LE PALAIS DE SAINT-CLOUD - Page 1 - La réédition d’ouvrages anciens est un travail long, fastidieux et malgré tous nos efforts de relecture, il se peut que certaines pages contiennent encore quelques coquilles et fautes liées à la reconnaissance automatique des caractères. Cela est surement aussi du à notre décision de ne pas moderbiser l'orthographe ancienne de cet ouvrage. Soyez sûrs que nous mettons tout en oeuvre afin de vous apporter la meilleure qualité possible. Tous droits de reproduction réservés LACF sas - 2009 ISBN : 9782354980320 Dépôt légal : 06/2009 J. VATOUT LE PALAIS DE SAINT-CLOUD SON HISTOIRE ET SA DESCRIPTION 1852 Réédition LACF - 2009 Le Pa lai s de S ain t- Cl ou d CHAPITRE PREMIER ORIGINE C’EST un des mystères de l’esprit humain que notre prédilection pour le récit des grandes catastrophes, et pour les lieux qui leur doivent une triste célébrité. Le lecteur, en parcourant l’histoire, attache involontairement un regard plus avide sur les pages ensanglantées par le malheur ou par le crime ; et le voyageur, en parcourant les palais, recherche avec plus d’empressement la trace des événements douloureux ou sinistres dont ils ont été le théâtre : ainsi, à Fontainebleau, il demandera la pierre teinte du sang de Monaldeschi, et le cabinet où Napoléon abdiqua l’empire ; à Versailles, la chambre d’où une reine de France, dans une nuit de deuil, s’enfuit à demi nue pour se dérober à la fureur des assassins ; à Amboise, les vieux créneaux où furent attachées les têtes des complices de la Renaudie ; à Blois, la porte derrière laquelle étaient apostés les bourreaux de Henri de Guise le Balafré ; aux Tuileries, la salle où Robespierre, tout mutilé, fut apporté sur un brancard ; au Louvre enfin, le balcon du haut du- -1- Le Pa lai s de S ain t- Cl ou d quel un prince en délire présidait aux horreurs de la SaintBarthélemy. Le palais de Saint-Cloud peut à son tour satisfaire aux instincts de cette curiosité mystérieuse, car le crime et le malheur l’ont aussi visité ; mais cette royale demeure n’a pas compté seulement des jours de deuil ; ses jardins ont retenti du bruit des fêtes ; son cabinet a dicté le mot d’ordre à l’Europe ; et aujourd’hui, ses galeries étincellent de toutes les magnificences des arts. C’est à nous de peindre ce mélange d’éclat et d’obscurité, de grandeur et de tristesse, afin de conserver à Saint-Cloud sa couleur et son intérêt historiques. Sur un de ces coteaux dont le pied baigne dans la Seine et dont le front domine Paris, s’élevait sous le nom de Nogent1, dans les premiers jours de notre monarchie, un petit village abrité par les grands arbres de la forêt de Rouvres. Placés au milieu des luttes de la domination romaine, ses habitants, qui professaient la foi chrétienne, avaient vécu paisibles, défendus par leur pauvreté autant que par les abords sauvages de leur impénétrable retraite. C’est là que, vers le milieu du VIe siècle, un prêtre vint se consacrer tout entier au culte de Dieu. La vie de ce saint homme avait été un mélange d’élévation et d’humilité. Son enfance s’était écoulée dans les palais, sa jeunesse dans la solitude, son âge mûr dans la prière ; et ce qui lui restait de jours était dévoué à la charité et à la propagation du christianisme. Il pouvait troubler son pays, il aima mieux le servir ; il pouvait aspirer à la royauté, il 1 Novigentum, nova gens. -2- Le Pa lai s de S ain t- Cl ou d travailla à mériter une autre couronne, celle que Dieu réserve à ses élus. Ce prêtre était Clodoald, fils de Clodomir, roi d’Orléans, et petit-fils de Clovis, le fondateur de la monarchie française. Après la mort de son père, tué en 524, dans une bataille contre les Bourguignons, il avait été recueilli, ainsi que ses frères Théobald et Gonthaire, par la reine Clotilde, leur grand’mère, alors retirée à Tours. Cette princesse avait pour ses trois petits-fils une égale affection, et, dans le secret espoir de leur faire restituer le royaume d’Orléans, elle les conduisit à Paris. Clotilde fut reçue par ses deux fils, Childebert, roi de Paris, et Clotaire, roi de Soissons, avec des démonstrations de joie qui trompèrent sa crédule tendresse ; et, sur le bruit que les deux rois allaient se réunir pour rendre un trône aux enfants de Clodomir, elle leur confia les jeunes princes. Aussitôt, Childebert et Clotaire envoyèrent à cette princesse le sénateur Arcadius, porteur d’une paire de ciseaux et d’une épée nue. « Très-glorieuse reine, lui dit-il, tes fils, nos maîtres, désirent connaître ta volonté à l’égard des enfants qu’ils tiennent dans leurs mains ; veux-tu qu’ils vivent les cheveux coupés, ou qu’ils meurent ? » Épouvantée de ce langage, Clotilde s’écria hors d’elle-même : « J’aime mieux les voir morts que tondus2. » Sans lui laisser le temps de revenir sur des paroles échappées à l’indignation et à la douleur d’une mère, Arcadius court porter aux deux rois la réponse de Clotilde, et sur-le-champ on leur amène les jeunes princes. Théobald entre le premier ; Clotaire le 2 Elegit gladium, affirmans sibi priùs esse, si tollerentur pueri, ac si tonderentur. (Joannis de Bussieres, Historia Francisca, t. I, p. 48.) -3- Le Pa lai s de S ain t- Cl ou d saisit, le renverse à ses pieds, et lui plonge un poignard dans le sein. À ce spectacle, Gonthaire, à peine âgé de sept ans, se jette dans les bras de Childebert et lui demande grâce en pleurant. Childebert, attendri par ses larmes, « C’est assez de sang ! dit-il à Clotaire ; c’est assez de sang ! – Et quoi ! lui répond Clotaire avec une surprise mêlée de courroux, n’est-ce pas toi, toi qui m’as excité à frapper ? Gonthaire périra, ou tu mourras pour lui. » Effrayé de ces menaces, Childebert abandonne le pauvre enfant à la rage de Clotaire, qui l’égorge du même fer dont il avait immolé Théobald. Une dernière victime manquait au bourreau… Mais des mains courageuses et fidèles ont trompé sa féroce impatience ; le dernier des fils de Clodomir a été emporté dans une retraite inconnue, loin des yeux et du poignard du roi de Soissons. La solitude, le souvenir de ses frères massacrés, ce secret instinct qui entraîne les âmes qui souffrent sur la terre, à demander au ciel des consolations, tout porta Clodoald à embrasser la vie religieuse. Près de Paris vivait dans la pénitence un saint ermite, nommé Séverin ; Clodoald alla le trouver, se plaça sous sa discipline, et reçut de lui l’habit monastique, après s’être coupé les cheveux en signe de renonciation au trône. Clodoald fit une seconde retraite en Provence, où il passa de longues années dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Enfin, précédé d’une pieuse renommée, il revint à Paris et fut ordonné prêtre par l’évêque Eusèbe, à la demande de tout le chapitre, vers l’an 551. -4- Le Pa lai s de S ain t- Cl ou d Ce fut peu de temps après son ordination que Clodoald se retira à Nogent3. On place à cette époque sa réconciliation avec ses oncles, qui, rassurés sur leur usurpation, composèrent à leur neveu un apanage digne de sa naissance. En effet, lui qui naguère était fugitif et sans ressources, on le voit, à son arrivée à Nogent, construire un moutier, réunir une communauté assez importante, élever une église qu’il dédie à saint Martin, défricher le sol couvert de ronces, l’ensemencer, et chasser la pauvreté de ce lieu misérable et sauvage. Et lorsque, le 7 septembre 560, il termine, dans le monastère qu’il avait fondé, une vie remplie d’œuvres saintes, on le voit encore partager des biens considérables au clergé, et notamment donner à l’évêque de Paris la terre de Nogent4. C’est la première donation faite à la mère église des Gaules. Clodoald fut inhumé au milieu de la crypte de l’église qu’il avait fait construire, dans un cercueil d’une seule pierre, sur laquelle on lisait cette inscription : Artubus hunc tumulum Chlodoaldus consecrat almis, Editus ex regum stemmate perspicuo : Qui vetitus regni sceptrum retinere caduci, Basilicam studuit hanc fabricare Deo ; Ecclesiæque dedit matricis jure tenendam, Urbis pontifici quæ foret Parisi. « Ce sacré fleuron de la royale fleur, renonçant aux principautés pour avoir part en l’héritage céleste, prit le froc des mains de saint Séverin, en l’église de ce lieu ditNogent-sur-Seine. » (Duchesne, Antiquités.) 4 On pense qu’à la mort de Childebert, qui ne laissa point d’enfants, Clodoald eut une part dans son héritage. 3 -5- Le Pa lai s de S ain t- Cl ou d Voici la traduction de ces faibles mais curieux distiques, par Pierre Perrier, curé de Saint-Cloud à la fin du XVIIe siècle : Cloud, du sang de nos rois ce rejeton si beau, De ses membres sacrés honore ce tombeau ; N’aïant pu conserver un sceptre périssable, Il bâtit au vray Dieu ce temple vénérable, Dont il donna le titre et la possession À son église cathédrale, Pour en avoir toujours la juridiction, Comme Matrice et Principale5. La sainte renommée de Clodoald ne s’éteignit pas avec sa vie ; elle entoura son tombeau d’un religieux prestige6 ; on lui attribua le don des miracles ; et lorsque la puissance de l’intercession du saint auprès de Dieu fut bien constatée par la voix publique, Clodoald devint le patron titulaire de l’église de Nogent, et le village prit le nom de Saint-Cloud7. Nogent acquittait, par cet hommage, une dette envers la mémoire du petit-fils de Clovis, en même temps qu’il s’assurait la 5 Jacques ou Pierre Perrier a composé la Vie de Saint-Cloud. Dans cet opuscule, il prescrit à tout fidèle de la province de faire au moins tous les ans une neuvaine au tombeau du saint ; et, entre autres pratiques religieuses, pendant ce pieux voyage, il recommande d’acheter son ouvrage et de le lire dévotement. – L’annonce littéraire était déjà perfectionnée !… 6 « Sa tombe étoit de marbre noir, eslevée devant les troubles, sur quatre colonnes de porphyre. » (Duchesne.) 7 Sanctus-Clodoaldus. -6- Le Pa lai s de S ain t- Cl ou d continuation de la protection divine, et le bénéfice des miracles8. Les fidèles se pressaient en foule autour de son tombeau et mêlaient à leurs prières des offrandes qui accrurent la prospérité du village ; des habitations s’élevèrent sur des rochers naguère arides9 ; le monastère fut remplacé par une collégiale de neuf chanoines ; ses communications avec Paris furent rendues faciles par un pont de bois jeté sur la Seine ; et, vers le IXe siècle, SaintCloud n’était pas sans importance, même comme position militaire. Les soldats de Charles le Chauve l’occupèrent en 841, pendant que les enfants de Louis le Débonnaire se disputaient son héritage. Les Normands, en 885, lors du second siège de Paris, s’en emparèrent également. À l’approche de ces barbares, les chanoines de Saint-Cloud se sauvèrent à Paris, emportant le corps de leur saint et leurs plus précieuses reliques10, qu’ils déposèrent dans l’église de Notre-Dame. Ce ne fut que longtemps après la retraite des Normands, dont Charles le Gros se délivra à prix d’or, que les chanoines de Saint-Cloud vinrent processionnellement reprendre la châsse de 8 On nous a montré sur une pierre, dans le haut du village, la trace d’un pied qu’une tradition superstitieuse dit être celui de Saint-Cloud. 9 Des écrivains ont prétendu que, vers 580, Chilpéric habita Nogent (Saint-Cloud), qu’il y reçut Grégoire de Tours, et que Clotaire II a été baptisé dans cette église. N’ont-ils pas fait confusion avec Novigentum-Villa, Nogent-sur-Marne, où il y avait en effet, de temps immémorial, une habitation royale ? 10 « L’église de Saint-Cloud avait un si grand nombre de reliques, que leur nomenclature seule forme un gros volume. Saint-Cloud possédait un morceau de la vraie croix bien certainement apporté de Jérusalem par un Parisien qui mourut lorsqu’il revenait dans sa patrie, disent les vieilles chroniques, mais dont on eut le bonheur de sauver les effets, et le plus précieux de ces effets était le morceau de la vraie croix. On trouvait aussi à Saint-Cloud des doigts, pieds ou autres parties du corps de plusieurs saints. » (Amaury-Duval.) -7- Le Pa lai s de S ain t- Cl ou d leur saint et la rapportèrent en leur église (890 ou 891) ; ils étaient suivis de tous les habitants du bourg, qui témoignaient leur joie en chantant des cantiques. La présence du saint et les aumônes dont sa tombe fut de nouveau couverte, aidèrent à réparer les ravages des Normands ; et, à cette époque, l’histoire de l’église de Paris ne nous montre pas les évêques seulement empressés à rendre à Clodoald les plus grands honneurs : nous les voyons aussi disposés à accroître leur seigneurie de Saint-Cloud. Les évêques, notamment Maurice et Eudes de Sully, l’augmentèrent considérablement, firent confirmer par arrêt du parlement, en 1290, leur droit de chasse dans les bois de Saint-Cloud, et obtinrent contre l’abbé de SaintDenis un jugement qui leur assurait la possession des moulins construits sur le pont. Le pont de Saint-Cloud était si vieux, si délabré, en 1307, que Philippe le Bel permit aux habitants de lever un droit pour son rétablissement. L’amodiation de ce droit, faite pour deux ans à Jean de Provins, montait à trois cents livres. On avait négligé cette position ; on en comprit de nouveau l’importance au commencement de la guerre de Philippe de Valois contre les Anglais. Le pont fut fortifié ; au milieu s’éleva une tour avec pontlevis ; le village lui-même fut entouré de fossés, qui le mirent à l’abri d’un coup de main, et lorsqu’en 1346 les Anglais descendirent en France, qu’ils poussèrent leurs conquêtes jusqu’à Poissy et prirent Saint-Germain en Laye, Édouard III recula devant un village ; il ne put enlever Saint-Cloud et se retira en dévastant les environs. Mais après la bataille de Poitiers, Saint-Cloud subit le -8-
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