Des macchabées pour Barnabé - Page 1 - test Georges GAVAZZI Des macchabées pour Barnabé Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris - 2007 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Éditeur Indépendant – 2007 ISBN : 978-2-35335-124-4 Dépôt légal : Septembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 I Barnabé Spoulianov fixait le portrait en noir et blanc au format carte d’identité qu’il s’était placardé dans le creux de la main. C’était un peu comme s’il l’avait eue dans la peau, la grosse. Forcément, avec la colle au cyanoacrylate il ne risquait pas de la perdre. Son œil miraculé clignait à toute vitesse comme un warning détraqué malgré la lourdeur d’une couronne d’orgelets turgescents en passe d’éclater. – Quelle horreur ! Ne cessait-il de se dire en la regardant avec dégoût. Faut reconnaître qu’elle n’avait pas une tronche à décrocher un prix de beauté, sauf peut-être au salon de l’agriculture. En tous cas, il n’aurait pas obtenu pire en demandant au Petit Prince sous l’emprise de la fièvre aphteuse de lui dessiner un cochon. Mais il ne connaissait pas Saint-Ex et ne savait pas lire ; enfin, presque pas, juste un peu. 7 Ah ! Ça… pour être moche, elle était moche la Mathilde. Une pollution ! De quoi faire chialer un écologiste ! Finalement, grâce à ce contrat, le borgne se sentait utile ; il avait la douce impression de faire œuvre de salut public en assainissant la nature. Et dire que dans le passé il avait pu lui grimper dessus, alors qu’un détraqué sexuel normal aurait préféré le suicide. Folle jeunesse ! Il en rougissait encore. Une fois trépassée, elle dégagerait bien un peu de méthane, c’était inévitable, mais elle cesserait au moins de consommer inutilement l’azote et l’oxygène des pauvres qui se font de plus en plus rares. L’azote et l’oxygène, bien sûr, pas les pauvres. Et la Mathilde n’avait rien trouvé de mieux que de s’installer au beau milieu de l’avenue Foch, là où la présence de ces gaz se fait encore plus rare. Les pauvres aussi, faut bien le dire ! D’où une certaine contradiction dans le raisonnement de Spouli ; mais ce n’était pas la seule. À croire qu’il avait fait exprès de se crever l’œil gauche pour faire cesser tout antagonisme avec le droit à force de gamberger dans le vide. Peine perdue ! La philosophie, même bien vue, n’a rien à voir avec l’ophtalmologie. Il ajusta son fusil à lunette, le canon glissé entre deux lattes du store vénitien, laissa tomber légèrement sa paupière sous la lourdeur des orgelets et balaya doucement la façade en vis-à-vis, de l’autre côté de l’avenue. 8 – Putain de merde ! J’y vois rien ! Que dalle ! Il détecta alors la peinture blanche qui lui barrait la vue. – Que je suis con ! pesta-t-il encore en réalisant que la grosse avait tiré les volets. Et il aurait pu avoir raison si se dire con n’avait pas été très en dessous de la réalité. Même « très con » n’aurait pas suffi à décrire son mental probablement hérité de la réincarnation d’un cochon d’Inde. De ce point de vue c’était un cas unique, une curiosité scientifique, un vide dans l’Encyclopaedia Universalis ! Il reposa son arme crosse sur le plancher, canon pointé vers le plafond, souffla un bon coup, puis s’essuya le front d’un revers de manche. Il transpirait abondamment sous son pardessus en poils de chameau. Dehors, le soleil commençait à peine à descendre vers les toits en tirant derrière lui un léger voile orangé. Après le vacarme du matin, la capitale retrouvait son calme en ce début de soirée. Plus tard, l’agitation allait reprendre de plus belle avec les bals de quartier comme chaque année à la même date : c’était le 14 juillet. Spouli déboutonna son manteau et en agita les pans pour se faire un peu d’air. Il en profita pour desserrer son foulard de laine. Depuis son dernier accident de voiture il avait perdu la notion du temps. Pour lui, Pâques, Noël, le 15 août ou le 14 juillet, ça ne faisait pas de différence. Il se 9 souvenait seulement que son docteur lui avait dit : « Sortez couvert, Monsieur Spoulianov. On ne plaisante pas avec le tréponème pâle, mais par les temps qui courent, demain ça pourrait être encore plus grave… » Il avait donc opté pour le manteau plutôt que pour la pénicilline d’autant que le manteau il en avait déjà un en stock alors que pour les piquouzes ce n’était pas de l’antibiotique qu’il manutentionnait dans le coffre-fort qui lui servait d’armoire à pharmacie. Seul problème, c’est qu’on ne guérit pas de la syphilis en portant un manteau, même en poils de chameau. Disons à sa décharge qu’il n’en était plus à un chancre près. Il examina encore la photo plissée et ramollie dans le creux de sa main moite et fit une grimace. « Beurk ! Seigneur… Quelle tronche ! » Elle avait des yeux de vache, mais en moins expressifs, et une sorte de groin qui lui bouffait sa large figure aux joues molles et pendantes style boxer ou matin de Naples, parsemées de nævus surmontés de poils tire-bouchonnés. Elle souriait. Si on pouvait dire… Non. Finalement on ne pouvait pas dire : elle étirait ses boursouflures en forme d’anus dilaté qui lui servaient de lèvres histoire de montrer ses dents. Disons plutôt ses chicots ; enfin, ce qu’il en restait. Spouli se mit à frissonner tout en chevrotant : 10 – Putain ! Y a pas à dire, faut que je l’élimine ! Même pas pour l’oseille ; juste pour mon équilibre ! Cet état fébrile n’était pas innocent, il en avait l’habitude, c’était l’annonce d’une crise de paludisme dans l’heure qui suivait. Il glissa son œil vers le « tic-tac » de l’horloge crucifiée sur le haut de la cloison, compara la position des aiguilles à celle du soleil, en conclut qu’elle avançait d’une bonne heure. Il calcula que son palu allait se déclencher dans une heure, mais comme l’horloge avançait d’une heure, ça lui en laissait deux avant de plonger dans le coma. Cette arithmétique finaude lui avait déjà valu de passer sous un camion mais le choc reçu à la tête lui en avait effacé le souvenir. Il lâcha le fusil sur le plancher et traversa la pièce encombrée de vieux meubles, sans doute plus anciens que feu son occupante vers laquelle il lança un regard avant de tirer la porte derrière lui. La vieille se balançait toujours à l’aplomb du lustre où il l’avait suspendue avec un cordon de rideau après le lui avoir bien serré autour du cou lorsqu’elle était encore vivante. D’abord confiante, la vieille dame avait laissé entrer le Monsieur de la sécurité sociale venu lui remettre un mandat. C’est con les vieux, dès qu’on parle de sous, ça gobe tout, ça se ferait tuer pour un mandat. La preuve ! Puis, lorsque le Monsieur de la sécurité sociale sortit son cutter pour couper le cordon du rideau, elle 11 lui demanda pourquoi il portait un fusil sous son manteau. Spouli lui avait souri et elle s’était mise à gueuler en se croisant les bras sur la poitrine comme s’il menaçait de la violer. Pleine d’illusions, la mémé. Faut reconnaître que le Spouli avait un sourire plutôt vicelard, du genre qui trahit les intentions d’un délinquant, mais fallait pas s’y tromper : se faire les vieilles n’était pas son truc. Au-dessus de 30 ans, il ne violait plus personne. Son dernier coup lui avait valu dix piges, mais sans regret : c’était une Barbie, la coquine ! Évidemment, quand il l’avait pliée en avant, le minois dans la poubelle, il ne pouvait pas savoir que c’était un officier de police en planque avec toute une brigade dans son sillage. Encore que les pinces à la ceinture et le 9 mm entre le jeans et la culotte auraient dû lui mettre la puce à l’oreille. C’est vrai, quoi ! C’est plutôt rare les bourgeoises fouraillées de cette manière. Il avait cru à une vicieuse du genre qui se balade avec un flingue à la place d’un fouet. Petite déception, côté ustensile. Il aurait préféré le fouet. En tous cas, bravo pour la célérité de ces messieurs de la police. Il avait eu tout le temps de lui remodeler les fondations aux normes antisismiques avant de succomber sous le poids de la force publique. – Ta gueule, vieille bique ! avait-il épelé à la mémé qui n’avait pas même eu droit à son mandat. Je vais pas te violer… Je vais te pendre ! 12 Et il la pendit sans la moindre attention que l’on doit naturellement aux personnes âgées. La prendre d’une main par la tête, de l’autre par les pieds et la tourner en sens contraire pour la transformer en spirale du genre attrape-mouches avant de l’accrocher au lustre, c’est pas des manières pour quelqu’un qui aurait appris le respect que l’on doit aux anciens. Il avait choisi ce logement, non pas parce qu’il n’aimait pas les vioques, mais parce qu’il était situé au cinquième étage, pile en face et à même hauteur que celui de la grosse. Avec son fusil à éléphants il était sûr de ne pas la rater. Surtout avec des balles explosives. Mais là, c’était foutu. Elle ne réouvrirait pas ses volets avant le lendemain matin et il n’avait pas envie de moisir dans cette planque avec la chaleur de l’été et l’échauffement de la morte qui commençait à se décomposer en puant comme un Camembert. Elle n’allait pas tarder à attirer les mouches et ensuite les voisins. Et puis il y avait cette histoire de paludisme. Si on l’avait retrouvé là, tout recroquevillé, tremblant comme une feuille avec quarante de fièvre, un fusil à éléphants sur le plancher et la mémé accrochée au lustre, ça aurait fait mauvais genre. Après avoir claqué la porte, il dévala l’escalier, déboula sur le trottoir où il réajusta son manteau et son foulard, remit ses lunettes noires et traversa en direction de l’immeuble dont la porte, normalement, 13 devait se draper de noir dans les heures à venir. Il s’en frottait fébrilement les mains tout en jubilant : – Je vais l’étrangler, la salope ! La strangulation restait sa technique favorite ; il la préférait à celle des armes à feu qu’il jugeait plus froide et même contraire aux plaisirs du contact humain. Et puis, faut bien le dire, les balles explosives c’est du boulot à l’emporte-pièce, rien à voir avec la délicatesse d’un fignolage à la main. Dire que les jeunes d’aujourd’hui négligent cet artisanat au profit d’une industrie grossière ! On se dégomme du camion blindé au lance-roquettes, on se fait les banques au tractopelle… Quelle pitié ! Spouli se souvenait de ses débuts : on se la faisait peut-être à la péteuse automatique, maximum au fusil à lunette, mais on épargnait l’architecture et on ne cassait pas le matériel, on respectait le bien d’autrui. – Merde ! Le flingue ! réalisa-t-il brusquement au terme de son analyse comparée des mœurs d’antan et des modernes. Il l’avait oublié chez la vieille. Un frais zéphyr de douce inquiétude provoqua un bref court-circuit dans sa mélasse sous-crânienne, mais après s’être pincé le front les idées lui revinrent en bouillonnant. Pas grave. D’abord la Mathilde, ensuite il retournerait en ces lieux festifs afin d’y effacer toute trace compromettante. Dans les immeubles anciens, une fuite de gaz, c’est possible, presque inévitable. Encore une contradiction du Spouli. Comme si cet avatar technique imputable à 14
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