Mémoire conservée » - Articles dans la presse - Cérémonie mettant en action le « Devoir de mémoire » - Conservation de la mémoire des hommes - Conservation d’éléments matériels - Demande de reconnaissance de « Juste » - Demande de remise de décorations et de reconnaissances officielles - Dénomination de rues, aux noms rappelant tel fait de guerre - Ecriture de livres - Elévations stèles commémoratives - Expositions à thèmes sur la guerre 39/45 - Expositions « Lieu de mémoire » - Liens avec d’autres chercheurs (France et étrangers). - Organisations de commémorations - Prises de parole en public - Valorisation des acteurs, des témoins. (*) A ce sujet j’ai créé un concept spécialement destiné au milieu scolaire. Il concerne essentiellement les classes de « cours moyen deuxième année ». Sachant qu’il suffirait de l’adapter au niveau scolaire pour le changer de classe. (**) Voir à ce sujet mes argumentations en fin de ce livre « Investigations historiques » et « Devoir de mémoire ». 12 Facettes, retombées d’une traque * Assistance à hauts risques, 60 ans de silence * Salle des fêtes d’une commune rurale. Exposition sur le crash d’un avion américain en 1943. Bien-sûr avec plusieurs objectifs, mais surtout avec une cible : le recueil de nouveaux témoignages sur cet évènement ou d’autres faits. Mais il était important de faire découvrir aux habitants de cette commune une partie de leur histoire, au travers de ce fait de guerre. Puis aussi cela permettait d’honorer ceux qui avaient participé de près ou de loin à celui-ci et, par ailleurs, de remercier ceux qui avaient déjà témoigné, voire aussi avaient fait don d’éléments matériels. Ainsi dans cette salle tout avait été prévu : Photos, plans, témoignages, éléments provenant de l’avion (B17 américain), avec force de symbole car des pièces de cet avion avait été enfouies partiellement dans de la terre provenant du champ du crash, terre présentée sur un plateau. Là encore symbole très fort car cette terre avait vu mourir de mort violente sept aviateurs américains. Alors que cette exposition arrivait sur sa fin, après que les visiteurs aient été amenés à me poser des questions, un ami, travaillant sur cette commune, m’avait alors interpellé… « Michel, si tu veux venir, j’ai un ami à te présenter. Il a quelque chose à te dire et tu pourras le croire » Ainsi cinquante sept ans après avoir été acteur d’un fait de guerre, même pour un civil, son engagement au péril de sa vie peut s’inscrire dans ce genre de fait, puisqu’il est par essence dans son prolongement. 13 Dans cette commune rurale une « chape de plomb » était tombée sur l’histoire d’Albert et de son ami américain James Bradley. Ainsi, sans cette exposition, le simple geste d’Albert serait tombé dans l’oubli et pourtant, pour lui c’était banal et il ne voulait pas ou plus en parler. Certes il avait osé aider un aviateur américain dont l’avion venait d’être abattu et les risques pris, pour faire échapper aux camps allemands cet aviateur, auraient pu lui coûter la vie. Mais est-ce le souvenir de cet ami Adrien, ouvrier agricole, dénoncé pour avoir aidé et hébergé un autre aviateur, qui l’a contraint au silence ? Dénonciation qui a entraîné dans la mort son ami déporté et mort au Struthof de Natzweiler. Est-ce cette douleur sourde ou bien le fait que le dénonciateur soit de la même commune que lui et son ami… ? Une première nuit fit se rencontrer James et Albert, à la mort à la vie, comme l’a dit Albert au cours de son témoignage. Puis cette autre nuit où Albert guida James vers l’aurore de la liberté. Dans cette salle des fêtes, ce 12 mars 2000, Albert était loin de se douter qu’en janvier 2001, l’attachée militaire de l’ambassade des Etats- Unis à Paris lui accrocherait à la poitrine la médaille en reconnaissance de sa bravoure « …. Albert is decorated for bravery… » J’ignorais que quelques temps plus tard, après divers entretiens et courriers je me retrouverais dans les sous-sols de cette ambassade pour faire obtenir à Albert la reconnaissance du gouvernement des Etats-Unis. Le silence d’Albert, qui avait pris des risques lui paraissant relever de la plus stricte humanité, a éclaté à la face de tous, dans ce champ où a été érigée la stèle de ce capitaine américain mort pour la France et la liberté. En effet l’aviateur, aidé par Albert, faisait partie de l’équipage de ce bombardier américain dont le seul mort (en héros) fut le capitaine Charles Donald Cole. Cet appareil avait été abattu le 5 janvier 1944. Albert est un homme simple, son ami qui l’avait présenté, savait qu’il fallait le faire, certes pour le faire honorer, mais aussi pour que le « Devoir de mémoire » soit la fibre essentielle de la « Conservation de la mémoire des hommes ». 14 Soldats d’occupation et photos de leurs enfants * « A l'époque des vaccinations, comme je craignais les piqûres, je partais me réfugier à la Gestapo (Leurs bureaux étaient proches du domicile familiale du témoin). Les allemands qui étaient là me donnaient des bonbons et en pleurant me déclaraient qu'ils avaient aussi des enfants en Allemagne, ils me montraient aussi les photos de leurs enfants. En ces temps-là ces hommes étaient très démoralisés » « Un soldat allemand qui logeait dans une pièce de notre maison, dont une chambre avait été réquisitionnée à son intention, me prenait sur ses genoux et il pleurait. Il nous montrait, à mes parents et à moi-même, des photos de ses enfants demeurant en Allemagne » Ces éléments de récits sont fréquents. Les soldats faisant partie des troupes d’occupation avaient à peu près le même comportement dans ces moments intimes. Puis les témoins en font souvent le même récit. Dans la quête des témoignages de cette époque, commencée de manière régulière et constante depuis 1993, j’ai souvent recueilli ces détails de cette dure époque qui devaient apparaître comme sans fin pour ceux qui l’ont vécue. Mais je ne savais pas que j’allais enfin obtenir l’élément matériel, voire les preuves qui corroboraient ces affirmations relatives à ces photos d’enfants de soldats allemands. Souvent les témoins, mais surtout acteurs, qu’ils fussent enfants ou parents, ont rapporté les mêmes propos. Un peu comme un stéréotype : « Les Allemands nous prenaient sur leurs genoux… Ils prenaient notre enfant sur leurs genoux, parfois dans leurs bras. Nous montraient des photos de leurs enfants qui étaient là -bas en Allemagne… Ils pleuraient….. » Puis en ce mois de juillet, au cours du recueil d’un témoignage, le témoin, qui était une dame, a fait le récit de ces militaires qui parlaient de leurs enfants, de ces enfants qui ressemblaient aux petits français. Mieux encore, pour l’historien, ce témoin a présenté deux photos que lui avaient laissées deux soldats allemands. Souvent ces hommes avaient ce comportement avec les familles françaises dans lesquelles ils étaient hébergés. En fait ces photos, élément matériel du témoignage, arrivaient à point, les espérant depuis longtemps, mais surtout pour le fait que je ne récupère plus les témoignages globaux (*) sur le vécu des témoins et acteurs de cette époque. (*) Un témoignage global relatif à un témoin comprend la récupération de son vécu depuis la déclaration de guerre le 2 septembre 1939 au 8 mai 1945 (Capitulation allemande) 15 Témoignages et particularités * Les anonymes Pour un historien, recevoir un témoignage sous le couvert de l’anonymat c’est l’entacher de non crédibilité, certes, mais surtout c’est perturber la traçabilité car il ne peut y avoir aucun rattachement des faits avec un acteur ou un témoin. En fait cet anonymat entraîne le chercheur dans une expectative permanente du fait de ce témoignage sans aucune origine ; origine qui apporte toujours un plus au récit pour de multiples raisons ; indication de lieu, d’époque,… Puis le vécu du témoin est souvent amené à corroborer son témoignage, par son activité, voire sa localisation géographique au moment des faits relatés. Mais une précaution est toujours prise en matière d’anonymat, à savoir que les initiales des nom et prénoms du témoin sont conservées, voire aussi sa date de naissance. Ce dernier élément est important pour juger de la véracité des faits relatés et des appréciations personnelles du témoin sur ce qu’il a vécu. Il est vrai qu’en matière d’anonymat on ne peut pas trop en dire sur le témoin, ce qui pourrait amener à le faire reconnaître rapidement et parfois cela peut être lourd de conséquences, tant pour le chercheur que pour celui qui apporte son témoignage. Quand l’anonymat est explicitement demandé il est hors de question de passer outre. Mais il arrive que sur tel ou tel point relaté par le témoin, il y a une opposition de sa part que ce point soit noté ; là encore il faut savoir se plier à la demande. Mais si ce point n’est pas noté dans son témoignage global, il peut être relaté par ailleurs. Cela a parfois été le cas et c’est ce qui a été fait, on ne peut perdre des informations que ce témoin sera le seul à nous donner.
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