La vigne rouge - Page 1 - test Luc FORTIN La vigne rouge Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-029-6 Dépôt légal : Novembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À mes filles : Cassandre, Charlène et Aurélie. 7 CHAPITRE I Cornel décrocha le téléphone intérieur de la banque et appela sa secrétaire. – Allô, je vais chez un client. – Bien Monsieur. – Je serai de retour dans une demi-heure environ. Si on m’appelle, vous transmettrez les communications à Monsieur Colin. – Entendu Monsieur. J’ai une lettre à vous faire signer. Je la déposerai sur votre bureau. – Oui, je verrai ça tout à l’heure. Il sortit de son « salon ». Dans le couloir, il croisa le fondé de pouvoir, qui lui sourit avec un « Bonjour Monsieur le Directeur ! ». Dès qu’il pénétra dans la banque, les employés cessèrent de parler et se figèrent sur son passage avec des sourires crispés. « Ouf, se dit-il, enfin dehors ! » Il respira à pleins poumons puis regarda le ciel. « Il fait un temps 9 magnifique. Le ciel de Paris est d’un bleu impressionnant aujourd’hui. » Cornel se dirigea vers une pâtisserie. Il regarda d’un œil affamé les nombreux gâteaux étalés dans la vitrine. Il saliva en imaginant cette succulente religieuse au chocolat glisser dans sa gorge. « Non, pas celle-ci, ma ligne ! ». – Vous désirez, Monsieur ? – Et bien, je ne sais pas encore, je réfléchis. – Allez-y, je vous en prie. Il se retourna et vit sur un plateau d’alléchants croissants aux amandes. – Vous m’en mettez un, s’il vous plaît. – Oui Monsieur. Désirez-vous autre chose ? – Non, ce sera tout, merci. La vendeuse enveloppa le croissant. Cornel l’interrompit : – Excusez-moi, je veux bien également cet éclair au café. – Bien sûr, Monsieur. C’est tout ? dit-elle avec un léger sourire. – Cette fois-ci, je crois que oui ! Cornel sortit du magasin et se dirigea vers le jardin, situé à quelques centaines de mètres de la banque. Il déchira maladroitement le papier qui recouvrait l’objet de sa gourmandise et croqua à 10 pleines dents dans la croûte dorée ; la crème glissa sur ses lèvres, quelques parcelles d’amandes tombèrent orphelines sur le sol. Il savoura ce gâteau avec un plaisir malicieux. Déjà le goût de la crème aux amandes s’évadait au fond de son estomac. Il attendit quelques instants avant d’entamer la seconde pâtisserie, afin de conserver la saveur chaude des amandes fourrées. Il contempla la pâte à choux bronzée et posa son doigt délicatement sur le miroir glacé qui recouvrait la pâte. Puis il l’avala en trois bouchées, tel un gosse ivre de sucreries. « Si Catherine me voyait en ce moment, elle n’apprécierait pas tellement », se dit-il intérieurement. « Et la banque, ma banque ! Je suis chez un client. Ah, comme cela fait du bien de mentir un peu, s’offrir un peu de liberté ! Cet envol des minutes m’apporte d’agréables sensations ! » L’odeur du café lui donna encore faim, mais il se retint et ne retourna pas s’acheter un autre gâteau. « Quelle volonté ! » se dit-il. Puis il se dirigea les mains poisseuses, vers son lieu de travail. Après cette récréation, il lui fallait absolument retrouver une attitude sévère devant ses employés. Il se savait craint et cela l’amusait. Il surprit un regard brillant chez une jeune femme qui le fixa en sortant de la banque. Il se dirigea vers son bureau, après avoir prévenu sa secrétaire de son retour. Il passa par les toilettes afin de se laver les mains. Devant lui, la glace lui renvoyait une image étrange. 11 Il fixa son visage avec surprise. À quand remontait sa dernière rencontre avec lui-même ? Il avait oublié jusqu’à ses propres traits, tant son travail l’accaparait depuis quelques années. Il ne vivait plus que par sa banque, pour sa banque, avec sa banque. Elle était devenue sa mère, sa femme, sa maîtresse, sa fille. « Tiens, j'ai l’air fatigué j’ai de drôles de cernes sous les yeux. Hum ! Je suis encore pas mal, un peu de bronzage et je redeviens le Play-boy des années 80. J’approche de la quarantaine déjà ! » Cornel fronça les sourcils. Ses cheveux noirs coupés courts, son regard vif et imposant, son nez bien dessiné le faisaient osciller entre Alain Delon et Marcello Mastroianni. Il savait user de son charme, mais avec beaucoup de retenue. C’était un mari modèle, il ne trompait pas sa femme, et lui assurait un avenir bien au chaud derrière l’argent et la sécurité. Chaque jour il lui téléphonait à Deauville : c’était l’été, le mois d’août, la solitude à Paris. Catherine et sa fille Isabelle, qui allait bientôt avoir sept ans, se prélassaient au soleil pendant qu’il travaillait. Cornel sursauta lorsqu’un employé pénétra dans les lieux. Il remit sa cravate droite et alla dans son bureau. La journée se termina rapidement. La banque ferma ses portes à 16 h 45, il la quitta vers 17 h 30 et rentra chez lui. Qu’allait-il faire si tôt ? Il n’avait pas l’habitude d’être libre à cette heure. Habituellement, il ne 12 rentrait pas avant 19 heures, parfois 20 heures, après avoir été chez un client. Le travail, toujours le travail. Il le fallait, c’était sa raison de vivre. Les chiffres, les comptes, la rentabilité, la progression, le coût de la vie, l’inflation, le crédit, le taux d’intérêt, oui, l’intérêt, toujours ce mot ! C’était un homme d’affaires qui savait très bien mener les siennes et celles de l’état. Souvent, il avait des propositions de la part de ses gros clients qui voyaient en lui un homme capable de faire fructifier leurs affaires. On lui offrait des ponts d’or. Cela le faisait réfléchir quelques jours. Il se sentait flatté d’être ainsi convoité, mais il préférait la sécurité d’un emploi stable et reconnu dans sa banque nationalisée. Il gagnait beaucoup moins que ce qu’on lui proposait, mais il savait que son avenir était assuré, et celui également de sa femme et de sa fille même s’il disparaissait. « Alors pourquoi changer, prendre de tels risques ? Nous avons beaucoup d’avantages ici. Le privé, c’est l’aventure, beaucoup d’argent par mois, peut-être plus, mais pour combien de temps ? » se disait-il. L’offre était cependant alléchante. Il restait perturbé quelques heures, parfois quelques semaines, puis reprenait rapidement le dessus. Ce soir-là, il arriva dans son somptueux appartement, dans le 16e arrondissement, rue Ribeira. Il coupa le moteur de sa BMW noire et prit l’ascenseur. Il se sentait moite, tellement il avait fait chaud, et prit un bain. Alors que l’eau coulait, il 13 entendit le téléphone résonner dans le salon. Nu comme un ver, il décrocha le combiné. – Allô ? – Bonsoir Cornel, comment allez-vous ? – Très bien, merci et vous-même ? – Bien, je vous appelle sans doute un peu tard, mais seriez-vous libre ce soir ? Nous aimerions vous avoir à dîner. – Eh bien… écoutez… – Excusez-moi de vous couper la parole, et d’insister, mais cela nous ferait très plaisir. Vous êtes seul, acceptez ! – D’accord, je cède. – Nous vous attendons. Cornel espérait passer une soirée tranquille à regarder la télévision ou bien à lire. Et voilà qu’il avait accepté une invitation chez les de Vergueil. « Zut, cela m’ennuie ! » se dit-il. Il se prélassa une bonne demi-heure dans sa baignoire en lisant une revue sur les finances internationales, et se prépara à sortir. Il descendit calmement les escaliers, se refusant de prendre l’ascenseur. Il souhaitait perdre un peu de graisse et soulager les boutons de sa chemise, qui faisaient chaque jour un effort pour éviter de craquer sous les assauts de son ventre en mouvement. L’air tiède du soir qui refusait de tomber dans l’anonymat, le surprit après la fraîcheur de l’eau 14 froide, vestige d’un bain trop vite séché. La rue se parait d’un voile d’été au crépuscule de la naissance. Le soleil s’en était allé vers l’océan des pleurs. Un moteur étouffait sous les assauts de la poussière. Un chat guettait, la carrosserie vibrait, le véhicule s’éloigna lentement. Cornel, à contrecœur, se dirigea vers la place du Trocadéro. Il laissait le vent du soir caresser son visage, et regardait les femmes, plantées telles des arbres déracinés le long des allées, en traversant l’avenue Victor Hugo. Un étalage de chairs moites s’exhibait à l’ombre du crépuscule qui descendait. Déjà, la BMW plongeait vers Neuilly. Cornel s’arrêta à côté du Drugstore. Il regarda sa montre : vingt heures dix. Après avoir acheté une boîte de fruits confits, il se dirigea vers un immeuble qui allait lui voler sa liberté pendant trois ou quatre longues heures. Il sonna. – Bonsoir Cornel, nous vous attendions avec impatience. – Bonsoir Florence. – Alors Cornel, comment vas-tu ? – Je suis un peu fatigué en ce moment, et toi Robert ? – Ça va bien ; j’ai d’ailleurs un conseil à te demander à propos de chéquiers volés. Je prépare une plaidoirie. Entre, assieds-toi. – Merci. 15
La vigne rouge - Page 1
La vigne rouge - Page 2
wobook