L'île de Circé - Page 1 - test Manuel RUIZ L’Île de Circé Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-020-3 Dépôt légal : Juillet 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 « …Nous arrivâmes à l’île d’Aiaié, là vivait Circé aux belles boucles, la terrible déesse à la voix humaine, sœur d’Aiétès aux cruelles pensées… » – L’Odyssée, Chant X – 7 « …Je regrette les temps de l’antique jeunesse, Des satyres lascifs, des faunes animaux, Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux… » ARTHUR RIMBAUD 8 1280 années avant Jésus-Christ… VLAHIS Dans l’obscurité enveloppante, un pan de lumière se détacha soudain, comme une flamme dans la nuit, la clarté s’engouffra, scintilla telle une invite. Déjà , il fonçait dessus. Depuis des heures et des heures, il vivait dans le noir, secoué de peur. Lui qui ignorait la plus mince frayeur. Puis, le pan de lumière était venu, porte ouverte sur le monde, le vrai, celui où il avait toujours vécu. Tremblant à nouveau, mais cette fois de fureur belliqueuse, il se dirigeait vers lui. Il savait déjà que le combat l’attendait. Il s’engouffra dans le pan de lumière et dut aussitôt fermer les yeux. Le soleil l’éblouissait. Cela décupla sa fureur. Quand il se fut réhabitué à la lumière, il distingua un large espace désert. Tout autour, il crut distinguer comme une palissade qui le fermait totalement. Mais à dire vrai, il ne voyait pas grand-chose. En revanche, il entendait. Des milliers 9 d’insectes bourdonnaient autour de lui. Il ne distinguait que quelques formes mouvantes sur le mur qui l’entourait. Mais tout cela ne l’intéressait pas. Il ne cherchait plus que ce qu’il savait trouver là . Le combat. Il était fait pour cela, n’avait jamais vécu que pour cela. Il était un taureau. Tout son sang bouillonnait, tous ses muscles se tendaient. Son cœur battait à lui rompre le poitrail. Puis il vit l’ennemi. Un curieux ennemi, qu’il n’avait jamais rencontré. Il lui sembla apercevoir trois parties, se mouvant séparément, quoique restant sur la même ligne. Mais cet aspect surprenant ne le préoccupa pas. Aucun ennemi ne lui faisait peur. Il secouait à présent la tête pour tendre ses deux cornes. Peu lui importait qui était cet ennemi, peu lui importait où il se trouvait. Une seule idée l’habitait désormais : tuer, tuer, tuer… * * * « Fais attention, il penche sur sa corne droite… » Vlahis avait parlé très calmement. Elle examinait le taureau avec l’œil perçant que confère l’expérience. Elle évaluait sa masse, sa vitesse approximative, les mouvements de sa queue qui indiquaient plus ou moins son humeur, et surtout la façon dont il mouvait les cornes. Ses deux 10 camarades se tenaient près d’elle. Toutes trois étaient de jeunes filles, simplement vêtues d’un petit pagne et de légères sandales. Les seins juvéniles frémissaient sous le soleil éclatant. Elles étaient alignées sur le sable de l’arène. Tout autour, des milliers de spectateurs entassés sur les tribunes retenaient leur souffle. Le taureau, maintenant, faisait face aux trois jeunes filles, les cornes bien dressées. Il attendait l’assaut de l’adversaire pour charger lui-même. « Allons-y », dit alors Vlahis. Les trois jeunes filles s’avancèrent en file, Vlahis en tête. Le taureau, alors, chargea. Un monstre préhistorique dévalant sur le sable. Vlahis fit ce qu’elle avait fait tant de fois. Elle attendit calmement la charge. Puis, soudain, elle plongea en avant. Son petit corps presque nu passa entre les deux cornes menaçantes. Elle prit appui des deux mains sur le dos du taureau pour effectuer sa cabriole et se reçut sur les pieds dans le sable, derrière le monstre. Elle n’eut que le temps de se retourner pour recevoir sa camarade qui venait d’effectuer la même cabriole. Puis toutes deux reçurent la troisième qui les avait suivies. Un tonnerre d’acclamations s’éleva des tribunes. Les trois jeunes filles saluèrent le public. Vlahis salua plus précisément la loge royale. Là bas, entre les colonnes, la reine se tenait assise, entourée des prêtresses et des conseillers. Vlahis devina son regard posé sur elle et agita le bras. 11 Le taureau, surpris d’avoir vu l’ennemi s’esquiver, tourna en rond quelques instants dans un coin de l’arène. Les trois jeunes filles en profitèrent pour se replacer en ligne. Le taureau chargea à nouveau avec la même fureur, avec la même caste. Vlahis, pour la deuxième fois, plongea entre les cornes et fit voltiger son petit corps par-dessus le monstre. Ses seins se balancèrent frénétiquement quand elle atterrit derrière le taureau. Ses deux camarades la rejoignirent très vite. Le taureau, une fois de plus, chargea dans le vide, stupéfait d’avoir vu disparaître l’ennemi. À nouveau, les applaudissements. À nouveau, Vlahis regarda la loge royale et la reine. Maintenant, venait le troisième et le plus dangereux exercice. Vlahis, quand le taureau chargea, s’accrocha énergiquement aux cornes et fit basculer son corps par-dessus l’animal. Elle se reçut sur les pieds et sur la croupe sombre du taureau lancé à toute vitesse. Elle sauta ensuite pour se retrouver sur le sable. Ses deux camarades exécutèrent le même mouvement. Le délire souleva les tribunes. Les trois jeunes filles, conscientes d’avoir conquis le public, quittèrent l’arène sous les applaudissements. Les deux camarades de Vlahis retrouvèrent aussitôt leurs parents qui les embrassèrent chaleureusement. Quant à elle, elle monta en courant dans la loge royale. Tout le monde s’y était levé. Prêtresses et conseillers sourirent en la voyant arriver. La reine, elle aussi, était débout, très belle dans sa robe. Son 12 corsage de prêtresse laissait ses seins à découvert. Vlahis, haletante, se jeta contre elle. « Comment ai-je été ? » demanda-t-elle, toute essoufflée. « Tu as été merveilleuse, ma fille, répondit la reine dans un sourire. Vraiment merveilleuse. Je suis fière d’être ta mère … ». Et elle l’embrassa longuement sous les applaudissements qui n’en finissaient plus. Un peu plus tard, Vlahis alla dans le fond du sanctuaire assister au sacrifice du taureau qu’elle venait de combattre. Elle n’éprouvait aucune cruauté envers les animaux, mais aimait la beauté du sang rouge bouillonnant sur la robe noire de l’animal. Le beau monstre s’affala sur le sol du sanctuaire et tressaillit encore quelques secondes d’un reste de vie avant de trépasser pour la gloire des dieux et déesses de la Crète. Alors, la clameur populaire résonna dans les rues et la fête put commencer. * * * « Vlahis, Vlahis ! Vas vite au palais : ta mère t’appelle. » Elle courait. Ses pieds nus martelaient le sol sans s’écorcher. Ses mamelles, toutes aussi nues, tressautaient sous la course, car elle ne portait qu’un 13 simple pagne. Elle traversait en courant Temikos, sa ville. Une grande ville, selon les dires de tous. Elle comptait une centaine de maisons, et bien plus d’un millier d’habitants. C’était la ville de Vlahis, celle de sa mère. Elle saluait en passant le boulanger, le charpentier, le potier, le tailleur, tous ces braves gens qu’elle connaissait depuis toujours et dont les enfants avaient grandi avec elle, dans la rue. Ils étaient son horizon depuis toujours. Elle arriva au palais, situé non loin du sanctuaire où elle avait, quelques jours plus tôt, brillamment combattu le taureau. Ses pieds nus coururent alors sur un parquet luisant et ce furent les esclaves qu’elle salua au passage. Elle traversait de grandes pièces, aux murs et aux plafonds décorés de merveilleuses fresques. Elle s’arrêta, haletante, à l’entrée de l’appartement royal. Sa mère était assise dans la grande pièce presque nue. Elle se leva en apercevant sa fille. Son corsage de prêtresse, comme le voulait la coutume, laissait sa poitrine à découvert. Quand Vlahis se blottit contre elle, elle colla sa tête contre ces mamelles qu’elle tétait encore peu de temps auparavant. « Maman, tu m’as appelée ? Que voulais-tu me dire ? » Sa mère ne répondit pas tout de suite. Elle lui dispensa toutes les caresses et paroles d’affection 14
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