Un calicot au coeur - Page 1 - test Dominique Bacarisse Un calicot au cœur Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2242-2 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 I Deux jours avant la rentrée des classes, mes parents reçurent un coup de téléphone de ma tante Jeanne, la sœur de ma mère. Ma grand-mère venait de décéder. Il fallait nous rendre immédiatement là où elle avait toujours vécu pour organiser les funérailles et régler les affaires avec le notaire. Mon père et moi, nous devrions, durant tout le voyage, supporter ma mère. Elle n’arrêterait pas de pleurer, de renifler et de se plaindre devant l’Eternel que la vie était injuste, qu’elle ne méritait pas ça, j’en passe et des meilleures. Nous partîmes en fin de matinée. La voiture familiale ne dépassait pas les cent trente kilomètres par heure. Mon père dut s’arrêter à deux reprises, d’une part pour se dégourdir les jambes, d’autre part pour permettre au moteur de ne pas trop chauffer. La hantise de mon père était le joint de culasse ! Nous arrivâmes à bon port après trois heures de route plus ou moins cahotante. Là, toute la famille, enfin ce qu’il en restait, nous attendait. Après les effusions et les regrets éternels que témoignèrent les quelques lointains cousins et amis de ma grand-mère, je pus m’échapper avec ma 9 cousine Colette. Elle avait le même âge que moi. Je la revoyais avec grand plaisir. Nous fîmes le tour de la maison. Nous évoquâmes des souvenirs d’enfance dans les allées du jardin que n’avaient pas encore envahies les herbes folles. Dans le verger, nous nous remémorâmes des cueillettes de cerises ou de prunes à nous en rendre malade. Nous visitâmes enfin le clapier à lapins, dorénavant vide, que Colette avait tant affectionné. Elle avait souvent confondu, encore enfant, ces petites bêtes avec des peluches. Cette maison et son jardin avaient été un lieu de découverte, un champ d’expériences extraordinaires pour les enfants que nous avions été. En sa compagnie, je passai de la lumière dorée d’une fin d’après-midi de septembre à l’obscurité épaisse et inquiétante de la cave. Je découvris à la lumière faible d’une ampoule électrique pendant du plafond tapissé de toiles d’araignées, un objet de rêve. Une motocyclette, couverte de poussière, un casque en liège cousu de cuir fauve posé sur sa selle, s’arcboutait déjà face au vent de mes futures escapades. Ma légende motocycliste prenait corps ! Dorénavant, mon rêve de liberté s’incarnerait dans les pétarades, les cliquetis mécaniques et l’odeur de l’huile, chaude, âcre, entêtante… La famille à l’étage bavardait à voix basse : « Ah ! Pour ça, le chaudron était bien rempli ! Et puis ces douzaines de draps, des douzaines en coton et en lin qui n’ont jamais servi, et tous ces services de table entièrement brodés, vous vous rendez compte, tout ce linge ! Tout ça pour rien ! On est si peu de chose ! » Ce qui se dit quand le défunt est à peine déposé. Et tout ce qu’on sait ou qu’on croit savoir, et puis ce 10 qu’on n’ose pas partager, parce qu’on hésite et que, de toute façon, il est trop tard ! Dans cette cave sombre et humide, assis sur cet engin, ces tous premiers kilomètres rêvés marquaient le compteur de mes virées imaginaires. Je me promis de redonner vie à cette vieille machine et au guidon de ce cheval d’airain, d’épouser le vent de la liberté. Je serais le Marlon Brando de mon quartier, de ma ville. J’épaterais mes camarades dans le vacarme et la fureur des pétarades de mon engin ! Ma bouclette rebelle, nourrie à la brillantine, mes ongles noirs de cambouis et mon blouson en cuir incarneraient mes nouvelles valeurs. Ma machine à rêver hypnotisait mes sens ! Ces funérailles furent un moment pénible. Toute la nuit, la famille s’était relayée pour la veillée. Dans la matinée, la mise en bière avait eu lieu. Le cercueil recouvert d’une pièce de tissu noir, bordée d’un liseré de fils d’argent était installé sur des tréteaux, dans la chambre de ma grand-mère défunte. Son visage cireux avait trouvé maintenant la paix. Je déposai un dernier baiser sur son front froid, légèrement grisâtre. Toute la famille en fit autant, chuchotant parfois une dernière parole. Puis les employés des pompes funèbres vissèrent le couvercle du cercueil. Ils le portèrent d’un pas mesuré jusqu’au véhicule funéraire garé devant la maison dont tous les volets avaient été fermés. En procession, nous l’accompagnâmes jusqu’à la petite église du village dont les cloches sonnaient le glas. Après la cérémonie religieuse où le curé fit un éloge sobre mais vibrant de ma grand-mère, nous gagnâmes le petit cimetière attenant. Le cercueil fut alors glissé dans le caveau où déjà reposait mon grand-père. Il l’avait précédée de quelques années. De nombreuses fleurs et plaques de 11 marbre sur lesquelles étaient inscrits des regrets éternels furent posées sur la dalle funéraire. Nous regagnâmes par petits groupes la maison de mon oncle et de ma tante. On servit des boissons fraîches tout en évoquant la vie de l’aïeule. Tous relevèrent sa grande générosité et son immense gentillesse. Mes parents, pressés par le temps, prirent rendez-vous chez le notaire pour régler l’héritage et les droits de succession. Il leur proposa une date aux environs de la Toussaint. Nous restâmes encore deux jours chez mon oncle et ma tante pour partager ces moments douloureux et régler certains détails. J’en profitai pour parler de la moto de mon aïeul à mon père et à mon oncle. Je leur confiai mon envie de la posséder et de pouvoir la conduire un de ces quatre. Il faudrait bien sûr la réviser entièrement. Cette machine n’avait plus roulé depuis une vingtaine d’années. Mon père me dit qu’il y réfléchirait. « Bien sûr que c’est triste, mais elle était quand même très âgée ! » commentait mon père sur le chemin de retour, avec en écho les reniflements de ma mère. Au bout d’une centaine de kilomètres, l’évocation d’anecdotes plaisantes liées à la vie de ma grand-mère et les premières boutades paternelles nous permirent d’évacuer partiellement notre chagrin. L’héritage leur permettrait de faire face à l’adversité plus facilement et de réaliser quelques projets. Sur le chemin du retour, je songeais à ma rentrée des classes. J’avais deux jours de retard. Sur l’autoradio, on écoutait une station périphérique, la préférée de mon père, la mienne aussi. Je guettais avec impatience vingt heures pour écouter une émission où étaient diffusées les musiques à la mode venant d’Angleterre ou d’outre-Atlantique. Il n’était 12 que dix-neuf heures. Ma mère tenaillée par la faim fut si insupportable que mon père gara la voiture sur le parking d’un restaurant pour routiers. La vie et la sueur s’étalaient, fières et sauvages. Les flots de bière et de frites riantes de graisse invitaient au grand miracle de la société de consommation. Les éclats de voix catarrheux et les souffles parfumés d’anis étoilé, le dérisoire et sa dramaturgie laborieuse s’épandaient par-delà les toilettes à la turque et les tablées tendues de nappes à carreaux rouges et blancs. Les naufragés de la route se penchaient sur leurs assiettes de bouillon de poule au vermicelle, ou encore, tranchaient sans cérémonie leurs côtes de porc « À la mode du Puy » ou leurs entrecôtes à la bordelaise. Sous les néons de l’anonymat et du travail bien fait, quand la raison vacille, le salaire de la peur valait encore le coup. Les syndicats veillaient ! Le peuple dormait sur ses deux oreilles, en attendant l’alerte ! Mon père après un coup d’œil circulaire choisit une table d’où il pourrait lorgner une bonne femme, s’il venait à s’en trouver une, sans que ma mère s’en aperçoive et lui fasse une de ses scènes dont elle avait le secret. Pour ma part, ce que je voyais, c’était la perspective d’un bon steak avec des frites, de la moutarde, de la mayonnaise et surtout avec ce fameux ketchup qui commençait à envahir nos assiettes. La France du plein emploi et du réfrigérateur pour toutes les ménagères se restaurait. On venait d’inventer le week-end, la voiture pour tous et les Restoroutes pour les camionneurs et les nouveaux aventuriers de la route. Beaucoup ignoraient le spectre du chômage ou croyaient encore pouvoir le balayer d’un revers de la main. 13 Dans ce décor triste à pleurer, mon imagination me fit penser à quelque film américain. Un road movie s’inventait dans l’odeur de friture et les couleurs blafardes des mondes laborieux. J’assistais à cette comédie dérisoire de la vie, à cet « Opéra de quat’sous », l’esprit grisé par la fumée des cigarettes de tabac brun et des fragrances des parfums bon marché. Nous avancions vers des futurs improbables, cousus de revers, de désillusions, d’espérances folles et de changements radicaux. La rentrée des classes m’attendait ; le chômage et sa galère pour mes parents. Les leçons que la vie me prodiguait au fil des jours avaient fait éclore en moi un univers de formes et couleurs, ombres et lumières, dans lequel mon monde imaginaire était une forteresse. Je m’y réfugiais à chaque instant. Dans mes nuits ponctuées de plaisirs solitaires, des rêves fabuleux m’exilaient loin de la réalité, loin du monde des adultes. Les accords rageurs du rock and roll et la lecture de romans cultes m’aidaient à supporter la grisaille quotidienne, les rares paroles paternelles et les incessantes jérémiades de ma mère. Mon père avec qui j’étais particulièrement complice m’avait enseigné, dès mon plus jeune âge, les codes secrets d’utopiques fratries. Il avait suscité en moi une prise de conscience radicale de la société et de son fonctionnement et surtout une capacité à porter un jugement lucide sur ses dérives et avatars auxquels je ne manquerais pas d’être confronté. Entre le rouge et le noir, hurlaient dans ma tête de gamin propre et bien élevé, éduqué à la baguette de ses instituteurs, l’insolence et ma volonté d’une vie différente. Je n’avais de cesse de m’évader de ce monde préfabriqué dont les perspectives me 14 paraissaient bien trop souvent floues et insipides. Je rêvais d’un avenir radieux où le conformisme, la banalité et les quotidiens mornes en auraient été définitivement exclus. Je voulais avant tout échapper à la misère de ces adultes absents, déliquescents, absorbés, dissous. Avec les copains, nous passions la plus grande partie de notre temps libre à écouter des disques de pop music et à dévorer toutes sortes de livres et de magazines. Nous rêvions d’aventure à bout de souffle et devant nos icônes préférées, refaisions le monde sans complexe. Boris Vian nous arrachait le cœur sur l’herbe rouge. Mao Tsé-Toung était le grand Timonier de la Révolution au bout du fusil. Les chemins de Katmandou nous menaient aux paradis artificiels. Les fleurs du mal exhalaient leurs parfums opiacés. Pourtant un drame se jouait en silence. Un fléau, plus abominable encore que la peste ou le choléra, s’abattrait bientôt sur ce microcosme. Le chômage ! La première touchée fut ma mère. L’année auparavant, la direction de l’usine de confection où elle travaillait avait organisé un arbre de Noël. Ma mère portait une robe qu’elle venait de recevoir d’une société de vente par correspondance. Il y avait quelques cadeaux pour les plus petits, un buffet avec des gâteaux secs et du vin mousseux. Le patron avait appelé tour à tour les ouvrières, remettant à chacune une enveloppe. C’était une petite prime de fin d’année qui permettrait de payer le réveillon de la Saint Sylvestre, les foulards en soie synthétique et les eaux de toilette bon marché à ceux qu’on invite une fois l’an à partager le foie gras maison, la bourriche d’huîtres et la dinde farcie aux marrons. 15 La confection en France rencontrait depuis quelque temps de nombreuses difficultés dues à la compétition implacable que se livraient les entreprises. Les usines françaises ne pouvaient plus lutter contre celles des pays où la main-d’œuvre était moins chère. Le patron voyant que ses commandes étaient en chute libre dut se résoudre à cesser son activité, mettant de la sorte sur le carreau la cinquantaine d’ouvrières qu’il employait. L’entreprise fut mise en liquidation judiciaire et le personnel fut licencié pour raison économique, ce qui leur permit de toucher les prestations du chômage. Le patron avait pourtant tenté de tout faire pour ne pas en arriver là, mais la dure loi économique fut la plus forte. Au mois de mars, chacun reçut sa lettre de licenciement. On essaya bien de discuter, d’improviser une grève en occupant l’usine, mais tout cela fut peine perdue. Le couperet était déjà tombé. Les machines sur lesquelles toutes ces femmes avaient travaillé des années durant furent vendues aux enchères, démontées et expédiées dans un pays du Maghreb où un chef d’entreprise tunisien voulait développer une affaire. La terrible métamorphose économique venait de commencer ! Lorsqu’elle reçut sa lettre de licenciement en courrier recommandé, même si elle s’y attendait et savait qu’il n’y avait plus aucun espoir, la stupeur et l’incompréhension figèrent les traits de ma mère. Je vis alors deux grosses larmes de rage et de désespoir que son rimmel colora de noirâtre, couler de ses yeux cernés par le labeur et les sacrifices. La misère creusait déjà ses premières rides, déversant son charroi, celui qui vous fait prendre dix ans d’un coup, comme par magie du désespoir ! 16
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