Credo pour aujourd'hui - Page 1 - test JOSEF RATZINGER CREDO POUR AUJOURD’HUI traduit de l’allemand par Monique Guisse, E. Ginder et P. Schouver PRESSES DU CHÂTELET Ce livre a été publié sous le titre Credo für heute par Herder en 2006. www.pressesduchatelet.com Si vous souhaitez recevoir notre catalogue et être tenu au courant de nos publications, envoyez vos nom et adresse, en citant ce livre, aux Presses du Châtelet, 34, rue des Bourdonnais 75001 Paris. Et, pour le Canada, à Édipresse Inc., 945, avenue Beaumont, Montréal, Québec, H3N 1W3. ISBN 978-2-84592-249-5 Copyright © Verlag Herder Freiburg im Breisgau, 2006, pour l’édition originale. Copyright © Presses du Châtelet, 2008, pour la présente édition. I ÊTRE CHRÉTIEN, QU’EST-CE QUE CELA VEUT DIRE ? Un récit qui nous vient du judaïsme de l’époque de Jésus raconte qu’un jour un païen s’est adressé au célèbre docteur de la Loi, le rabbi Schammaï, pour lui faire part de son intention de se convertir à la religion juive si lui, le rabbi, était en mesure de lui dire le contenu de cette religion dans les limites du temps qu’il est possible de tenir debout sur un seul pied. Le rabbi parcourut dans sa tête le vaste recueil des cinq livres de Moïse ainsi que tout ce que l’explicitation judaïque leur avait ajouté depuis et qu’elle considérait comme préceptes fermes, nécessaires et incontournables pour le Salut. Après avoir passé tout cela en revue, force lui fut d’avouer qu’il lui était impossible de résumer en quelques phrases l’ensemble de la religion du peuple d’Israël. L’étrange quémandeur ne se laissa pas décourager, il alla trouver un « concurrent » – si nous pouvons nous exprimer ainsi : le chef de l’autre école rabbinique, le rabbi Hillel –, et il lui adressa la même requête. Contrairement au rabbi Schammaï, Hillel n’y vit rien d’impossible et répondit sans détour : « Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne veux pas que l’on te fasse à toi-même. Voilà toute la Loi. Tout le reste n’est qu’explicitation. » 7 CREDO POUR AUJOURD’HUI L’amour suffit Si cet homme allait trouver n’importe lequel des grands théologiens chrétiens pour lui demander de l’initier en cinq minutes à tout ce qu’est le christianisme, ces professeurs diraient probablement que cela est impossible, qu’il leur faudrait déjà six mois, ne fûtce que pour les matières principales de la théologie, et que même ainsi ils ne feraient qu’aborder le sujet. Et pourtant la demande de cet homme pourrait de nouveau être satisfaite. Car l’histoire des rabbis Hillel et Schammaï s’est reproduite, quelque temps plus tard, mais en inversant les rôles. Cette fois, c’est un rabbi qui se tenait face à Jésus de Nazareth et qui lui demandait : « Maître, que dois-je faire pour obtenir le Salut éternel ? » Cette question porte sur ce que le Christ lui-même considère comme étant ce qu’il est nécessaire de faire, comme l’exigence incontournable de son message. Jésus répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. À ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les prophètes 1. » Voilà donc tout ce que Jésus-Christ réclame. Celui qui fait cela – celui qui a l’amour – est un chrétien ; il a tout2. Un autre texte, sous forme d’une parabole qui décrit le Jugement dernier, montre que cela n’est pas 1. Mt 22, 35-40. 2. Voir aussi Rm 13,9. 8 ÊTRE CHRÉTIEN, QU’EST-CE QUE CELA VEUT DIRE ? pensé par le Christ comme une simple formule lénifiante dont il ne faut pas exagérer la portée mais, au contraire, qu’il faut le comprendre dans toute sa gravité et sans restriction. Le Jugement dernier représente la situation définitive et finale, c’est l’épreuve où toutes choses se révéleront telles qu’elles sont réellement, car il s’agit là de manière irrévocable de la destinée éternelle de l’homme. Dans la parabole du Jugement dernier, le Seigneur dit que le Juge des univers sera en présence de deux groupes d’individus. Aux premiers il dira : « Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, j’étais nu et vous m’avez vêtu, j’étais malade et vous m’avez visité, j’étais en prison et vous êtes venus me voir. » Alors ces hommes diront : « Quand avons-nous fait tout cela, nous ne t’avons jamais rencontré ? » Le Christ leur répondra : « En vérité je vous le dis, ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Pour l’autre groupe ce sera l’inverse. Le Juge leur dira : « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le Diable et ses anges. Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire, j’étais un étranger et vous ne m’avez pas accueilli, j’étais nu et vous ne m’avez pas vêtu, j’étais malade et en prison et vous ne m’avez pas visité. » Alors ceux-ci lui demanderont à leur tour : « Mais quand s’est passé tout cela ? Si nous 9 CREDO POUR AUJOURD’HUI t’avions vu, nous t’aurions tout donné. » Voici la réponse qui, à nouveau, leur sera faite : « Si vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait 1. » D’après cette parabole, le Juge des univers n’interroge pas l’homme sur le genre de théories qu’il a eu sur Dieu et le monde. Il n’interroge pas sur la confession de foi dogmatique, il interroge uniquement sur l’amour. La charité suffit et sauve l’homme. Celui qui aime est un chrétien. Si grande que puisse être la tentation pour le théologien d’interpréter cette affirmation comme il l’entend en y ajoutant des si et des mais, nous pouvons et nous devons la prendre telle qu’elle est, dans toute sa dimension et sa simplicité, sans condition, comme le Seigneur nous l’a présentée – ce qui évidemment signifie qu’il ne faut pas oublier que ces paroles ne sont pas anodines, et qu’elles exigent beaucoup de tout homme. Car l’amour décrit ici comme l’essence même de la vie chrétienne nous demande d’essayer d’aimer comme Dieu aime. Il ne nous aime pas parce que nous sommes particulièrement bons, particulièrement vertueux, particulièrement méritants, parce que nous lui serions utiles, voire nécessaires. Il nous aime non parce que nous sommes bons, mais parce qu’Il est bon. Il nous aime, bien que nous n’ayons rien à lui donner ; il nous aime même si nous sommes dans les guenilles de l’Enfant prodigue qui n’a plus rien d’« aimable ». Aimer chrétiennement signifie tenter de suivre ce chemin : c’est-à-dire ne pas aimer seulement 1. Mt 25, 31-46. 10 ÊTRE CHRÉTIEN, QU’EST-CE QUE CELA VEUT DIRE ? celui qui nous est sympathique, qui nous plaît, qui nous convient, ni, à plus forte raison, celui qui a quelque chose à nous offrir ou dont nous pouvons espérer des faveurs. Chrétiennement, cela veut dire aimer selon le Christ, être bon envers celui qui a besoin de notre bonté, même s’il ne nous est pas sympathique. Cela signifie prendre le chemin de Jésus-Christ, et ainsi faire accomplir à toute notre vie comme une sorte de révolution copernicienne. Car, en un certain sens, nous vivons pour ainsi dire tous avant Copernic. Non pas seulement parce que nous avons l’air de penser que le Soleil tourne autour de la Terre, mais dans un sens bien plus profond, car nous portons en nous cette illusion héréditaire qui fait que chacun considère son moi comme le centre autour duquel doivent graviter le monde et les hommes. Nous sommes ainsi sans cesse amenés à découvrir que nous construisons et voyons tout, les choses comme les hommes, en fonction de notre propre moi, que nous les considérons ainsi comme des satellites qui gravitent autour d’un centre, notre moi. D’après ce que nous venons de dire, il est très simple de devenir chrétien, mais c’est un grand bouleversement. Plus exactement, c’est accomplir la révolution copernicienne que nous évoquions : nous ne nous considérons plus comme le centre du monde autour duquel les autres n’ont qu’à graviter parce que, au contraire, nous commençons à admettre avec le plus grand sérieux que nous sommes une des innombrables créatures divines qui ensemble tournent autour de Dieu qui est leur centre. 11 CREDO POUR AUJOURD’HUI La foi, pourquoi ? Être chrétien, cela veut dire avoir l’amour. C’est à la fois extrêmement difficile et extrêmement facile. Mais, quelle que soit la difficulté que cela implique à bien des égards, le savoir nous libère profondément. Cependant, vous allez probablement objecter : très bien, tel est donc le message de Jésus, et c’est réconfortant ! Mais vous, les théologiens et les prêtres, qu’en avez-vous fait ? Qu’en a fait l’Église ? Si l’amour suffit, pourquoi définissez-vous alors des dogmes, pourquoi la foi et sa concurrence sempiternelle avec la science ? Est-ce que les grandes figures du libéralisme ne sont pas tout à fait dans le vrai quand elles disent que l’on a dévoyé le christianisme en érigeant une doctrine du Christ au lieu de parler avec le Christ de Dieu le Père, et de se comporter ensemble en frères ; ou en inventant un dogme intransigeant au lieu d’amener les hommes à se rendre service ; ou encore, en exigeant la foi et en rendant l’existence chrétienne dépendante d’une profession de foi au lieu d’appeler à la charité ? Sans doute y a-t-il beaucoup de sérieux dans cette question et, comme toutes les vraies grandes questions, on ne peut la traiter catégoriquement en un tour de main. Mais, en même temps, il ne faut pas oublier qu’elle peut aussi se simplifier. Il nous suffit d’appliquer ce qui a été évoqué au concret de notre vie. Être chrétien signifie avoir la charité, c’est-à-dire opérer la révolution copernicienne de notre existence en cessant de nous prendre pour le centre du monde autour duquel nous faisons tourner les autres. 12 ÊTRE CHRÉTIEN, QU’EST-CE QUE CELA VEUT DIRE ? Un examen sérieux et honnête de nous-mêmes nous fait prendre conscience que ce message merveilleusement simple doit nous libérer, mais qu’il a aussi de quoi nous tourmenter. Car, qui d’entre nous pourrait dire qu’il n’est jamais passé sans s’arrêter auprès de quelqu’un ayant faim ou soif, ou de quiconque ayant besoin de son aide ? Qui d’entre nous pourrait affirmer qu’il fait le bien sans la moindre arrière-pensée et que, même dans sa bonté envers autrui, il n’y a pas une part d’égoïsme, une part d’autosatisfaction et d’intérêt personnel ? Qui d’entre nous n’est pas forcé d’avouer qu’il vit plus ou moins dans l’illusion précopernicienne, et qu’il ne regarde et ne considère les autres qu’en fonction de leur relation à son propre moi ? C’est ainsi que le grand message libérateur de l’amour, en tant que principe unique et suffisant de l’existence chrétienne, a tout lieu aussi de susciter en nous une profonde inquiétude. C’est ici qu’intervient la foi. Car au fond elle ne signifie pas autre chose que le fait que le déficit de notre charité, inhérent à chacun de nous, a été comblé par la surabondance de l’amour que Jésus-Christ a offert à notre place. La foi nous dit simplement que Dieu lui-même a versé son amour en surabondance sur nous, et qu’ainsi il a d’avance couvert le déficit que nous avons tous. Finalement croire ne signifie pas autre chose que reconnaître que nous avons un tel déficit ; cela veut dire ouvrir la main et se laisser combler. Sous sa forme la plus simple, la foi n’est rien d’autre que ce moment précis de l’amour où nous reconnaissons que nous avons besoin nous aussi de 13 CREDO POUR AUJOURD’HUI recevoir le don de Dieu. La foi est ce moment de l’amour qui le révèle vraiment comme étant l’amour ; cela induit que nous parvenions à dominer le narcissisme et la fatuité du suffisant qui se dit : j’ai tout fait, je n’ai plus besoin d’aucun secours. Ce n’est qu’à travers cette « croyance » que l’égoïsme prend fin, lui, l’antipode de l’amour. L’amour authentique doit donc inclure la foi, qui lui permet de rester ce qu’il est vraiment : la disponibilité du cœur de celui qui ne compte pas sur ses propres forces, mais qui se sait comblé de dons sans lesquels il ne peut rien. Évidemment cette foi prête à diverses interprétations. Il nous suffit de réaliser ce qu’est le geste de la main ouverte, de la simplicité du cœur qui rend capable de recevoir, et où l’amour puise sa pureté profonde. Cette main ne saisit que le vide, si Celui qui la remplit de la grâce du pardon n’existe pas. Et tout ne finirait que dans l’absurde et le néant – n’était-ce la réponse qui s’appelle Christ. Ce geste de foi, expression du véritable amour, amène à entrer dans le mystère du Christ qui alors se révèle nécessairement comme étant le geste fondamental : le refuser reviendrait à refuser la foi et l’amour. Mais inversement : malgré la vérité de tout cela, et le fait que nous touchions là à un point christologique et ecclésial de notre foi sur lequel on ne peut absolument pas transiger, il n’en reste pas moins vrai que tout ce que nous trouvons dans le dogme n’est en définitive qu’interprétation – interprétation de l’unique réalité fondamentale, décisive et vraiment suffisante de l’amour de Dieu et des hommes. Par conséquent il est juste d’appeler chrétiens ceux qui 14
Credo pour aujourd'hui - Page 1
Credo pour aujourd'hui - Page 2
www.wobook.com
i-kiosque.fr