Le Critique - Page 2 - Yannick Pallier Le Critique Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-346-0 Dépôt légal : Décembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Sommaire Le critique......................................................... 11 Tributs............................................................... 29 Le Mund ........................................................... 37 L’Etre et L’Avoir.............................................. 49 Le Lit de Justice................................................ 59 « Paris vaut bien une messe… » ....................... 61 Labyrinthe......................................................... 73 L’Horloge Parlante ........................................... 85 Jeunes Filles...................................................... 99 Le Fils d’un Savetier et un Iroquois ................. 113 Excédé .............................................................. 125 Olympiades ....................................................... 149 9 Le critique – Non, non et non ! Lorsque je vous ai parlé d’un article sur les Vides Humanitaires, je ne pensais pas que c’était à faire en langage poétique. Gardez-le ou foutez-le à la poubelle, je n’en veux pas ! Vos écrits sont trop subjectifs. Je ne peux pas vous m’entendez, je ne peux pas vous mettre à ce poste. L’Echo du Temps est un journal qui se veut objectif et il le restera. Alors n’insistez pas et laissez les événements internationaux et les faits divers à vos collègues. Restez dans la critique d’art. L’art n’utilise aucun temps, il est subjectif. Il est comme vous. Allez plutôt me voir l’exposition rue de Tournon, je viens de recevoir une invitation. Mon chef de rédaction venait de me tendre l’enveloppe ouverte avec une tirade qui m’éconduisait pour la énième fois du circuit journalistique de mes collègues. J’insistais, c’était vrai. J’insistais mais j’avais en début de carrière tant corrigé les écrits de mes collègues de rédaction que je continuais à penser pouvoir faire sinon mieux, du moins aussi bien qu’eux. Aussi lorsqu’un projet d’article était annoncé, j’en présentais une architecture de grandes lignes en 11 même temps qu’eux. Et pour la énième fois donc, mon patron m’avait remis à ma place, la critique d’art. Entre le critique et l’artiste, il y a les galeries d’art. Elles envoient leurs invitations au journal et appellent parfois pour solliciter un entretien. La plupart du temps, je vois les œuvres le jour de l’inauguration, prends quelques notes et repars au journal pour en commencer la critique que je termine souvent sur mon ordinateur portable le soir ou le lendemain soir, chez moi. J’aime mieux laisser entre mon regard et l’œuvre, un temps de réaction. L’art contemporain nécessite plus qu’une connaissance de l’histoire de l’art et on me prend parfois pour un déchiffreur d’énigmes, un psychologue de la couleur, un inventeur de la forme. J’entends parfois du « Mais où voyez-vous ça ? Pour moi, c’est une tache. » Je réponds alors qu’en couleur et en forme, il y a plus que la représentation d’une tache et j’en fais état. A ceux que mes représentations dérangeaient, Monsieur Broussard, mon patron m’avait averti lors de ma mise en fonction : « La critique n’engage l’artiste que s’il veut bien l’être et le lecteur tout autant, si on vous emmerde, dites-leur ça ! » Exact, j’use néanmoins d’un peu plus de diplomatie. Ce n’est pas que je n’aime pas ma fonction mais je suis arrivé là avec l’espoir de faire plus ; plus pour moi, c’est l’International. Je rêve d’être envoyé au bout du monde à la manière d’un Tintin Reporter, on m’envoie dans le sixième arrondissement parisien. Je venais de remonter les escaliers du métro à Odéon, la sacoche de mon ordinateur portable en bandoulière. Je pris le boulevard Saint-Germain et la rue de Seine pour arriver au début de la rue de 12 Tournon. Là, faisant face à l’Hôtel de la Garde Républicaine, se trouve la galerie d’art tenue par Géraldine Touvier. J’en poussais la porte. Un confrère vint vers moi avec à la main une assiette remplie de crevettes et saumon sur canapés. – Paillard, t’as vu ça ? J’ai failli éclater de rire en rentrant. C’est du pigeon de ville ou quoi ? – On dirait plutôt des crevettes. – T’es con, pas mon assiette. Sur les murs. Sur des murs de pierre nettoyés à la chaux, suspendues par des cordes de cuivre torsadé, enroulées elles-mêmes autour de clous en bronze d’au moins cinq centimètres de diamètre, étaient exposées les œuvres de Charles Berger. Sur ces toiles géantes semblaient flotter des plumes d’oiseaux, de toutes tailles, parfois croisées, parfois superposées, parfois enlacées. Géraldine Touvier, la maîtresse de maison, gérante de la galerie Tournon, une femme blonde sans âge, habillée d’un tailleur noir cintré et refermé sur une blouse en soie blanche, sans aucun bijou hormis sa montre surveillait d’un œil circonspect son artiste que je reconnus d’après l’invitation et qui discutait avec un homme japonais devant une œuvre. Lorsque son regard se posa sur moi, je la saluai poliment d’un hochement de tête et un sourire avant de me diriger vers le milieu de la salle. Sur une grande table, dans des plats en argent reposaient des assortiments de toasts avec à leurs côtés des flûtes à champagne. J’en prélevais quelques-uns que je dévorais sur place avant de me servir un peu de champagne et de me tourner vers l’artiste. J’attendais qu’il ait fini sa discussion avec un autre homme et me précipitais vers lui 13 sachant qu’il serait accaparé par quelqu’un d’autre en peu de temps ou qu’il aurait inévitablement à faire le tour de tous les invités. J’eus un entretien de quelques minutes avec lui dans lequel il me fit une liste de toutes les galeries dans lesquelles il avait exposé puis sans me demander mon opinion, ce que j’appréciais déjà, me laissa à mon observation en passant à quelqu’un d’autre. Je notais quelques idées et un nom : Turner. Je libérais ensuite les lieux. Je repris le métro vers l’île de la Cité, sortis à l’Hôtel-Dieu et marchai jusqu’à l’île Saint-Louis. A un petit supermarché de rue, je m’arrêtai et achetai un sandwich afin de compléter les en-cas de la galerie et rentrai chez moi. Il était près de dix-neuf heures. Au cinquième étage, dans mes dix-huit mètres carrés d’île Saint-Louis, j’avais réussi à loger un vieux lit-bateau qui me servait en même temps de sofa, une table qui faisait aussi bureau, deux chaises et un fauteuil Lazy-Boy, ma place préférée dans l’appartement. Le Lazy-Boy me permet grâce à une manette sur le côté de passer de la position assise à la position presque couchée et me place face à la télévision et à une grande fenêtre, la seule que j’aie, sur cour. A gauche de la fenêtre, encastrée, se trouve ma kitchenette dont je me sers rarement. Je préfère me trouver des petits restaurants. Par petit, j’entends petit budget. Et je fais souvent quelques kilomètres à pied autour de Saint-Louis afin de ne pas répéter les mêmes quitte à rentrer tard chez moi. Ce soir, les toasts m’avaient presque suffi et je voulais reprendre les grandes lignes que j’avais remises à mon patron avant de passer aux clichés de Charles Berger et d’en commencer la critique. 14 Je m’assis à mon fauteuil et relus : Architecture de grandes lignes sur « les Vides Humanitaires » : Dans une nuit de pleine lune, derrière des fortifications roses, se tenait un sultan. A ses pieds, l’empire de Byzance s’étendait jusqu’aux régions montagneuses de Sassoun au-delà du Bosphore. « Lever ou ne pas lever l’impôt » était la question que se posait ce sultan envers la population arménienne. Les conversions religieuses n’avaient pas suffi à soumettre ce territoire annexe à ses préceptes. Aussi, il convoqua l’évêque de Constantinople afin de l’aviser que sa mission était terminée. Les armées du sultan cloisonnèrent la population arménienne dans des camps dont Monsieur de la Boulinière, Chargé d’Affaires pour la France à Constantinople, écrivait qu’ils étaient aux limites du vivable et que ceux qui avaient l’imprudence de sortir pour fuir dans des lieux plus sûrs, étaient tués à coups de gourdins, de barres de fer ou de poignards. On commença à enquêter. Ce sultan que l’on nomma rouge fut mis en résidence surveillée : le descriptif de Monsieur de La Boulinière s’était avéré exact. Le gouvernement dit des « Jeunes Turcs » orienta à sa place le pouvoir de Constantinople. On crut l’affaire close. (…) New York – Pour la sortie du numéro de début d’année du Time Magazine, on avait du mal à se décider. C’était l’usage au mois de décembre de choisir l’homme de l’année. On était coincé entre quatre candidats. Finalement, il y en avait un qui outre-Atlantique faisait beaucoup parler de lui et qui en plus était photogénique. On se décida pour lui parce qu’on avait tellement de documentation qu’un 15 portrait rédactionnel était facile à peindre en quelques pages. Nuremberg renversa ce choix. (…) « Nos milles collines rwandaises ne supportent que dix commandements » : cette phrase suivie des dix injonctions fut transmise à la radio par une race qui décidait ainsi de l’orientation économique de son territoire. Ceux qui ne s’y soumettaient pas se devaient de le quitter ou d’être massacrés. C’est ce qui se passa. Les chaînes de télévision internationales réunies à La Haye filmèrent le procès de ses tueurs pour non-conformité avec les droits de l’homme. (…) Sous prétexte d’alliances et de réorganisations territoriales des Balkans se décida une émancipation religieuse d’une partie de la population. En cavale sont ces dirigeants depuis les mandats d’arrêts internationaux émis à leur encontre. (…) Ben merde, pensais-je, c’est pas de la poésie ça ; j’aurais pu développer. En colère, je mis en boulle mon ébauche d’article et le projetai d’une main vers la poubelle de la cuisine. Je pris mon sandwich et ouvris en grand ma fenêtre avant de me rasseoir. De l’autre côté de la cour, dans l’appartement qui me faisait face, j’avais l’habitude de voir transiter un vieil homme accompagné d’une aide soignante. Ce soir, son plafonnier était bien allumé mais je ne voyais personne. Autour de moi, l’appartement m’apparut aussi ordonné qu’un souk oriental. Dix-huit mètres carrés, il est vrai font vite désordre mais je n’attendais personne ce soir et j’invitais rarement dans la semaine. Je me décidais quand même à ranger. Je ramassais mon linge épars sur le lit, le plaçais dans la 16 panière à linge de ma salle de douche et bordais la couverture du lit. Je classais ensuite les dossiers sur mon bureau avant de descendre l’escalier pour aller chercher dans la niche entre le troisième et le quatrième, l’aspirateur du concierge. Pour des raisons de commodité, sa loge ne faisant guère plus en superficie que mon appartement, il l’y laissait là ce qui, une fois que je m’en aperçus et après lui avoir demandé la permission de m’en servir, m’arrangeait bien. Je commençais à aspirer sous le lit lorsque je heurtai encore une fois les boîtes de rangement métalliques que j’avais placées sous le lit et ce depuis que j’avais emménagé. Je ne les avais pas ouvertes depuis si longtemps que je ne me souvenais même plus de ce qu’elles contenaient. Je les ramenais vers moi avec le bras de l’aspirateur et ouvrais la première : état civil, albums de photos de mon enfance à Bordeaux. J’ouvrais la deuxième : des cahiers de cours. Sur la page de garde d’un des cahiers, je lus : HARMONISATION DE L’HISTOIRE DE FRANCE par Nathalie Rüeg et Philippe Paillard. Je souriais et posais les cahiers avec ce titre ainsi que l’album de photos sur ma table avant de redescendre replacer l’aspirateur dans sa niche. Assis face à la fenêtre, rideaux grands ouverts, installé sur mon fauteuil, je commençais par prendre l’album de photos. La page que j’ouvrais avait en son milieu une photo de la maison de mes parents et à son portail, une jeune fille aux cheveux roux en jupe écossaise. La maison de mes parents est une petite maison de banlieue à faible distance d’un château en ruine dans un grand parc, plutôt une mini-forêt depuis que le château était laissé à l’abandon ; plus près, il y a la 17
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