La promesse - Page 1 - test www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1140-2 Dépôt légal : Avril 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 CHAPITRE 1 Il était en train de se noyer dans l’outremer de ses yeux. C’est ce qui l’avait tout de suite attiré chez elle quand il l’avait rencontrée pour la première fois, au cours du point presse qui avait suivi la prise d’otages des Mureaux. Il n’avait même pas entendu la question qu’elle lui avait posée. Il n’avait vu que ses yeux. Alban Léchevin était un flic de la nouvelle école, bardé de diplômes et spécialisé dans le dénouement de ce genre de drame. Le commissaire Léchevin avait accédé à la notoriété suite à deux affaires particulièrement médiatisées dont celle du bus scolaire de Champigny sur Marne. Un ancien mercenaire, fraichement sorti de prison complètement déjanté, la taille ceinte d’un pain de plastic était monté dans un bus scolaire et avait menacé de le faire sauter avec les 37 enfants qui se trouvaient à bord. L’homme, à la suite d’actes incestueux avérés, avait été déchu de l’autorité paternelle et interdit d’approche de ses enfants. Alban Léchevin avait été chargé de l’affaire. Les négociations avaient duré près de 60 heures, pendant lesquelles le flic avait eu l’impression de jouer les funambules sur une lame de 9 rasoir. A la soixantième heure, le preneur d’otages, ivre de sommeil, s’était rendu. Le commissaire avait été un moment phagocyté par le Tout-Paris médiatique, et un éditeur lui avait même suggéré d’écrire un livre sur cet épisode. Il n’avait pas dit non. Pour l’aider dans sa tâche, l’éditeur lui avait présenté Pénélope Ruiz, journaliste au mensuel « Femme libérée. » Il avait immédiatement reconnu « les yeux bleus » entrevus quelques semaines plus tôt et qui depuis ne cessaient de le poursuivre. Ils étaient devenus amants dès la première séance de travail. Leurs amours avançaient plus vite que le livre dont seulement quatre des douze chapitres initialement prévus avaient été rédigés. Depuis six mois qu’il connaissait Pénélope Ruiz, le commissaire Léchevin vivait dans un état second permanent. Dès qu’elle sortait de sa ligne de mire, il se sentait tout nu. Leurs deux métiers faisaient qu’ils ne se voyaient qu’en pointillés, ce qu’il supportait de plus en plus mal. – Que fête-on ? demanda Pénélope. Quand par téléphone il lui avait fixé rendez-vous, elle lui avait trouvé un ton de conspirateur. – Le semiversaire de notre rencontre. Six mois déjà, belle Andalouse. Nerveusement il tripotait au fond de la poche de son blouson l’écrin renfermant la bague achetée chez Chaumet pour un prix équivalent à quatre mois de son salaire de fonctionnaire. Il avait éteint son portable. Si le ministre de l’Intérieur cherchait à le joindre, il serait inscrit aux abonnés absents, et ce, même si on enlevait le pape venu rendre visite à la fille aînée mais dissipée de l’Eglise. 10 L’orchestre venait d’attaquer Drum Duet, morceau qui en 1958 avait accompagné le film de Marcel Carné « Les tricheurs », quand il se tétanisa. Il venait de reconnaître chaloupant entre les tables, le lieutenant Langlois, son adjoint, qui visiblement cherchait quelqu’un. Il ne pouvait s’agir d’un hasard. Il résista mal à l’envie de se cacher sous la table. Langlois venait de lui adresser un petit signe de reconnaissance et s’approchait. – Pas ce soir murmura Léchevin faisant le poing au fond de sa poche. Langlois perçut nettement l’hostilité suintant par tous les pores de Léchevin. Il adressa une mimique navrée à Pénélope avant de s’adresser au commissaire. – Vraiment désolé patron, mais nous avons un très gros problème. – Quel con je fais de t’avoir dit où je me rendais ce soir grommela Léchevin. Langlois ébaucha une mimique difficilement déchiffrable : – Une voiture vous attend. 2 motards. Réunion de crise au ministère de l’Intérieur. Affaire plus que délicate. – Avec ton style télégraphique, tu aurais pu être postière au service des télégrammes. Mais vois-tu, ce n’est pas le soir et je n’ai pas envie de te suivre. Je ne suis pas le seul flic en France à pouvoir m’occuper d’une prise d’otage. Alors, tu ne m’as pas trouvé. Langlois grimaça une fois encore. – L’homme ne veut parler qu’à vous et à vous seul. On ne sait qui il est, ni ce qu’il veut. La seule chose dont on soit sûr, c’est de l’identité de l’otage. 11 La voix du policier tremblait d’excitation. Léchevin pressentit du pas banal. – Ce n’est pas le pape quand même ! Langlois porta sa main au niveau de sa hanche cherchant visiblement à donner une indication sur la taille de l’otage. Mais Léchevin n’avait pas l’humeur aux devinettes. – Accouche ! – C’est le Président murmura Langlois. – Le… – Un dingue l’a alpagué au début de l’émission de Fustel d’Armor, Penthotal. Les mâchoires de Léchevin se crispèrent. Bon sang, lui faire ça aujourd’hui ! Sa main n’avait toujours pas lâché l’écrin au fond de sa poche. Le principe de Penthotal avait révolutionné le paysage de l’audiovisuel en matière d’interview d’homme politique. La langue de bois y était impitoyablement châtiée. A chaque question l’homme politique devait répondre immédiatement par oui ou non, sans circonlocutions et circonvolutions préalables, qui en arrivaient à faire oublier la question qui avait été posée. L’interviewé n’avait le droit d’expliciter sa réponse qu’après avoir répondu oui ou non. En cas d’infraction à la règle, Fustel d’Armor interrompait l’émission et un film était diffusé à la place. Si le journaliste suspectait le politicien de mensonge, alors d’une boîte à chapeau, il tirait les preuves du mensonge. Nombre de politiciens de tout bord n’étaient pas sortis indemnes de l’épreuve. Ce politique-show mensuel faisait régulièrement exploser l’audimat. Celui de ce soir, dans laquelle le Président était venu se jeter, devait réunir plus de téléspectateurs 12 que la finale de la coupe de monde de football de 1998. Patrice Fustel d’Armor avait longuement hésité sur le titre de l’émission. Le choix n’avait guère été facile entre « Si je mens, je vais en enfer », « Le shaker », « La centrifugeuse » ou encore « L’essoreuse. » Fustel d’Armor secouait les conventions et les candidats. Le journaliste ne s’était pas fait que des amis et sa boîte aux lettres avait été inondée de menaces de mort. Sa chaîne l’avait suivi car la minute de spot publicitaire précédant Penthotal avait crevé le plafond. – Et comment votre type a-t-il pu approcher le Président ? C’est inconcevable. – Probablement en se faisant passer pour Fustel d’Armor ; nous ne le savons pas encore précisément. On a retrouvé le journaliste dans les chiottes, ligoté et bâillonné. Alban Léchevin se pinça les ailes du nez. – Serais-tu en train de me raconter une aventure d’Arsène Lupin ou des Pieds Nickelés ? Langlois écarta les bras en signe d’impuissance. – C’est hallucinant mais c’est comme ça. Pendant ce temps l’orchestre avait enchaîné avec Midnight Blues. – Tu dois y aller intervint Pénélope Ruiz qui jusqu’à présent s’était tenue coite. Léchevin finit sa coupe de Champagne, et, le front buté ne bougea pas. – Il n’y a que vous patron pour nous sortir de ce merdier. On ne peut même pas descendre le type, le Président y passerait à coup sûr. – Je n’ai pas voté pour lui mais pour l’autre bougonna Léchevin. 13 Langlois passa outre la mauvaise humeur de son patron. – Le type est porteur d’un détecteur de perte de verticalité relié au mécanisme déclencheur de la bombe. Si on le flingue, il tombe et boum ! – Il est assis ou debout ? – Debout. Il n’est pas con. Il a dû se dire qu’assis il risquait de ne pas tomber de sa chaise. Léchevin soupira : – Je viens, mais tu m’accordes cinq minutes. Va m’attendre à la voiture. Langlois marqua un instant d’hésitation. – Vous n’avez pas l’intention de filer à l’anglaise ? – En me jetant dans une eau qui doit être à trois degrés ? La radio nous serine à longueur d’onde qu’on n’a pas connu un hiver aussi froid depuis au moins trente cinq ans. Tous les jours des SDF ont l’inconvenance de mourir de froid. Va faire tourner le moteur. Léchevin, de sa main restée libre, l’autre triturant toujours l’écrin, caressa la main de Pénélope. – Tu ne peux pas savoir combien il m’en coûte. Pénélope lui renvoya un petit sourire : – Des soirées rien qu’à nous, nous en aurons plein d’autres, mais une prise d’otage comme celle-ci ne se reproduira pas forcément. Et puis ça nous permettra peut-être de terminer le bouquin qui n’avance pas assez vite au gré de l’éditeur. L’esprit pragmatique de la jeune femme déçut quelque peu le policier. On pouvait être flic et néanmoins romantique. – Tu as un coup fantastique à jouer. 14 – Quand je négocie, je songe à la vie ou aux vies que je suis en train d’essayer de sauver, pas à ma carrière répondit le policier un peu sèchement. Et pour moi la vie d’un président de la République ne pèse pas plus que celle d’un enfant ou du quidam qui passait au mauvais endroit et au mauvais moment. Une vie égale une vie. Pénélope se rembrunit légèrement. Léchevin se radoucit. – A part ta vie bien entendu, qui vaut toutes les autres. La jeune femme accusa réception d’un quart de sourire. – J’ai été un peu maladroite consentit-elle. A son tour elle caressa la main du policier. – Il faut que tu y ailles, sinon Langlois va nous faire une poussée de tension artérielle. Léchevin estima que c’était son adrénaline à lui qui était en train de monter. Il allait bientôt pouvoir prétendre entrer dans le Guinnes’Book des records. – As-tu envisagé une seconde que je pouvais me planter ? L’hypothèse ne parut pas émouvoir Pénélope Ruiz. – La France en sera quitte pour organiser des élections. Nos concitoyens te seront reconnaissants. Cette année il n’y a ni Jeux Olympiques, ni coupe du monde de football. A l’évidence, la jeune femme n’était pas décidée à donner un ton dramatique à l’évènement. – Je te fais confiance reprit-elle. Demain tu seras un héros et le Président t’invitera sur le yacht de son ami Bonoré. 15 – Nous invitera rectifia Léchevin essayant de se détendre. – Je ne pense pas recevoir de carton d’invitation. Il y a un an je l’ai sérieusement arrangé dans un de mes articles. Sa grandeur a été sérieusement affectée et l’un de ses sbires m’a même fait savoir de façon amicale qu’à la première occasion je serais tondue ou bien encore qu’on me retrouverait mêlée à une affaire de pédophilie. Le policier embrassa la paume de main de la belle brune. – Tu es en train de me suggérer à mots couverts de le faire satelliser par le dingue plaisanta-t-il. La jeune femme battit des paupières comme une biche dans un dessin animé. – Dépêche-toi, les motards doivent déjà être en train de faire du bouche à bouche à Langlois. Léchevin se décida à sortir la main droite de sa poche. Il tendit l’écrin à Pénélope. – J’aurais voulu avoir le temps pour te dire que petit à petit tu étais devenue mon oxygène, que je ne conçois pas ma vie sans toi et qu’enfin j’ai envie que tu deviennes ma femme, même si cela de nos jours fait un peu vieux jeu. Pénélope, comme hypnotisée, fixait le coffret sans le prendre. – Tu peux y toucher, ça ne mord pas fit Léchevin qui n’avait pas noté le trouble de la jeune femme. Visiblement très mal à l’aise, elle prit l’écrin et l’ouvrit. Elle lut le nom de Chaumet, ce qui accentua son trouble. Elle le referma sans même essayer la bague. Elle le fit glisser sur la nappe en direction du policier qui pâlit. 16 – Je ne peux pas l’accepter. D’abord c’est trop beau. Je suis extrêmement gênée que tu aies commis cette folie pour moi. – Ce n’est pas une folie, puisque je t’aime. Le policier essaya de lire dans les yeux outremer de la femme qu’il aimait. – Tu ne m’aimes peut-être pas ? avança-t-il la voix blanche. – Le problème n’est pas là répondit-elle, éludant la question. Le policier songea qu’elle aurait été virée de l’émission de Fustel d’Armor. – Alors, où est le problème ? – Tu veux m’épouser et ce n’est pas possible. – Pourquoi ? Tes parents risqueraient de trouver que je ne suis pas un parti acceptable ! Pénélope pressa la main du flic. – Le problème, c’est que je suis déjà mariée ! 17
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