Histoire d'un bonheur simple - Page 1 - test Philippe Roucarie Histoires d’un bonheur simple CR É E R Philippe Roucarie Histoires d’un bonheur simple CRÉER Du même auteur Le Parjadis de solitudes (Éd. CRÉER - 1996) Le vent de la ville (Éd. CRÉER - 1998) (Prix Jean Cibié) Le cheire des anges (Éd. CRÉER - 1999) Les Maîtres du temps (Éd. CRÉER - 2001) La lumière du souvenir (Éd. CRÉER - 2002) Le Roc des ombres (Éd. CRÉER - 2003) Un passé pas si simple (Éd. CRÉER - 2004) Le paradis du grand loup blanc (Éd. CRÉER - 2005) © éditions CRÉER - 43102 Brioude ISBN : 978-2-84819-069-3 Lorsque l’on demandait à François ce qu’avait été sa vie – ses vies plutôt – devant ses yeux semblait toujours se profiler un nuage. Mais il acceptait, parfois, de regarder par-dessus son épaule, deviner dans la pénombre ces lumières qui bordaient le chemin. Alors il acceptait d’en recueillir une tout doucement, au creux de ses souvenirs. « Raconte ! » Et de toutes ces émotions naissait un bouquet pareil à celui des champs, curieux dans sa diversité, sans faute dans ses couleurs. Car il en était pour lui comme pour la Nature qui, elle ne commet jamais d’erreurs. Mais dans un Monde qui devenait de plus en plus étroit au fur et à mesure que les moyens de communication se diversifiaient, c’était toujours à son univers d’enfant qu’il s’ancrait, c’était sa Vie qu’il revivait. Et face à ses amis, ses compagnons de toujours depuis le Cours Préparatoire, réapparaissaient ces horizons fermés où s’était épanouie leur jeunesse : la rivière à leurs pieds, le plateau, là-haut, à l’ombre des montagnes, la forêt, là-bas, qui les amenait tout droit aux volcans où naissait la Légende. La rivière ? Elle était née quelque part au-delà de l’horizon dans un cirque que Charlou appelait « Les Sources ». Charlou ? Il y gardait le troupeau, fabriquait le fromage, y vivait une histoire mille fois répétée. La Noiraude y emmenait la caravane en Mai, la ramenait avec la première neige. La rivière, à sa porte était un sourire au travers d’une immensité plate, un filet anodin qui demandait une grande imagination pour deviner à travers ce clin d’œil, les prémices d’un destin hors pair. Elle avalerait, tout au long de sa route, des sources semblables pour devenir ce qu’elle était, juste au pied du bourg, première étape vers une notoriété qui la destinerait à trôner dans la salle de classe, derrière le tableau, référence du Maître qui en suivrait le cours avec la baguette de coudrier. Mais pour nos petits pirates, elle était le repaire d’une quantité de truites qu’ils amenaient doucement de leurs remises à leurs musettes, dissimulés par la ran3 gée des frênes qui, elle, les rendait invisibles d’une route où se situait le danger : « Tu crois qu’on peut nous voir ? » Ils aimaient à se faire peur. Aux époques où la neige fondait, où l’eau ressemblait à la glace, sagement, ils pêchaient à la ligne, fiers de se laisser voir, de montrer leur adresse, de se forger un alibi vis-à-vis de ceux qui, plus tard, les accuseraient de transformer la rivière en désert. Seulement, la ligne, c’était la technique, la main, c’était l’émotion. Un monde tout autre !… François s’arrêtait là. Au-delà, ses camarades ne l’auraient pas compris. Mais pour lui, la rivière c’était l’eau, c’était sa chanson, c’était son odeur. Quand il s’échappait de son Lycée lointain ou plus tard de sa classe, il était toujours attiré par le même remous qu’il rejoignait en tapinois, comme pour surprendre un secret que son Amie aurait eu tendance à cacher. Il aimait l’aube à la fin de l’été au moment où la Nature, doucement, étalait le baume de sa douceur. Elle se réveillait d’une nuit sans vent, sans lune, bruissante d’étoiles, de sonnailles, de grillons, une nuit douce, un peu mélancolique, une nuit d’Automne, celle des beaux jours oubliés. Et là, il laissait le bien-être l’emporter, conscient d’assister à une résurrection. Par secousses le jour se levait. Un arbre apparaissait, invisible la seconde précédente, un autre, une cabane là-bas, au fond du pré, là où son frère rangeait le matériel, la bordure de la route, plus haut et, par-dessus la Roche d’Urlande, l’horizon. Le ciel devenait clair, triomphant. Le premier rayon de soleil fusait, né derrière le Mont Redon, trait de feu à travers l’azur. Oublié il regardait renaître la rivière. C’était toujours le même spectacle, c’était toujours la même odeur indéfinissable, faite d’herbe promenée, de pierres caressées, de fleurs cueillies au hasard des berges et emmenées vers un monde dont elles se racontaient la légende, les soirs d’été lorsque l’eau ne couvrait même plus leurs voix. Plus encore, l’odeur de la terre, celle des contrées inconnues où elle avait côtoyé le magma, aliment des volcans qui, aujourd’hui, semblaient fumer encore. Et elle était remontée vers la surface au travers de roches de plus en plus dures, de sables, de graviers, avait happé au passage ce parfum tellurique qui était le sel de la Terre. 4 C’était une odeur indéfinissable où l’eau rejoignait l’herbe dans le mystère de la création. L’homme a su en déterminer les éléments, il a échoué devant leur âme… Et dans le même temps le bruit naissait. Quand il était arrivé, la rivière semblait silencieuse. Elle aussi dormait. Il lui fallait le jour pour ouvrir les yeux, s’étirer, repartir dans cette fuite inexorable qui, de petit ruisseau de montagne, l’amenait à une sœur beaucoup plus grande et là-bas, au bout du périple, à la mer. Il souriait, François. Dans cette immensité qui venait respirer au pied de la ville où il avait été nommé, vivaient quelques gouttes de ce qui avait été le bonheur de son enfance. Pour le moment elle se réveillait. Le premier bruit était un roulement lointain, pareil au tambour des sables. Il arrivait du fond du pré, de plus loin encore, impossible à identifier, toujours fuyant, toujours ailleurs. Et soudain, à ses pieds, inaudible la seconde d’avant, le courant s’était mis à chanter. Il venait droit du calme, accélérait brutalement, ébauchait un remous, rebondissait entre deux pierres et, dans un semblant de chute, lançait à la volée quelques gouttes qui reprenaient aussitôt une fuite précipitée. L’eau bruissait, dominant jusqu’au chant du merle qui, perché sur le tilleul, magnifiait l’aurore. Dans la vie profonde de sa campagne, la rivière avait repris son rôle à côté des sonnailles, du vent dans les sapins, des oiseaux qui, tous, sourds aux trilles des autres, se lançaient dans une improvisation dont l’ensemble aurait pu être une cacophonie et qui, mystère de la Nature, devenait sublime. Heureux jusqu’au fond de l’âme, François, immobile, disparu presque, écoutait. Mais de tout cela il ne dirait rien. « François, raconte !… » Alors, il revenait à la grosse truite de la Begeoune qui les avait tant nargués, à la manière dont Petit Louis l’avait escamotée, trahie par la suffisance que lui donnait l’impression d’avoir su choisir son refuge et aiguisé sa méfiance. Il évoquait pour la centième fois ces inconscientes de la montagne qui, au moment du frai, quittaient le ruisseau protecteur pour une rase plus étroite, un filet d’eau et finalement échouaient dans l’herbe où il suffisait de se baisser pour les amener de la musette du petit brigand à la poêle du cordon bleu. 5 Mais il n’abandonnait pas pour autant la rivière. Depuis les sources au pied du buron de Charlou jusqu’à l’endroit où était son bonheur, il imaginait sa vie, sa promenade, d’abord au travers du plateau entre deux rives qu’elle avait creusées comme à l’aide d’une bêche, et puis sa fuite vers la vallée entre une double rangée d’aulnes et de frênes de plus en plus hauts, de plus en plus serrés. L’eau devenait noire. Elle imitait la couleur de la truite et faute d’avoir connu le soleil, elle conservait cette fraîcheur qui, pour nos petits pirates, était à peine mieux que la glace. « Qu’est-ce qu’on avait froid !… » Ils évoquaient leurs premières pêches à la main, en Avril voire en Mai, où leurs victimes étaient des fusées et eux, tellement frigorifiés, avaient l’impression que leurs doigts étaient de bois. Au-delà, de sa rivière, il savait peu. Elle retrouvait la vallée, commettait l’erreur de traverser des villages. Elle était déviée pour arroser des jardins et de cavale sauvage devenait animal de compagnie. Mais heureusement, au pied d’un pont perdu dans la forêt, elle rejoignait la Dordogne, première étape vers une vallée lointaine, des barrages mais aussi des gouffres et, au bout du périple, la mer. « Raconte !… » Pour ses camarades de toujours la rivière c’était la pêche, les truites qui abondaient, une réussite éprouvée. C’était amusant. Il manquait la passion. Suivait la montagne, deuxième acte d’une pièce où les acteurs étaient en place. Jeunes ils avaient entendu parler du col, là-haut, ouvert par la Nature entre deux puys. Ils en avaient rêvé. Mais elle était devenue presque abordable lorsque les troupeaux l’été, la prenaient d’assaut. Restait malgré tout une part de l’imaginaire qui devenait de plus en plus réduite au fur et à mesure que les copains - Charlou par exemple avaient, eux aussi, suivi la transhumance. « On ira le voir !… » C’était un premier pas vers l’Aventure. Et ils y étaient allés. De la première expédition ils se rappelaient peu. Ils l’avaient abordée comme les visiteurs non avertis abordent le désert. Ils avaient avancé la pointe du pied, gardé les repères lointains de la Devèze, 6 du château de Murat la Rabbe et du Puy de Menoyre. Ils avaient fait mine de s’aventurer, tourné surtout en rond, voulant cacher leur indécision derrière leur ignorance. « Tu sais où il est Charlou ?… » Et tout de suite : « C’est grand !… » En fait pour leurs petites jambes, c’était immense. Mais au fur et à mesure qu’ils apprenaient, l’envie devenait plus pressante. « On y va ? - Jusqu’où ? - Au Suc de la Tourte !… » C’était tout là-haut, à la limite de l’horizon, un monde inconnu. De suite, ils avaient vu que c’était une question de courage, pas d’inquiétude. La montagne, le plateau plutôt, avançait par à-coups. Les collines moutonnaient, une s’effaçant pour laisser place à deux semblables, à trois le plus souvent, avec leur petit marais au pied et un ruisseau de poupée qui s’échappait vers un destin qui se situait tout en bas. Mais jamais des petits accidents de terrain ne cachaient les repères. Ils devenaient seulement plus petits au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient. Par beau temps, comme ils l’avaient choisi, c’était avant tout une promenade. Malgré tout, elle n’était pas anodine. Le matin, quand ils étaient partis, dans le soleil qui émergeait doucement, ils avaient découvert leur but, là haut, à une distance de marche qui leur avait paru accessible. Trois heures plus tard ils semblaient ne pas s’en être rapprochés d’un pas. Et ils avaient mesuré alors la vanité de leur tentative. Marcher dans la montagne ce n’était pas progresser sur un terrain qui semblait plat dans un effort qui paraissait aisé. Ils étaient toujours un pied sur une bosse, un pied dans un trou. A midi ils n’avaient pas parcouru le quart du voyage. Et c’est alors qu’ils en avaient mesuré la difficulté. Ils étaient au milieu d’un espace qui leur a paru immense et ils se sont rappelés ce que leur avait dit Francelou : « Il y a des pays où de grandes montagnes feraient se perdre une caravane ! La nôtre ? Elle ferait se perdre un homme !… » 7 Et ils ont pensé que, l’hiver, dans la tempête de neige, celui qui quitterait la piste ne la retrouverait jamais. Plus tard, ils iraient, c’était sûr et tout malins qu’ils étaient un jour ils joueraient avec la peur. Mais ils étaient plutôt les enfants de la vallée. François, lui, habitait à l’écart, dans un petit village, loin du bourg et tout près de la forêt qui était son horizon. Il avait été le premier à s’y risquer. Et là, c’était un monde tout autre. « Raconte, François !… » Son Grand-Père l’y avait conduit, un jour, davantage pour lui inspirer la peur que pour apprendre. Ils étaient allés là-haut, près du Mont de Bélier et de là à leurs pieds, ils avaient découvert. Passé le lac, les arbres formaient le premier rang. Mais il n’était guère inquiétant. Les hommes l’avaient transformé en dentelle, prélevant ce qui était indispensable à leur vie. Derrière, par contre, se devinait un monde compact. Et le Petit écoutait son guide : « Là ? C’est Algères, plus loin les Maubert. La forêt est un bloc, une masse. Mais ce ne sont pas des bois de plaine où des allées laissent découvrir un pays de promenades, de chasses, de champignons et d’évasion. Ici, il n’y a pas un mètre de territoire qui soit plat. Les collines se suivent, se croisent, se chevauchent parfois, débouchent invariablement sur des rivières à leurs pieds qui écument, grondent et se précipitent dans la vallée comme si elles véhiculaient la peur. Et souvent, même si tu arrivais à les franchir, tu te heurterais à des à-pics verticaux, résultats de leur interminable travail de sape. » Il avait alors marqué un temps de silence. Il savait son petit bonhomme aventureux. Voulait-il lui laisser comprendre qu’aborder cette masse était un danger ? Sûrement ! Et il avait continué : « Au début, tout le monde connaît. Après et jusqu’à la rivière il y a les deux ou trois braconniers : le Josse, Garlou. Plus loin, là où tu vois l’à-pic, personne ne s’y est aventuré, tout au moins de notre mémoire d’homme !… Mais il n’avait pu s’empêcher d’ajouter : « On a bien dit qu’à d’autres époques des familles, pour échapper au bagne s’y étaient réfugiées. On a dit que derrière, dans un endroit qu’aucun humain ne connaît 8 aujourd’hui, il y aurait les restes d’une cabane, d’un pré, d’un jardin. Mais je crois que tout cela est la Légende !… » Seulement dans la tête de François et surtout dans celle de Petit Louis il avait semé la graine de l’envie. Et un jour beaucoup plus tard, ce compagnon intrépide avait tenté l’Aventure. C’était un matin de Novembre, une de ces journées dont on ne sait au juste si elle est une fin d’Automne ou déjà l’avant-garde de l’hiver. La Nature était silencieuse. Le merle lui-même, incorrigible bavard, s’était tu. Avec le jour, le brouillard était monté de la lointaine vallée et il noyait les arbres dans un flou dont on ne savait s’il dissimulait le bois entier ou simplement habillait les sapins d’un suaire vaporeux. Et c’était alors qu’en bordure du lac, Petit Louis avait buté sur la trace de celui qu’il considérait comme son adversaire privilégié. Ils se connaissaient depuis ce jour de Mars où leur rencontre avait laissé au petit les mains moites et un curieux frisson qui lui coulait le long du dos. La chasse venait de se fermer. Mais l’attraction était trop forte. Plus loin s’ouvraient les Gorges de la Dordogne et, oubliés les derniers villages, commençait cette forêt qui fermait son horizon. Il n’avait pas encore osé s’y aventurer. Pressentait-il confusément que l’occasion naîtrait d’elle-même ? Il l’attaquait par ce chemin qui reliait les dernières maisons de la crête à Vousseyre, ce hameau calé sous les rochers là-bas, tout au fond de la vallée. Et de là il s’avançait de plus en plus loin, notant les repères, les coulées, parfois un chemin tracé par les grands animaux, seuls hôtes de ce pays vide. Il savait un sentier qui contournait le Raublanc. Ce matin-là, devant lui, allait un cerf. Il avait, la nuit, suivi un étroit passage qui menait droit vers les prés où il trouverait sa provende. Inexplicablement le petit avait abandonné cette piste, évité la masse des rochers, trouvé une autre issue. Et c’est au moment où il jugeait de sa nouvelle direction que devant lui, au pied d’un sapin à peine sorti de terre, un monstre s’était soulevé. Sans hâte, il s’échappait, laissant découvrir une hure énorme, une crinière hérissée, un dos arqué et un groin qui frôlait le sol. Il était tout gris et, dans les franges du brouillard qui, doucement, se levait, semblait être vêtu de guenilles. Le petit avait subi ce départ comme il l’aurait fait d’une décharge électrique. De toute sa mémoire il avait, tous les jours, en toutes circonstances, revécu ces quelques secondes. Une seule certitude était née. Ce monstre, il le retrouverait et, un jour, il le 9
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