L'ombre des anges, L'intégrale - Page 1 - Vincent Deunette L’INTEGRALE L’OMBRE DES ANGES Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISB978-2-8121-2454-9 Dépôt légal : Décembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 AVANT-PROPOS J’écris depuis l’âge de douze ans. J’ai commencé par des nouvelles fantastiques, puis, à l’adolescence, j’écrivais des poèmes et des chansons. A 17 ans, je me suis mis à vouloir écrire des romans. Mais j’étais trop emporté par ma créativité et je finissais toujours par mettre de côté ce que j’avais commencé pour repartir sur une autre histoire complètement différente. Mon père, qui avait un goût prononcé pour les lettres et la langue française en général, appréciait me voir écrire. Lorsqu’il lisait les prologues de mes romans, il me conseillait sur l’usage de certains mots et, à la fin de ses lectures, me reprochait gentiment de ne pas finir ce que je commençais. C’était une faille contre laquelle je n’arrivais pas à lutter. Mais un jour, j’y arriverai… Je saurai centrer mon énergie sur une histoire précise et la terminerai ! Samedi 6 Novembre 2004, Je suis rentré de saison depuis deux ou trois jours (je suis responsable adjoint d’animation en villages vacances) et je suis de retour chez ma mère. Ce soir, elle devait me conduire chez mon père pour que j’y passe deux semaines de vacances avant d’enchaîner sur une nouvelle saison. Mais aujourd’hui, maman ne se sent pas très bien. Elle a quelques soucis de santé et la semaine de travail a été très fatigante. « – Ça t’embête si je t’emmène chez ton père demain ? Je suis vraiment trop fatiguée, me dit-elle. » J’acquiesce. Je la comprends. Elle vient de passer plusieurs mois, seule, à la maison comme au travail. Elle a besoin de se reposer un peu. J’envoie donc un SMS à la fille de mon ancienne nourrice qui vit deux maisons après celle de mon père. Comme il n’a pas le téléphone et qu’elle ne lui parle pas, je lui demande de déposer un mot dans la boîte aux lettres pour expliquer à mon père que je n’arriverai que demain dans la journée. Bien évidemment, elle accepte. 9 Je prépare soigneusement mes affaires pour le lendemain. L’essentiel, c’est ma caméra ! J’ai filmé tant de choses pour mon père. Avant de partir en saison, il m’a promis d’arrêter de boire. Je n’aurai jamais cru cette énième promesse si je n’avais pas eu la confirmation par la venue à la maison d’un parrain des alcooliques anonymes. Mon père a enfin franchi le cap ! L’alcool a toujours été le fléau de la famille. C’est lui qui a isolé mon père dans son passé, qui l’a forcé à me frapper très souvent et très fort. C’est à cause de lui si papa a perdu tous ses emplois, et par sa faute également, maman est partie de la maison, nous emmenant ma sœur et moi pour nous protéger du démon qui rongeait mon père. Rien ni personne n’a jamais su le raisonner, ni même l’aider. C’est par un beau jour de Mars 2004 où, suite à un entretien à l’ANPE, un conseiller à dit à mon père de ne plus espérer trouver du travail. Il lui a fait comprendre que l’alcool avait gagné la bataille… Qu’il était trop tard… Et là , mon père a eu un électrochoc. Il s’est mis à pleurer. Il voulait travailler ! Il aimait travailler ! Mais voilà , il venait de réaliser qu’il souffrait d’un mal terrible depuis des années… C’est là qu’il a demandé de l’aide au conseiller. Pour ça, je l’admire. Combien de courage faut-il à un dépendant de l’alcool pour ravaler sa fierté et oser demander de l’aide ? Beaucoup ! Le jour où il m’a annoncé sa décision fut sans doute le jour où, de toute ma vie, j’ai ressenti le plus d’espoir. Comme je devais partir en saison, j’ai conclu un pacte avec lui. « Si tu tiens jusqu’à mon retour en Novembre, je t’emmène passer un week-end à Paris et je te conduis sur la tombe d’Edith Piaf ». Il en a pleuré lorsque je lui ai proposé ça. Edith Piaf, c’était son idole, avec Brel et Brassens. Puis, sur ces paroles suivies d’une embrassade retenue (mon père et moi n’avons jamais été très affectueux l’un envers l’autre), j’ai dû m’en aller pour une saison. C’est le 4 Septembre que je le verrai brièvement grâce au mariage de ma sœur. Il sera sobre et portera à merveille le costume que ma sœur lui a offert pour l’occasion. Après ce jour de bonheur, je retournerai finir ma saison et ne reviendrai que début Novembre. Si ma caméra est si importante, c’est parce que j’ai pleins de vidéos à montrer à mon père. Lui qui m’a toujours mis au défi de finir un texte que j’avais commencé, j’y suis arrivé ! En effet, en saison, j’ai écris un spectacle d’une heure quinze qui a fait un tabac ! Je l’ai filmé pour lui montrer. Il sera fier de moi mon père. Ce n’est pas un tendre et pourtant, il peut vite s’émouvoir si on le touche où il faut. Je veux juste qu’il me dise qu’il est fier de moi… Je me suis même filmé sur scène en chantant « Le port d’Amsterdam », « L’hymne à l’amour » et « La valse à 1000 temps », quelques unes de ses favorites. Il sera content mon père. L’apothéose des vidéos, ce sera le pèlerinage que j’ai fait sur la tombe de Georges Brassens. 10 Sur le monument, on peut voir une rose artificielle. Sur chacun de ses pétales, des badauds ont écrit un mot, une prière. J’ai donc fait de même. Sur un pétale vide j’ai écris « Protège mon père, il t’aime beaucoup ». Bref, toutes ces bandes devraient lui donner de l’espoir et l’encourager à poursuivre sa sobriété. C’est pour ça que je suis content de faire mon sac et j’ai hâte d’être à demain pour lui montrer tout ça. Dans la soirée, Régis, un voisin de Papa, frappe à la porte. Sa femme est à l’hôpital. Elle est mourante. Il est venu inviter mon père à passer la soirée chez lui pour pallier à sa solitude et à l’inquiétude qu’il éprouve pour son épouse. Mon père lui explique que je dois arriver sous peu mais Régis insiste. Il lui dit de venir juste une heure ou deux. De toute façon, il sait bien que si mon père n’est pas chez lui, j’irai forcément taper chez les voisins. Papa finit par accepter… Deux minutes après qu’il soit entré chez Régis, la fille de ma nourrice dépose le mot dans la boîte aux lettres. Mon père ne le verra donc pas et m’attendra en vain toute la soirée. Régis lui propose du vin. Après tout, vu les circonstances, il accepte un petit verre, puis un autre, et un autre… Plus tard, la radio diffuse « L’hymne à l’amour » d’Edith Piaf. « – Le jour où je meurs, dit mon père, je veux cette chanson à mon enterrement. » Les heures défilent et je n’arrive toujours pas. Mon père s’inquiète mais l’euphorie de l’alcool dissipe vite les angoisses. Vers quatre heures du matin, Régis a mal au dos. Une douleur insupportable, comme s’il était bloqué. Il prend congé poliment en disant qu’il a juste besoin de s’allonger un peu dans le canapé mais certifie à mon père que ce dernier peut rester là , qu’il revient vite. Dans la nuit, je fais un rêve, un long rêve… Je suis dans la rue de mon père. Je veux lui faire la surprise mais, bizarrement, je ne trouve pas sa maison. J’ai beau traverser de long en large, la maison de mon père a disparue… J’angoisse… Dimanche 7 Novembre 2004, 6h30… Régis ouvre les yeux. L’aurore perce déjà les vieux rideaux du salon. C’est un bruit étrange qui vient de le réveiller. Régis a plusieurs chiens et ceux-ci sont en train de pleurer et d’imiter le cri du loup depuis quelques minutes déjà . Intrigué, Régis se lève. Il arrive à la salle à manger. Mon père est endormi, la tête emmitouflée dans ses bras posés sur la table. Il sourit, tel un enfant qui ferait de doux songes… Régis tente de le réveiller 11 mais en vain… Ils ont beaucoup bu, c’est sûrement ça. Pourtant, lorsque Régis pose sa main sur mon père pour le réveiller, il réalise qu’il est froid, très froid… Régis comprend… 8h15… Je me réveille en sursaut, le front suintant de sueur… Dans le salon, j’entends ma mère qui décroche le téléphone qui l’a réveillée elle aussi. « Mon père est mort », c’est la première phrase qui me vient à l’esprit comme une certitude que rien ne saurait contredire. Ma mère pleure. Elle lance un bref « Je réveille ton frère et on arrive ». Paniqué, voulant éviter d’entendre la confirmation de mes pensées, je referme les yeux. Ma mère ouvre la porte et me réveille en sanglots : « Vincent, réveille toi, ton père est mort ». J’ouvre les yeux, dépité. Je ne pleure pas. Je le savais avant qu’elle ne décroche ce foutu téléphone. Je me lève calmement, perdu, choqué, abasourdi… Je dois me préparer, ma sœur nous attends là bas. Sur la route, ma mère est en larmes. Je ne pleure toujours pas. Dans la voiture, je regarde défiler le paysage. Plutôt que de réaliser ce qui vient d’arriver, je me pose une seule et unique question : « Pourquoi ? » Puis, une série de suppositions troublantes me vient en tête : « Et si j’y étais allé hier soir ? Serait-il encore en vie ? L’aurais-je retrouvé mort au petit matin ? Le destin m’a-t-il épargné ou trahi ? Est-ce le destin ? Ou Dieu ? » 45 Minutes plus tard, nous arrivons dans la rue de mon père. J’aperçois un des frères de ma mère qui se dessine dans l’horizon grisâtre. Avec lui, ma sœur. Elle non plus ne pleure pas. Ma mère se gare devant la maison de mon enfance et sans réfléchir, j’ouvre la portière pour me précipiter vers ma sœur. Instinctivement, elle fait la même chose et, dès qu’elle me serre dans ses bras, j’éclate en sanglots. Instinctivement là encore, elle fait la même chose… Après ces tristes retrouvailles, elle nous explique : « – Régis l’a retrouvé mort… Il a appelé les pompiers, puis, en fouillant la veste de Papa, il a retrouvé le numéro de Marylise. C’est elle qui m’a prévenue et j’ai téléphoné à tonton parce que je ne savais pas quoi faire. » Marylise, la sœur jumelle de mon père, sort alors de chez Régis en larmes et vient nous embrasser. Elle a vu les pompiers allonger mon père sur le sol… Elle les a vu espérer jusqu’au bout… Puis elle les a vu se résigner… Et enfin, elle les a vu emmener le corps froid et sans vie de mon père… 12 Mon père, qui était d’ordinaire si triste et si seul, aura un enterrement de roi. Il sera couvert de fleurs et l’église sera pleine à craquer de tous les gens qui ont croisés sa route. De tout cela, il en ressortira un sentiment particulier… J’ai clairement ressenti les remords de tous ces gens, amis, famille… Mon père n’a jamais été ni plus ni moins qu’un grand enfant, innocent, inconscient, influençable, malheureux, écorché… A cause de l’alcool, tout le monde l’a fuit… Pourtant, ce jour là , j’ai eu l’impression de voir une assemblée d’adultes aux funérailles d’un enfant abandonné qui ne demandait qu’un peu de chauffage et de pain l’hiver, un peu d’amitié, de compagnie… Dans ces regards coupables et tristes, j’y ai trouvé du réconfort. Ils regrettaient… Ils prenaient conscience que mon père était quelqu’un de bien… Pour ça, je les remercie… Après la mort de Papa, je plaque tout pour vivre chez Maman. Je refuse tous les postes de saisons qu’on me propose pour passer une année sombre, aussi sombre que la dépression qui m’envahit pendant plusieurs mois. Puis, un soir, alors que je pleure en cachette dans ma chambre, mon père me fait signe. La même nuit, il me visite dans mes rêves… Puis la nuit suivante, et la suivante, et toutes les autres… Après quatre mois de deuil, je décide d’écrire. Mon père était fier lorsqu’il lisait mes textes. Cette fois-ci Papa, je vais écrire un roman, et je te jure sur ce que j’ai de plus cher que, pour toi, je le finirai ! Et j’irai au bout de mon rêve, je serai édité… Et un jour, je serai écrivain ! Tu seras fier de moi du haut des cieux papa je te le promets ! C’est alors que s’enchaînent les heures, les jours, les nuits, les semaines, les mois, pour finalement donner naissance à « L’ombre des Anges ». 13 PROLOGUE Un hurlement de terreur ricocha sur tous les murs de la maison, s’infiltrant dans les moindres recoins, puis, la porte de la salle de bain s’ouvrit pour laisser apparaître une jolie jeune femme aux longs cheveux bruns. Elle posa une seringue vide sur un meuble et essuya d’un revers de la main les larmes qui roulaient sur ses joues. Elle entendait les cris mais se contentait d’attendre, figée, en sanglotant, que l’homme qui hurlait tant de souffrances se calme enfin. Après quelques interminables secondes, le silence revint, plus inquiétant que jamais, comme si aucun bruit n’était jamais venu le perturber. La grande brune reprit son souffle, prêta l’oreille pour être certaine que les cris s’étaient bel et bien terminés, puis se dirigea vers la cuisine. Elle ouvrit le deuxième tiroir sous le plan de travail et en sortit un grand couteau de boucher à la lame aussi tranchante qu’étincelante. Après une seconde d’hésitation, elle se décida. D’une main délicate, elle referma le tiroir et s’éloigna avec l’arme tranchante. Elle attrapa les clés de voitures posées sur la console de l’entrée et sortit de chez elle. A peine était-elle arrivée dehors qu’elle remarqua le comité d’accueil : Une horde de corbeaux, perchés de çà de là , avaient les yeux braqués sur elle. Ils semblaient épier le moindre de ses gestes, attendant inexorablement le signal qui leur donnerait l’assaut. Stupéfaite, terrifiée, la jeune femme dissimula son arme dans sa manche, puis avança lentement, prudemment, vers le portillon. Tandis qu’une rangée de corbeaux l’observait depuis la clôture voisine, trois autres de ces volatiles, perchés sur des lignes électriques, la fixaient d’un œil impartial. La demoiselle passa la petite barrière de bois. Elle ne réalisait même pas que les larmes lui rongeaient encore les yeux tant elle était concentrée. Devant elle, à quelques mètres de là , se trouvait sa voiture. Au moment où elle fit un pas vers elle, un corbeau, plus gros que tous les autres, vint se poser sur le capot avant du véhicule. Il la contempla de ses yeux ronds faits de ténèbres : 17 « – Tu ne me fera aucun mal, balbutia la jolie brune. Je t’ai invoqué bien avant elle. C’est moi que tu dois protéger ! » Sur ces paroles, le volatile poussa un croassement sinistre qui résonna dans toute la rue. C’est alors que, dans une assourdissante cacophonie de bruissements d’ailes et de cris, toute l’armée d’oiseaux noirs se rua sur elle. Assaillie de tous côtés, la jeune femme se mit à hurler tout en se débattant frénétiquement tandis que les griffes et les becs s’acharnaient sur ses vêtements, ses cheveux et sa peau. Tant bien que mal, elle parvint à extraire son arme de sa manche. Elle empoigna une aile au hasard et trancha dans le vif. Elle attrapa ensuite une paire de pattes qui lui enserrait l’épaule et claqua violemment le volatile sur le bitume. Brusquement, comme la foudre déchirerait un ciel tranquille, un coup de feu retentit. Surpris, les oiseaux de mauvais augure prirent leur envol. La victime, essoufflée, égratignée, releva la tête et aperçut un voisin armé d’un fusil : « – Bon sang, proféra-t-il. Mais qu’est-ce qui se passe ici ?! » Sans perdre de temps, la nuée de corbeaux réapparut et fonça en trombe sur l’individu armé. Difficile à intimider, l’homme fronça les sourcils et enchaîna les coups de feux. La grande brune, elle, ramassa son trousseau de clés et profita de la diversion pour se retourner vers la voiture. Sur le capot, il était toujours là , stoïque, immobile, le plus gros de tous… Le chef… La demoiselle se figea et le fixa droit dans les yeux, tandis que des lambeaux de corbeaux zébraient le ciel, tels un funeste feu d’artifice où les cendres seraient remplacées par des plumes. Concentrée, elle fronça les sourcils, serra les poings, les dents, puis, brandissant son couteau, elle s’écria : « – Viens te battre enfoiré ! » Sur ces paroles, l’animal ouvrit grand le bec pour en extirper un sordide croassement de rage, puis, déployant ses grandes ailes noirâtres, il fonça vers sa proie. Tout comme il venait de pousser un ultime croassement, le fusil, lui, cracha sa dernière cartouche qui fit, sur-le-champ, tournoyer l’oiseau dans les airs, mêlant plumes et sang qui fusionnèrent dans une brève giclée avant de s’écraser sur le sol, comme ce corbeau si impressionnant qui n’était, désormais, plus qu’un pantin désarticulé. La femme fixa son voisin qui la contemplait d’un œil à la fois satisfait et interrogateur : « – Tout va bien ? Lança-t-il. Oui, souffla-t-elle encore sous le choc, je vais bien… » Les jambes engourdies, elle avança vers sa voiture en titubant et ouvrit la portière. D’une main tremblante, elle mis le contact et débraya. Les 18 roues écrasèrent, dans un sinistre craquement, les quelques dépouilles de corbeaux qui gisaient là , puis, la voiture s’éloigna… Sur le côté, le chef, le plus gros d’entre eux, le plus dangereux peut-être, était allongé, complètement disloqué, le bec grand ouvert, inerte. Dans un inexplicable soubresaut, ses ailes se déployèrent, ses yeux redevinrent vifs. Il se redressa promptement, poussa un croassement, puis s’envola vers un ciel grisâtre… 19
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