Enfance - Page 1 - test Gaby Apruzzese Enfance Roman autobiographique Editions Editeur Indépendant 75008 Paris - 2006 2 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions l’Editeur Indépendant – 2006 ISBN : 2-35335-015-1 Dépôt légal : Octobre 2006 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 3 Ce livre est dédié à la mémoire de ma mère Adrienne et à mon mari Henri dit « rigoutche ». 4 CHAPITRE 1 « Les enfants ! Un peu de silence, s’il vous plaît ! Je vous présente Gaby. « Marie-Noëlle, voulez-vous l’accompagner au dortoir, et lui montrer son lit. Quant à toi, Gaby, tu as intérêt à être sage, et obéissante ! Marie-Lou, comme on l’appelait, me présenta à toutes mes petites camarades, une à une ; je ne me souviens pas combien il y en avait, mais probablement entre dix et douze, pas plus, car toutes dormaient dans un seul petit dortoir, et dans des lits bien alignés, étalés sur deux rangées. Je m’en souviens encore, il s’agissait de petits lits entièrement métalliques, en tubes gris, très bas, toujours tirés à quatre épingles. Assez dépaysée, j’allai m’allonger sur le lit qui me fut attribué, les autres me regardaient, m’étudiaient, sans m’adresser la parole. Dans le courant de la soirée, Séverine me demanda : - Et toi, pourquoi t’es là ? Ta maman aussi elle est morte ? - Non ! Elle est seulement malade, dans cet hôpital. Comme je devais l’apprendre, des années plus tard, ma mère souffrait d’un cancer de l’utérus, il y avait déjà deux mois qu’elle était à l’hôpital Saint Jacques d’Agen, en chirurgie. Dès le premier jour où ma mère fut hospitalisée, ce fut ma grand-mère qui prit soin de moi. Ma petite sœur, Renée, devait avoir un an et demi. Nous avions atterri, ma sœur et moi, dans le petit bureau de tabac tenu par notre grand-mère, au centre de Laugnac, un petit village où tout le monde, plus ou moins, se connaissait. Un soir, ma grand-mère avait fait des merveilles (dans la région lyonnaise, on dirait des bugnes) et comme j’avais froid, je me tenais dans la grande cheminée familiale, accroupie, regardant les flammes. Soudain, ma petite sœur qui, vu son âge, avait une marche ô combien incertaine, vint buter contre moi. Déséquilibrée, je laissai tomber ma merveille dans la cendre. Affolée à l’idée que la grand-mère pût la trouver, j’achevai de l’enfouir dans l’âtre. Las, bien mal m’en prit ! Car devinez ce que je trouvai, le lendemain, dans mon petit déjeuner ? Ma merveille, bien sûr ! Et «la vieille» avait pris soin de copieusement arroser celle-ci de cendre. Je dus tout manger. Ce n’est pas faute d’avoir demandé grâce ! Mais en vain. La vieille fut intraitable. Je crachai et recrachai, mais rien à faire : avec une grande cuiller à soupe, ma grand-mère me força à tout avaler, même ce que je vomissais. Vint l’heure d’aller à l’école. J’étais écœurée et retenais une grande envie de vomir. Mais, tout d’un coup, je m’écriai : « Maîtresse, maîtresse, j’ai envie de vomir ! Vite, je peux sortir ? » - Qu’as-tu donc mangé, qui t’ait rendu malade ? - De la cendre, dans mon déjeuner. 5 - De la cendre ? Qu’est-ce que tu me racontes ? Je te préviens, si tu me sors encore de telles sornettes tu auras affaire à moi. A peine arrivée sur le foirail, je vomis toute la cendre que j’avais ingurgitée. Mademoiselle Larrive, ma maîtresse, fut horrifiée. Je ne sais plus ensuite comment elle procéda, mais toujours est-il que, après cette histoire, les gendarmes m’ont conduite à l’hôpital St Jacques d’Agen, dans la section réservée aux enfants de l’assistance publique. Les jours, les semaines se succédaient, lentement. Je passais beaucoup de temps à aller rendre de longues visites à ma mère. Il faut dire que, dans le foyer où je me trouvais, il n’y avait pas d’école. Trop peu d’enfants, sans doute, et surtout, ils ne traînaient pas ici ! Soit ils partaient dans des centres plus importants soit ils étaient placés dans des familles. Mais pour moi, tout était différent. En fait, je le sus beaucoup plus tard : on attendait soit que ma mère meure soit qu’elle recouvre la santé et puisse me reprendre. Mais je ne vous dirai pas ce qu’il advint de ma mère. Non, pas tout de suite. Cette pauvre femme âgée de 33 ans était déjà hospitalisée depuis 17 mois quand les docteurs lui proposèrent un étrange marché : - Mme VALENTIN, nous devons vous opérer, et nous ne vous cachons pas que c’est une intervention très délicate, qui n’est pas sans danger. - Si on ne m’opère pas, que se passera-t-il ? - Vous n’aurez aucune chance de vous en sortir. - Et si vous m’opérez ? - Vous voulez la vérité ? Elle acquiesça. - Eh bien dans ce cas là, vous aurez une chance sur quatre d’être sauvée, donc trois de mourir pendant ou après l’opération ! Quelle est votre décision ? - C’est tout réfléchi, je choisis l’opération. Je sais que le bon Dieu ne permettra pas que je meure. Vous comprenez ? J’ai deux petites filles qui comptent sur moi pour les élever ! Et puis je ne veux pas que ce soit cette garce de Maria qui s’en charge. Elle m’a déjà «volé» mon mari, je ne la laisserai pas me voler mes enfants. Ça non, alors ! Lorsque j’arrivais dans la chambre de ma mère, je la trouvais parfois en train de tricoter. Je me souvins alors que l’aïeule de la famille Valentin m’avait vaguement appris à tricoter lorsque j’eus atteint mes six ans. Aussi, je suppliai ma mère de me donner de quoi tricoter. Mais elle me répondit : « J’ai de la laine à te donner, mais pas d’aiguilles ! J’en ai juste mon compte pour pouvoir tricoter les chaussettes que je vends aux familles qui viennent voir leurs malades. » - Maman, pourquoi vends-tu les chaussettes que tu tricotes ? - Ma chérie, c’est pour t’acheter quelques douceurs, et puis aussi pour envoyer un peu d’argent à mon père et à ma mère qui habitent à Lyon. Avec, ils s’achètent ce dont ils ont envie. Les pauvres, tu sais, ils ne sont pas riches du tout ! (Il est vrai qu’à cette époque, en 1945, les gens ne touchaient pas de retraite, et vivaient comme ils pouvaient, faisant de menus travaux pour survivre. Mais, jusqu’à leur mort, ils devaient travailler s’ils voulaient manger !) Je courus alors dans le très beau parc de l’hôpital à la recherche de deux jolies brindilles. Lorsque je les eu trouvées, je les raclai délicatement pour leur ôter toutes leurs aspérités, et les rendre ainsi bien lisses. Lorsque j’y fus parvenue, au prix d’incalculables efforts (car je n’étais 6 ni très adroite, ni très patiente !) je jubilai : enfin, j’allai pouvoir tricoter ! De quoi meubler mes journées interminables. Comme j’étais fière de ma réussite. C’était bien les plus belles aiguilles à tricoter que j’eus jamais possédées ! Toutes mes copines m’enviaient ! - Gaby, tu veux bien m’en faire une paire, à moi aussi ? Me demandaient-elles ? - Oui, mais à condition que vous trouviez les brindilles, j’en ai marre de chercher. Et puis, pendant ce temps, mon tricot n’avance pas. Bientôt, toutes se mirent à chercher. On rencontrait les enfants partout dans le parc, en train de chercher des grosses brindilles. Lorsque j’en eus confectionné cinq ou six paires, j’en eus assez de le faire pour rien, sans recevoir quelque chose en retour. Aussi, m’étant avisée que toutes les malades tricoteuses que je voyais à l’hôpital avaient des lunettes : je voulus en avoir une paire aussi. - Je te fais une jolie paire d’aiguilles, mais toi, fais-moi une paire de lunette en fil de fer comme tu as fait pour Jeanne. - D’accord ! Me fut-il répondu. Sitôt dit, sitôt fait. Le soir même j’eus ma paire de lunettes. Comme je fus contente de les porter sur mon nez, à la manière des mémés que je rencontrais sur mon chemin ! Au bout de quelques semaines, je m’étais fait des copines. Mais, très vite, j’eus à faire face à quelque chose de difficile dans ma situation. Dès que j’étais vraiment « amie » avec l’une d’elles, cette dernière partait soit dans un pensionnat, soit dans une famille d’accueil ; aussi, je devins moins familière avec les nouvelles. A quoi bon : on se fait une amie, et puis, tout d’un coup, on la perd comme ça, et tout est à recommencer. 1 Je décidai d’élargir le cercle de mes connaissances. Je m’aperçus qu’il y avait une aile de l’hôpital que je n’avais jamais explorée : la crèche. Les bébés. J’allai donc m’y promener et y proposer mes services. En très peu de temps je sus me rendre presque indispensable. On me demanda d’aider les tout petits à aller sur leurs pots, à tenir leur tartine. J’étais de plus en plus en plus intriguée par l’aspect assez bizarre de certains bébés, (deux au moins). Jugez plutôt : leur tête était aussi grosse qu’un potiron de trois kilos ! D’ailleurs, pour leur permettre de mieux « tenir » sur leurs pots, on les installait dans un angle de mur, la tête appuyant à la fois sur le mur de droite, et sur celui de gauche, tant elle était lourde ! A ma question, on me répondit : ce sont des hydrocéphales. 2 Ces pauvres petits étaient attendrissants et vous regardaient avec de grands yeux un peu niais. Je fus chargée, à quatre heures, de leur donner leur goûter, de toutes petites tartines beurrées, deux à chaque enfant pour être précise, car nous étions en pleine période de restriction alimentaire. Un jour que j’avais très faim, et que le petit hydrocéphale rechignait pour manger, je regardai si personne ne me voyait et, en hâte, j’avalai prestement la tartine destinée au petit garçon, mais l’infirmière m’avait vue et me gronda : - Tu n’as pas honte de manger la tartine de cet enfant parce qu’il n’est pas assez malin pour s’apercevoir que tu la lui voles ? Je suis profondément déçue, je n’aurais jamais cru ça de toi ! Ce fut terminé, la distribution des goûters. Plus jamais on ne me permit de donner à nouveau leur goûter aux bébés. Je sus, alors, ce que c’était que d’avoir perdu la confiance qu’on avait placée en moi. Longtemps, je flânai devant la crèche en espérant vaguement 1 C’est sans doute en grande partie la raison pour laquelle toute ma vie j’ai aspiré au moment où je pourrai me faire une amie, une vraie, sans y parvenir, pourtant ! J’ai des tas d’amies, mais pas une seule. 2 L’hydrocéphalie est une augmentation du liquide céphalo-rachidien qui entraîne chez ces enfants une augmentation du volume de la boîte crânienne et une insuffisance très nette de leurs moyens intellectuels. 7 qu’un jour on me rappellerait, mais cela ne se produisit jamais. Je devais avoir dans les sept ans lorsque cela se produisit, mais jamais je n’oubliai ! Certes, à cette époque de restriction, j’aurais pu penser que j’avais une excuse, mais cela ne me vint même pas à l’esprit. Non, j’étais une voleuse. J’avais trompé la confiance qu’on avait en moi. Et surtout, je ne l’avais pas fait à une fille de sept ans, ni même à une de six, mais à un bébé de deux ans, et qui n’était pas normal encore ! Après cet épisode, je décidai d’explorer l’immense parc où était situé l’hôpital. Mon coin de prédilection 3 , c’était cette partie où l’on pouvait voir une interminable barrière de barreaux métalliques. J’étais intriguée car de l’autre côté, il y avait tout le temps une bonne centaine de petits hommes très minces, avec des cheveux très noirs et dont on aurait cru qu’ils étaient collés sur leur crâne, tant ils étaient raides. Leurs yeux étaient bridés, même encore maintenant, je me demande toujours si c’étaient des chinois, des japonais, ou des vietnamiens, et surtout, ce qu’ils pouvaient bien faire à Agen, en 1945 ? Précisément, c’est devant cette grande barrière que tous les jeudis des dames patronnesses venaient offrir à toutes les filles un goûter constitué d’un onctueux chocolat, chaud et mousseux, avec deux tranches de pain d’épices, qu’elles savouraient lentement. Ah ! Comme nous attendions le jeudi avec impatience, toutes autant que nous étions ! Ce jour là, c’est comme si nous étions un peu les reines de tout l’hôpital : on nous organisait des jeux, des rondes ; on jouait au mouchoir, ou au béret, ou encore aux gendarmes et aux voleurs. Mais à l’hôpital, il n’y avait pas que les dames patronnesses qui s’occupaient des enfants, parfois, les religieuses nous organisaient quelques activités, notamment pour Pâques, et pour Noël également où les religieuses nous réunissaient, et nous apprenaient plein de cantiques et de chants de Noël. On nous distribuait de jolis chapelets en perles blanches, avec un beau crucifix au bout, tout doré comme s’il était en or ! Il était lourd, et faisait un bruit cristallin au fond de notre poche. Il y avait une religieuse, en particulier, que j’aimais beaucoup, sœur Marie. Elle était douce, et se tenait souvent devant le bassin aux poissons rouges, sur l’esplanade. Elle était très vieille. D’une patience d’ange, elle était là, à la disposition de tout un chacun : tout le monde pouvait l’aborder sans crainte. Elle avait un mot gentil pour tous ceux qui venaient à elle, répondaient à leurs questions, les consolaient. Je lui vouais une affection particulière. A certains moments, la religieuse me fit même l’honneur de m’introduire dans sa cellule. (Chacune avait une minuscule chambre, appelée cellule. Toute simple : un lit recouvert d’un dessus de lit blanc, une chaise, une commode, et un grand crucifix à la tête de son lit. C’est tout ; rien de plus.) Là, elle me faisait réviser les cantiques que nous chantions à la chapelle de l’hôpital. Elle m’apprenait, également, mes prières, le « Je crois en Dieu » et le « Je vous salue Marie ». J’étais très proche de ma mère qui me faisait ses confidences. Je savais qu’elle avait demandé le divorce, que mon père vivait toujours avec « la Maria », qu’ils continuaient tous les deux, la maîtresse et lui, à élever ma petite sœur. La veille, j’avais assisté à une scène Mon autre coin de prédilection était la morgue. Elles étaient rudimentaires, à l’époque. Je me souviens d’un jour où un cadavre était déposé sur un brancard tout ordinaire, avec un simple drap le recouvrant. Je me rappelle l’avoir touché, le bras inerte pendait. Il était raide et froid comme une barre de fer. Le mystère de la mort m’intriguait, sans pourtant m’effrayer. 3 8 poignante : mon père avait amené, à l’hôpital le bébé qui refusait obstinément d’aller dans les bras de sa maman : - Ze veux ma maman Maria, ze veux ma maman Maria ! Hurlait-t-elle. Et la maman, en larmes elle aussi, léchant les pleurs de son tout petit : - C'est moi ta maman ! Rien que moi ! Qui d’autre qu’une mère pourrait avaler tes larmes ? Lorsque mon père repartit avec la petite Renée, j’eus bien du mal à la consoler et elle sanglotait sur mes jeunes épaules. Un autre jour, je fus appelée par une voisine de lit de ma mère qui me dit : - Quelqu’un a prévenu ta mère que la maîtresse de ton père est en chemin pour la voir ; elle est furieuse, elle a cassé une bouteille et court au devant de Maria pour la frapper et la chasser ! Immédiatement, je couru aussi vite que je le pus jusqu’au portail d’entrée de l’hôpital. - Maria, pars vite, ma mère arrive, elle est furieuse et veut te frapper avec un tronçon de bouteille. Je t’en prie, cache-toi vite. Aussitôt, Maria alla se coucher dans le fossé. Il était temps ! Ma mère arrivait, les yeux brillants de fièvre, la bouteille à la main, prête à frapper. - Où est-elle ? Cette garce ? Entre temps, des infirmiers étaient arrivés auprès d’elle. - Là, calmez vous, Madame Valentin. On vous aura mal renseignée Regardez, il n’y a personne, vous voyez bien ! Les gens sont parfois bien mauvaises langues ! Retournez vite dans votre chambre. Vous voilà toute remuée. Allez, Gaby, ramène vite ta mère dans son service. Ouf ! Le pire était évité. Mais pas pour longtemps. D’autres scènes, comme on le verra plus tard, se reproduisirent ultérieurement, dans un registre tout différent. J’avais été bouleversée par cet épisode tragique où j’avais, de justesse, pu éviter un drame. Pourtant, j’étais loin d’être au bout de mes peines. Un matin, alors que je me trouvais dans le service de ma mère, comme je m’apprêtais à pénétrer dans sa chambrée je la vis soudain, les yeux exorbités, les narines frémissantes, les deux mains accrochées aux barreaux de son lit qui criait, d’une voix stridente, caverneuse, qui n’avait plus rien d’humain : - Non, je ne veux pas mourir ! Vous entendez ? Ah ! Ah ! Vous pensiez que j’allais mourir, hein ? Eh bien non et non ! Je me cachai vite sous une petite table, recouverte d’une nappe blanche, dressée juste à côté du lit de ma mère, avec toutes sortes de choses posées dessus. En fait, du buis, de l’eau bénite, des huiles saintes, destinés à administrer à « la malade »les derniers sacrements, comme le veut le rite catholique. Mais, quand je l’entendis crier, j’eus peur, et sortis de dessous la table afin de me sauver à toute jambe. Au passage, je bousculai un infirmier. Comme je m’enfuyais j’eus cependant le temps d’entendre quelqu’un qui se tenait près du curé dire : - Mais que fait cette enfant à l’extrême onction de sa mère ? Qui l’a laissée passer ? C’est insensé ! Je me précipitai de toute la vitesse de mes petites jambes vers sœur Marie, qui se tenait près du bassin aux poissons rouges et lui dis : - Ma sœur, c’est quoi, l’extrême onction ? - C'est le sacrement des morts, mon enfant ! - Le sacrement des morts ? Alors, ma maman va mourir ? - Mais non, voyons, qui t’a dit une telle chose ? 9 - L’infirmière a dit : l’extrême onction. Alors, elle va mourir ? N’est-ce pas ? Puis, sans attendre la réponse, je courus à perdre haleine au foyer, rejoindre ma chère Marie-Lou. - Marie-Lou, Marie-Lou, ma maman va mourir ! Ma maman va mourir ! - Mais non, voyons, qui t’a mis une telle chose en tête ? Ce n’est pas possible ? - Si, on lui a fait l’extrême onction et « ce truc là », c’est le sacrement des morts, tu comprends ? C’est sœur Marie qui me l’a dit ! Mari-Lou, délicatement, me prit dans ses bras, me déshabilla, et me coucha dans son propre lit, à côté d’elle, me berçant et me murmurant mille choses à l’oreille. Calmée, je m’endormis enfin avec, de temps en temps, des sanglots étouffés. En sueur, au milieu de la nuit, je délirai « Ma maman va mourir ! Mari-Lou, ne m’abandonne pas ! Je t’en prie. » - Je ne t’abandonnerai pas ! Je demanderai la permission de te prendre chez moi, tu seras comme si tu étais ma petite fille ! Et je t’emporterai, très loin de toute cette misère. Rassérénée, je me rendormis. J’eus un sommeil agité : « Je t’emporterai, je te garderai. Tu seras ma petite fille. C’est le sacrement des morts, mon enfant ! Tout se mélangeait dans ma tête ! » Plus tard, on me dit que j’avais fait une commotion cérébrale. Que j’avais eu de la fièvre et avais été trois jours malade, je ne me souvins plus de l’issue qui fut donnée à ces trois jours de maladie. Quand je repris conscience j’eus la surprise de découvrir un autre environnement, un autre lieu, tout verdoyant, en pleine campagne. D’autres filles, aussi. 10 CHAPITRE 2 Comme le voulait le règlement, je dus passer cinq semaines en quarantaine à l’infirmerie. Non que je fus malade, mais le règlement sanitaire de la maison d’enfants de la Roc Thymbault voulait que toute nouvelle arrivée passât huit jours en isolement, pour le cas où elle aurait été porteuse d’une maladie contagieuse, dans le seul but d’éviter qu’ensuite les cent cinquante pensionnaires ne fussent, à leur tour, malades. Tout de suite, je sympathisai avec une gentille petite fille, blonde, toute bouclée, qui me dit s’appeler Solange. Immédiatement, nous nous trouvâmes si bien ensemble, qu’on ne voyait jamais l’une sans l’autre. À Solange, je racontai que ma maman était bien malade, à l’hôpital St Jacques. Qu’on lui avait fait un drôle de truc, appelé extrême onction, et Solange me dit : - Pourquoi tu ne demandes pas aux monitrices des nouvelles de ta maman ? Elles doivent bien savoir, elles, si elle est morte ou non ? Tu ne crois pas ? - Oui, t’as raison ? J’y vais tout de suite ! Hélas, personne ne me répondit. Pas plus l’infirmière que les « monos ». Personne, apparemment, ne savait quoique ce fût. Aussi, tous les jours, je pensais à ma mère, et je me posais inlassablement la question : est-ce qu’elle est morte ? Ou est-ce qu’elle est encore à l’hôpital ? Sans mon amie Solange, j’aurais pleuré tous les jours. Mais Solange était là. Et cela me faisait chaud au cœur. D’autant que lorsqu’on était à la Roc, on n’en repartait pas facilement ! Il y avait une nouveauté à la Roc, par rapport à l’hôpital : c’était l’école. Là, comme les enfants « restaient » (on se souvient qu’à St Jacques, les enfants ne faisaient qu’un court séjour, puisque ensuite, ils partaient pour des orphelinats ou des foyers d’accueil longue durée.), la structure était différente. L’école, le catéchisme. Les amies qu’enfin on pouvait avoir, sans crainte de les voir partir huit ou quinze jours après les avoir rencontrées ! Solange me raconta toute sa petite vie d’enfant, dont l’histoire, en fait, était très courte. Sa maman était morte, et elle n’avait jamais connu son père. Alors, comme personne ne pouvait l’accueillir, elle était à la Roc. Du plus loin qu’elle se souvienne, elle avait toujours vécu en foyer, même quand elle avait encore sa mère, car elle travaillait, et ne pouvait assumer la charge d’une fillette et aller au travail en même temps. Je lui expliquai qu’on avait récemment opéré ma maman, à St Jacques et que c’était sûrement pour ça qu’on lui avait fait le sacrement des morts ; je lui précisai, en outre, que les gendarmes m’avaient amenée, il y a un an, au foyer de l’Assistance, à cause de ma grandmère, et de ce qu’elle m’avait fait subir. Ensuite, un problème se posa, à la Roc car, consternée, je dus me rendre à l’évidence : à huit ans, je ne savais plus lire du tout ! Pourtant, « avant » je savais ! Même, j’écrivais. Les autres s’empressèrent de se moquer de moi : - Oh ! Le bébé ! Elle ne sait pas lire ! Hou ! Hou ! 11
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