La Peau des Autres - Page 1 - test Philippe AZDUIN La peau des autres Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-897-1 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 1 Au-delà des premières impressions de l’éveil parvient une rumeur étrange, des sons qui nous appellent en filigrane, la clarté inonde notre rétine et réinvente les futurs miellés que nos sens exaltent. Le garçon savait qu’il sortait du sommeil artificiel dans lequel les médecins le maintenaient jusqu’à cette seconde. Il faut avoir vécu cette expérience de l’éveil pour savoir combien était douloureux l’arrachement de la psyché aux douces aberrations du coma. Quelques heures plus tard la conscience s’installait inconfortablement dans le bruit de l’hôpital, la lueur des néons, la sempiternelle odeur d’éther. On traînait avec soi un monde cataleptique, forçant sur chaque muscle, sur chaque nerf à vif, s’obligeant à penser, à se stabiliser dans un univers qui entame nos sens. La réalité était une explosion dont on ne sortait jamais totalement indemne. Enfin, la sortie, réponse aux prières et jour de fête, l’éclat métallique des portes, les reflets brisés et indéfiniment répétés des glaces, les corridors fuyant, le remous des femmes en blanc, le poids retrouvé de son corps toujours étranger, insoumis à la volonté, 7 avec des temps élastiques ou trop allongés ou encore trop courts, et les premières gorgées d’air. Kévin Gillman fit quelques pas hors de la clinique saisi par un vertige, sensation probable de celui qui ressuscite, assaut du plein jour, bruit des moteurs, des voix, claquement des portes, effluves de carburant, agression exquise et effrayante de l’extérieur, retour à la vie, haleine féroce de la libération. Une voix lui intimait ; léve-toi et marche ! Son mélanome endormit se lèverait aussi le moment venu telle la momie s’éveillant dans la moiteur de ses bandelettes, monstre biologique épouvantable perpétuellement inassouvi. La touffeur d’été prégnante concentrait l’odeur de sa propre chair douloureuse et frissonnante, expectorant mille ans de poussière résiduelle, remodelée, façonnée et rechargée par les docteurs et les infirmières, ses anges incertains, Kévin, fin prêt pour un tour de piste, joyau splendide poli de mains de maître, retour à luimême sans être lui-même. Ses parents lui envoyaient un taxi, Rose et Louis Gillman dit « Le Grand » peutêtre en raison de sa haute taille mais aussi de sa grande gueule de syndiqué, bourgeois et enfant du système. Le chauffeur, un gaillard osseux, saisit son sac sans ménagement et l’invita à monter dans le véhicule. Kévin voyait là une réaction type de son père et sa mère, indécis sur la manière de l’accueillir, hésitant sur l’effort à fournir. En ouvrant la portière ce fut le choc, son oncle Cyprien était assis à l’arrière avec un sourire si aimable qu’une onde de chaleur le pénétra. Il le serra très fort contre lui : – Surprise ! tes parents voulaient préparer ton retour, j’ai insisté pour venir quand même, ça me paraissait tellement dur de ne pas être là, à ta sortie ! 8 Ils ont de drôles d’idées, un taxi… ah ! tu te rends compte ? Le garçon ne répondit rien et se laissa aller, la nuque posée sur le repose-tête. A ses côtés, il sentait le parfum de pipe du vieil homme, l’odeur de ses vêtements propres où perçait la lessive, une eau de toilette subtile et probablement celle de sa peau fleurant à peine le lait. Il retrouverait sa sœur Odile, bénie entre toutes les sœurs, comme l’eau, sauf qu’on a le droit à l’Odile bénite quand on est un petit frère malade en recherche d’un miracle selon le sens commun. Son père papa Gillman, l’anti-héros du patronat, sa mère Rose, déité insignifiante, et leurs amis sans épaisseurs. Mais le sommeil le terrassa, et, quand il s’éveilla, la maison se profilait déjà, toutes portes ouvertes, et la famille le reçut dans ses bras multiples, Civa, un autre mort. Il ébaucha un sourire, mais fut brisé dans l’élan. Sa mère, éblouissante ! femme toujours plus désirable, toute en pâte, à la Rubens, proportion gardée, d’un galbe obsédant s’approchait timidement de lui. Hubert, son père, venu l’embrasser, se dandinait gauchement, il souriait en exhibant un râtelier à faire pâlir un jeune premier, mais la crispation des mâchoires était patente, sa corpulence s’offrait aux bras spectraux de son fils, impossible d’en faire le tour. Odile s’avança l’œil humide, brune élancée possédant le regard du père et le caractère de la mère, et lui tapota la joue ce qui remplaçait chez elle un baiser. L’oncle s’était mis en retrait attendant de guider son neveu vers le foyer retrouvé. Le seuil passé on pénétrait dans un nouvel univers, loin des tombes, un enfer sur mesure. Les questions fusaient en un refrain persistant ; « Ça va mieux… 9 bien ? Va bene ? Qu’a dit le toubib ? Et maintenant que vas-tu faire ? Qu’allons-nous faire ? » Qu’est-ce que la famille allait faire d’un garçon de dix-sept ans et demi, niveau bac plus deux, littéraire, atteint d’un cancer ? Rien, bien sûr, rien du tout, et en même temps rattraper le temps perdu, s’adresser des boutades, se balader, aller au ciné, arpenter les squares, déguster des glaces et des expressos, se retrouver en famille, rattraper le temps perdu, un bain de jouvence Gillman, retour aux sources garanties. Et Odile qui l’étreignait en marchant dans la crainte qu’il ne tombe, convaincue sans doute que ses jambes allaient céder à la moindre flexion, s’émietter à chaque pas. – Kévin, tu as reçu une lettre et devine de qui ? » – Ah non ! pas de ça avec moi ! pensa-t-il, incapable de poursuivre à haute voix, « les devinettes, terminé ! j’en ai eu tout mon saoul avec le toubib, les rébus du style ; chimio, pourquoi, comment et où ?, Vitamines et oligo-éléments ici, antibiotiques, analgésique, neuroleptique, sarcoleptique, tout en « tique » douleur en prime, laisse-moi la lire cette lettre ! » Il saisit l’enveloppe d’un geste précis et rapide totalement imprévu chez un grand malade aux réflexes douteux, et annonça. – C’est Yago Diané mon ami africain, évidemment tu le savais et tu la tenais bien serrée contre toi hein Didile ? Insensible à l’ironie implicite de son frère, Odile s’agite, s’énerve, elle veut savoir, il déplie la lettre le cœur battant, Yago ne peut se lire qu’à mots couverts sous les draps, à la clarté d’une lampe de poche, non, il ne se décide pas, reste pantelant la feuille entre les 10 doigts, les autres le regardent, il ne la lira pas, Odile hausse les épaules et s’éloigne en ruminant quelque vague injure. Rose retourne à ses casseroles, mère irréprochable muette et probe, Hubert se plonge dans le journal, Cyprien jubile, il ressent le bonheur, celui qui restaure uniquement et pas cet ersatz affectueux des retrouvailles à l’issue d’une épreuve. Kévin tire l’oncle à lui et lui glisse dans l’oreille : – Je te la lirais ô Basileus de mes joies ! Et le vieux ricanait du pouvoir formidable de la maladie tandis qu’Hubert, roi Lear caricaturé, remâchait sa jalousie en profonds soupirs, trône maudit que celui du père ! Enfin dans sa chambre… ne mangerait rien ce soir. La lettre vite dépliée, comme une amante dénudée, dévoile un parfum délicat de plante et de terre poudreuse. « Le safran du ciel au couchant me berce d’espoir. Je pense à toi en traversant les prairies en feu où court le jaguar plus long que le corps de ma mère, plus souple que la chevelure des femmes blanches. Il dévore la terre sous ses pattes et me parle de toi, Kéké mon ami, puis-je être aussi rapide que lui et venir un jour te prendre la main. Alors nous nous promènerons sur les rives du lac Nyassa, tu verras les reflets d’un autre temps, celui où les guerriers d’ivoires couronnaient leurs bien aimées d’incisives de léopards, où les gardiens de villages chantaient auprès des hyènes tueuses où des rivières de diamants coulaient entre les doigts des princesses bantous. Les femmes courbées pilent le millet, les hommes se parent de couleurs, la terre ocre et le noir d’os qui donnent un piment de gloire à leur chair, ornementant jusqu’à leur sexe en érection sous la pression des 11 doigts trempés d’argile. Les guerriers se redresseront tels des oiseaux majestueux prêts à l’envol. Nombre de perles noires rouleront encore sur les savanes, rêves non contés et sagesses sorcières. Je t’envoie un peu de cette poussière foulée par le pied africain et qui régale ton imagination. À bientôt. Yago ». Les lettres de Yago, bien que lapidaires, berçaient son âme. L’exultation des mots l’emportait dans cette terre lointaine. Une longue randonnée au pays des morts les attendait et l’amitié les accompagnait sur le chemin poudré d’une immortelle promesse. Au cours du repas de la première journée, Hubert dominait de toute sa stature la famille. – Alors, dit-il sur un ton conquérant, se sentant déjà absout des préjudices à venir, qu’est-ce qu’il te dit ton ami Yago ? » – Oh, comme d’habitude, mais je croyais que tu ne t’intéressais pas à ce genre littéraire… – Lequel ? – Le genre épistolaire. – Ce n’est pas un genre mon garçon, un style tout au plus. Tellement imbu de lui papa Hubert, mordillant le coin de sa serviette, un tantinet rageur. – Si, insiste Kévin, pour moi s’en est un ! « poésie en prose africaine » par exemple ou pourquoi pas ; « correspondance africopoétique ? » – Allons les deux sont valables, on ne va pas se battre pour des mots ! Renchérit Cyprien. Chacun se tait, le vieux possède une culture littéraire indécente quand on songe qu’il n’appartient qu’au terroir du 12 centre de la France et au paysannat, détenteur du seul certificat d’études primaire. Odile avale bruyamment sa bouchée, Rose pâlit, mais n’ajoute toujours rien à la conversation, statufiée. Hubert encaisse étonnamment bien, lui qui a en horreur les remarques de son frère, Cyprien se ressert un morceau de pâté en croûte de sa propre fabrication, un sourire fantomatique errant sur les lèvres. – Oui je vois, poursuit le père avec obstination, ton Africain se prend pour un poète… » Ton sarcastique, empreint de mépris, et d’une pointe aigre écœurante. – Allons, dit Cyprien, le petit peut venir quelques jours chez moi. Il tend une perche à son neveu, une aubaine, aller chez l’oncle qui savait embaumer les vivants tandis que d’autres savaient tellement mieux baiser leurs défunts. Nouvelle thérapie outre-tombe, passage du Styx réinterprété. Fallait-il encore affronter la nuit, épreuve épouvantable. Nuit dans son lit retrouvé comme un palais d’enfance aux odeurs défeuillées, peuplé d’acariens engloutissant sa peau morte, avides de son mélanome, goules minuscules et insatiables, fécondant sans répit leur progéniture impie qui prenait l’aspect de la poussière insaisissable. L’oreiller s’enfonçait mollement, crème onctueuse, et la couverture tombait en un drapé de maître sur son flanc gauche. Le lit était le radeau du Styx, l’ombre porteuse de cauchemars. Les séances de chimio lui revenaient, hargneuses radiations destructrices de cellules malignes, acariennes radiations dévoreuses de cellules vampires. La sueur l’inondait, fleuve semblable au Styx, où le lit dérivait, dont il tenait la barre avec cette dernière énergie des insurgés, 13 capitaine au cœur sur les lèvres… envie de vomir. Il eut un violent haut-le-corps, le drap se couvrit d’un liquide âcre, il poussa une plainte. Odile, tirée de son sommeil, et dont la chambre était contiguë à la sienne, se précipita vers lui, aveuglée par la lampe de chevet, les cheveux en désordre. Elle lui essuya la bouche à l’aide d’une serviette imbibée d’eau parfumée et lui tapota le front délicatement. – Là, là, c’est fini ! » « Pas encore pensait-il, ça n’est pas fini non, ça va durer. » Puis il parvint à se rendormir sans un mot de remerciement, hagard, frappé par cette brève tempête, gisant sur les rives du sommeil comateux qui le caractérisait. Elle s’effaça comme une ombre dans le couloir pour ne pas le déranger. Ses parents ne s’étaient pas réveillés. 14
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