Ecrits de la lucarne - Page 1 - test béquille qui devrait se soutenir d’elle-même. Il préfère rester couché, et attendre. Attendre que ça (se) passe. À moins qu’il ne saute d’un pont, avec comme unique sauvegarde un maigre élastique soigneusement choisi en fonction de son poids : maître de rien, espérant secrètement que l’élastique casse et lui permette de partir comme il croit être venu, sans bien s’en rendre compte, perdu dans la seconde, euphorique et apeuré. Mais le hasard ne fait plus bien les choses, il joue trop aux jeux vidéos, le héros s’en sort très souvent. Fane marche sur les œufs de son quotidien. Je voudrais pouvoir dormir incessamment, attendre ainsi la montée des ans et l’enlarvement des sens, emplir mon estomac du vide quotidien avec l’espoir d’écourter ma peine, vomissant l’absurde, avalant l’inanité, vomissant à nouveau bile et langueur, jusqu’à m’écrouler enfin, vide exténuée en larmes, apaisée un temps. Alors l’horloge s’arrête, le silence me contemple – je suis presque bien. 17 CHAPITRE III Un jour, les Grandes Constantes de la Physique s’ajustèrent, les Cordes vibrèrent d’une note encore inconnue – et, telles les Lettres d’un verbe en quête de lui-même, les particules puis les atomes s’agrégèrent. La vie apparut et depuis, son but a été de ne pas redisparaître – être pour être, vivre pour ne pas mourir, engendrer pour prolonger, perpétuer, l’espèce, la race, la tribu. Mais tu es advenue, Fane, et tu ne vis plus pour vivre mais pour te laisser mourir, le plus facilement et le moins douloureusement possible. Tu vis en tuant le temps, l’avalant à grandes bouchées comme pour t’y noyer. Ton corps seul pose problème, ce corps lourd et incommode, exigeant, pusillanime, vestige ancestral de trop bonne santé. Ce corps qui refuse de crever. Fane, enseigne-moi l’ennui, l’attente, ce vide autour de toi – apprends-moi à oublier les brûlures de l’esprit. 18 Las Fane reste aux abonnés absents, Fab l’a remplacée momentanément, c’est un mec gentil qui me fait fantasmer, doucement mais certainement pas sans risques. Je me noie dans ses yeux métissés qui rient devant leur bière, ça ne lui fait ni chaud ni froid que je boive la tasse, alors je mets les bouchées doubles. Fab, toi tu le sais sans doute, ce qu’il faut faire pour vivre, tu le sais même trop bien, toi qui m’ignores comme une vitre superflue qui t’empêcherait de sentir le monde, tu préfères de loin la brise du soir à mes jérémiades étouffées, d’ailleurs tu préfères tout de loin, si tu le pouvais tu repartirais sur-le-champ vers cet autre continent, pour un anonymat dont tu ne parviens plus à jouir ici – trop de noms, de pseudos-connaissances agrégées autour de toi comme autant de sangsues dont tu ne parviens plus à te défaire, trop de chantages familiaux et de contraintes affectives, pas étonnant que tu ne me supportes pas, moi qui suis toujours à la recherche d’une branche pour me poser, toi tu ne veux plus faire la branche mais l’oiseau, manque de pot c’est déjà pris – c’est moi qui m’y suis collée, à l’oiseau, c’est Fane et ses airs de papillon qui m’ont tentée, depuis je volette autour de toi comme autour d’autres, j’ai l’air d’avoir besoin de toi, mais j’ai besoin d’autrui comme je n’ai besoin de personne, il me faut juste des branches de temps en temps, par terre c’est trop moche et vulgaire même si ça ne m’empêche pas d’y rebondir parfois, quoique pour les rebonds, c’est toi que je préfère, Fab, Fane est trop molle trop collante, ça doit être ses crèmes et son train de vie, alors que moi c’est plutôt l’avion et la mort, qui me tentent. 19 Trois, chiffre des possibles, du tiers non exclus, du tabouret stable, de ce chapitre et de lui seul, de Fane, Fab et moi – du ciel, de la terre et de l’enfer, tryptique grotesque et suranné qui s’obstine à bercer nos enfances, alors que tout est si emmêlé à présent : il faudrait un bon déluge pour dénouer l’écheveau, ça forme une espèce de grosse boule compacte et suintante dont on tente vainement de s’extraire avec force micro ou téléscopes, pourtant pas besoin de dessin pour comprendre que tout cela est profondément absurde – ce qui ne veut pas dire grand-chose, d’ailleurs. 20 CHAPITRE IV Le sens : chemin des déserts. Peu importe où il mène, il évite au voyageur égaré de tourner en rond, dans l’angoisse, d’hésiter entre quatre points cardinaux muets comme des carpes – et quand bien même, en fin de compte, ce chemin se mordrait la queue… La folie de ne pas se rendre compte que l’on est fou. La liberté dans l’irresponsabilité – ou vice-versa. Et toi, Fane, qui en refusant tout lien, toute attache, toute entrave, t’es aliénée au plus profond de toimême. Ta propre liberté te dévore et te mine, t’enlevant toute profondeur. Tout est permis… Trois mots, un fantôme. Vivre chaque instant comme le dernier, mourir, ou se survivre éternellement : voies validées par le passé, en suspens devant l’avenir ? Grands mots. Engendrons, engendrons, le sens suivra. Fane rit, de ses belles dents blanches. Les miennes tombent, gâtées par le sucre, noyées dans l’alcool, abrasées peu à peu, canines jadis 21 incisives à présent noires de tabac. Liberté de tout avaler – en purée. Tout est fumée, je suis gavée, mon goût se meurt gauchi par de trop riches orgies. Je remplis mon ventre, urne sans fond, vide sans faim. Mes yeux – miroirs sans tain ruisselants. Fane s’arrête et regarde. Enfermement ou liberté – différence, appartenance – quand les barrières s’ouvrent, et que la peur s’installe. Doser la vie : pour ne pas se faire dissoudre, préférer la baignoire à l’océan. Pourtant, l’océan est tellement plus attrayant. Il paraît tellement plus satisfaisant de se noyer dans ses eaux monstres, que de vivoter-barboter dans une baignoire. Vivre, ce serait apprendre à survivre, à barboter, à ne plus chercher le risque à tout prix. Quitte à vivre fade. Les autres m’enferment. Ils me scrutent, derrière leurs lunettes fumées, et me jugent. Fane aussi me juge. Sans elle, je serais déjà morte. Ce n’est d’ailleurs, sans doute, que par les chaînes que l’on s’impose que l’on devient libre. C’est comme cela que les alpinistes atteignent les sommets et peuvent en redescendre sains et saufs : ils s’imposent des chaînes, des cordes, s’attachent les uns aux autres. Sur les cimes, on n’est jamais vraiment seul. Sautons dans le vide et évaluons le prix de ma vie : zéro virgule zéro, et quelques poussières. Ce sont les poussières qui gâchent tout. Les poussières, ça peut 22 faire mal, ce sont elles qui hurlent au moment fatidique – or j’ai toujours eu horreur de souffrir : cigît mon meilleur garde-fou. Une fois de plus donc, prendre une douche, se parfumer et se maquiller, farder ses excès d’un excès de zèle – se protéger du regard des autres. S’éclater, mais surtout ne pas briser le masque : que diraient les autres… que dirait Fane ! Fane me contemple de son petit nuage : moi, échouée au fond de ma fosse, je me sens détachée de tout, et de plus en plus désespérément seule. 23 CHAPITRE V Aujourd’hui, premier mai, j’ai recommencé à travailler – ce n’est pas une blague, j’aurais pu le faire le sept, mais les premiers du mois ont toujours eu pour moi un attrait psychologique. Donc, j’ai recommencé aujourd’hui. Il fallait à nouveau produire quelque chose, créer hors du néant. L’Art est moribond, il y a déjà trop d’artistes, tout a été dit et tout a été fait, et pourtant je voudrais, moi aussi, être une artiste. Par hommage à ceux qui ont, ou ont eu, quelque chose à dire. J’ai donc décidé de refaire parler les couleurs, de les faire crier que tout n’est pas fini, tout n’est pas encore complètement décomposé. Qu’il y a encore de la vie dans notre mort, dans ma mort, quotidienne. J’ai commencé par une tête en gros plan, bleue sur bleu, hurlante. Pourquoi, peu importe. Un souvenir fugace, un mauvais rêve, comme une visite à la morgue. Après, j’ai mangé ce que j’avais sous la main en contemplant l’espace vide où, hier encore, mon poste 24 de télévision trônait. À présent, il trône dans la poubelle, une hache fichée dans l’écran. C’est fou le vide que cela peut créer, une absence de poste. La deuxième tête que j’ai faite était rouge. Je voudrais peindre des cris à la pelle, pour les coller partout, dans le métro, sur les portes, pardessus les tags, par-dessus tout. Mes peintures ne sont que regard, ou absence de regard. Un regard, et un grand trou pour la bouche. Comme les gens à la télé. Elle ne débitera plus ses insanités, celle-là, c’est con mais elle me manque déjà, il va falloir que je me suffise à moi-même, plus moyen de faire diversion, même en dormant j’arrive encore à me faire chier je suis une incontinente de l’emmerdement, au moins quand je peins je ne me tourne pas les pouces pour voir si je n’en ai, encore et toujours, que deux. À propos des choses qui vont par deux, n’y en a-til pas trop ? L’homme est bi par essence, bipède mais pas seulement, comme le nez et ses deux narines, le cerveau ses deux lobes, le cœur ses deux ventricules, on est son propre miroir, imparfait comme tout ce qui est physique, pas tout à fait symétrique mais presque, seules les parties au centre bénéficient d’une relative unicité, sexe, nombril ou trou du cul, même combat. Alors je rêve, de couples tripartites, de langages ternaires, de triangles d’or, de tiers moins exclus. J’ai depuis longtemps compris que pour pouvoir être seul à plusieurs, il faut être plus que deux, mais souhaité-je vraiment être seule (souhaite-t-on devenir ce que l’on est déjà). Fane, Fab, mes deux acolytes, 25 mes deux inutiles, pantins de mes rêves éveillés, qui vous évanouissez toujours au mauvais moment – et il y en a beaucoup, en ce moment, des mauvais moments – restez encore un peu, j’ai besoin de votre douceur, rien ne vaut un cocon bien duveteux lorsque l’on veut oublier, dormir, surtout ne plus rêver – las Fane s’est retourné un ongle et Fab pense à quelque équation insoluble, alors je me replie sagement en la posture du serpent qui se bouffe la queue sans le savoir, et c’est là que ça me reprend, je rêve, mes vieux démons se frottent les mains, je ne peux plus bouger, pas moyen d’en sortir, d’arracher ce drap qui me camisole – je rêve, la vie crie, et le monde continue de tourner, en dépit des prédicateurs d’apocalypses, banal et vide, alors que seules la proximité de la mort ou de son substitut animent cette absurde platitude, telles d’improbables ondelettes à la surface d’une flaque d’acier. 26
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