Djamila - Page 1 - Djillali Hadjebi Djamila ou Le temps des sarments Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2665-9 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 A H. Z’horr l’enseignante de Baraki, ravie à l’affection des siens à la fleur de l’âge, victime de la bêtise humaine… 9 De l’Algérie coloniale des années cinquante aux émeutes des jeunes d’octobre quatre vingt huit, ce roman retrace les vies parallèles de Djamila et de Jala, les héroïnes de cette histoire, qui suivent à plus d’une décennie de distance le même itinéraire tumultueux fait de sacrifices, de déchirements, de larmes et de révoltes depuis qu’elles se sont efforcées de briser leurs liens traditionnels et de s’émanciper. D’une guerre qui ne dit pas son nom à une indépendance où le vent de la liberté s’accompagne des rêves les plus fous, des misérables hameaux implantés à la limite des immenses domaines coloniaux de la Mitidja aux grandes cités-dortoirs qui ceinturent Alger aujourd’hui, de la classe unique à l’université, les parcours de ces deux jeunes femmes se poursuivent, se rattrapent, se chevauchent, s’entremêlent et finissent par se confondre. La Mitidja, cet océan de verdure, colle à la peau de Jala et emplit tous ses souvenirs d’enfance avec ses célèbres orangeraies, ses vergers et ses vignobles aux cépages à nul autre pareil et où les châteaux et les belles demeures coloniales rivalisent de splendeur et de magnificence. Aujourd’hui, la rage au cœur devant la bêtise humaine, la jeune femme assiste 11 impuissante aux violences faites quotidiennement à cette terre sans défense. Djamila, cette jeune militante socialiste pleine d’idéalisme, cette passionnée de littérature et de cinéma, serait-elle comme Jala cette amazone des temps modernes, cette « féministe » à la passion aussi grande que généreuse, aussi faconde que la Mitidja au printemps ? Dans un pays en perpétuel mouvement, un pays qui ne finit pas de se construire, de s’interroger et de se découvrir, les deux jeunes femmes cherchent aussi leur voie, posent les jalons de leur futur. Mais en réalité, ne sont-elles pas simplement l’une à la poursuite de l’autre ? Septembre 2009 D. Hadjebi 12 CHAPITRE PREMIER La jeune femme conduisait machinalement, comme dans un état second. Une douce mélodie sortait en sourdine des baffles. Elle regardait presque sans voir les longues files de voitures devant elle qui occupaient toute la largeur de l’autoroute et avançaient lentement. Comme à son habitude elle roulait vite ; aujourd’hui un peu plus peut-être. Sa Golf glissait comme une anguille à travers le flot de voitures et profitait du moindre espace laissé vide pour doubler et venir s’intercaler entre deux véhicules. Il n’était pas encore dix huit heures en ce mois de décembre, mais un manteau dense et obscur commençait à envelopper peu à peu les hauteurs d’Alger. Depuis le début de l’après-midi déjà, des nuages lourds et bas menaçaient. Plusieurs voitures avaient depuis un moment allumé leurs feux de position. De grosses gouttelettes de pluie, d’abord espacées, hésitantes, puis de plus en plus rapprochées, franches, s’étaient mises à tomber en tambourinant avec force sur les carrosseries. Très vite, toutes les vitres des voitures remontèrent. La jeune femme allongea une main un peu nerveuse et actionna la 15 manette de mise en marche des essuie-glaces. En un rapide va-et-vient, les balais en caoutchouc rendirent au pare-brise sa netteté. La réverbération des feux rouges et des lumières des lampadaires sur l’asphalte mouillée, donnait à la chaussée une myriade de couleurs. La lumière du tableau de bord éclairait faiblement la jeune femme et laissait entrevoir par moments une partie de son visage et de ses traits. Ses cheveux châtains foncés aux reflets roux et miel lui tombaient sur les épaules et encadraient délicatement son visage. Elle ne laissait pas indifférent et lorsque les autres conducteurs la regardaient, ils ne pouvaient s’empêcher de s’attarder sur son profil racé, presque hautain. Les voitures roulaient maintenant doucement. Ce n’était pas bien sûr le pare-chocs contre pare-chocs comme autrefois sur la moutonnière, mais les longues files de voitures s’étiraient paresseusement comme de lentes colonnes de chenilles processionnaires dans un lamentable dix à l’heure. D’un autre côté, la pluie, les déchirants coups de klaxons et les phares des voitures semblaient rendre la circulation plus dense encore. Par expérience la jeune femme savait que sauf imprévus la circulation ne retrouverait sa pleine fluidité qu’après l’échangeur de Kouba. Cependant, une main crispée sur le volant et l’autre posée sur le levier de vitesses, elle gardait l’espoir de voir la circulation reprendre à tout moment et était impatiente de s’élancer. Enfouis dans des bottines de cuir noires, ses pieds jouaient sans cesse sur l’accélérateur et la pédale d’embrayage. Parfois dans un puissant vrombissement du moteur la Golf bondissait en avant, mais c’était pour s’immobiliser une dizaine de mètres 16 plus loin dans un crissement de freins et de pneumatiques sur le bitume glissant. Agacée, la jeune femme ouvrit un peu sa vitre. Malgré le désagrément causé par la pluie, l’air frais qui s’engouffra dans la voiture lui fit du bien. D’un énergique coup de tête elle rejeta ses cheveux en arrière, ce qui découvrit son visage. Elle avait au dessus d’un petit menton volontaire, une bouche parfaite avec des lèvres charnues, pulpeuses, un nez fin et de grands yeux noirs surmontés de sourcils bien dessinés. Le tout était en harmonie avec un front légèrement bombé et lui donnait un joli visage ovale. Sa peau était mate et il se dégageait d’elle cet air caractéristique propre aux méditerranéennes, résultat d’un long métissage qu’on ne trouvait nulle par ailleurs. Il était impossible de lui donner un âge. Elle semblait avoir toujours été ainsi. Cependant, les traits de la jeune femme n’étaient pas à l’enthousiasme. Avec un peu plus d’attention on pouvait même déceler une certaine mélancolie, voire une profonde amertume. Chacun de ses nobles traits semblait avoir payé fortement sa dîme à une existence devenue de plus en plus dure, exigeante. Pour se soulager quand ils ont mal ou un trop-plein de chagrin, les êtres humains et même certains animaux pleurent. Les larmes constituent pour le corps un exutoire par excellence. Pour la jeune femme, pleurer était un luxe qu’elle ne pouvait plus se permettre. Depuis des années maintenant, ses yeux asséchés n’avaient pas eu ce privilège. Comme une source précocement tarie pour avoir trop donné, ses yeux toujours secs avaient oublié ce qu’était la « joie » de pleurer, la « douceur » d’une larme. Dans son genre elle se sentait une âme d’amazone, ces farouches femmes guerrières de légende qui savaient 17 se suffire d’elles-mêmes. Voler à la vie, à l’existence, quelques moments de bonheur, comptait beaucoup pour elle. D’ailleurs elle n’attendait que son visa pour faire un saut à Paris et profiter des vacances de fin d’année pour passer quelques jours avec Catherine, une de ses amies, ancienne professeur à la fac d’Alger. Elle comptait beaucoup pour la jeune femme car elle l’avait aidée à une étape importante de sa vie de femme, au moment où elle doutait de tout et de tous. Il tombait des cordes. Par moments on distinguait facilement mêlés aux bruits des moteurs et de la pluie, le chuintement particulier des pneus sur la chaussée gorgée d’eau. En roulant, les voitures en soulevaient des trombes. Les tours de Birmandreïs étaient à peine visibles. Au loin des éclairs zébraient par intermittence le ciel comme des flashs dans le noir et illuminaient l’espace d’un instant une partie de la Mitidja et des piémonts de Blida. Comme un écheveau qu’on avait enfin réussi à démêler de son inextricable fouillis, la circulation reprenait peu à peu une allure régulière. La jeune femme remonta sa vitre. De trois il ne restait plus maintenant que deux files de voitures. A hauteur de Hydra déjà la Golf avait réussi à s’insérer dans la file la plus à gauche ; l’autre allant irrémédiablement marquer quelques hésitations encore au niveau de l’échangeur de Kouba. L’indicateur de vitesses de la Golf monta facilement à soixante, puis à quatre vingt et enfin à cent à l’heure sur le large viaduc entre les échangeurs de Gué de Constantine et celui de Baraki et El-Harrach. Les voitures filaient à vive allure et étaient assez espacées les unes des autres. Il n’y 18 avait plus de files distinctes. Un rideau de pluie presque opaque rendait la visibilité médiocre. La jeune fille était obligée de chercher du regard, audelà du faisceau lumineux de ses phares, les véhicules qui la précédaient dont elle ne distinguait parfois que vaguement les feux arrières. Une fois à leur niveau, elle dépassait rapidement ces voitures qui roulaient indifféremment à droite ou à gauche de la chaussée. Avec la pluie les odeurs nauséabondes de la décharge publique de Oued-Smar se firent plus fortes. Encore quelques kilomètres à se faire et la jeune femme allait à son tour quitter l’autoroute par l’échangeur de Dar-El-Beïda, pour retrouver son chaud trois pièces de Bab-Ezzouar. Les feux arrières d’une voiture à peine perceptible, assez éloignée semblait-il, attirèrent l’attention de la jeune femme. Sans les quitter du regard elle brancha ses feux longue-portée et découvrit avec effroi à travers la pluie et la fumée de la décharge, à moins d’une centaine de mètres devant elle, une semi-remorque couchée de tout son long en travers de la chaussée ; ses lumières pointant vers le ciel et ses roues tournant encore dans le vide. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la jeune femme appuya de toutes ses forces sur la pédale de frein. Dans un mugissement terrible des pneumatiques, la voiture chassa puis tournoya sur elle-même sur une distance qui paraissait interminable. La jeune femme sentit qu’elle perdait le contrôle de la voiture quand le volant lui échappa des mains. Juste après, ce fut le choc contre le lourd véhicule et elle eut l’impression que sa Golf décollait. A un moment, sa tête heurta violemment le toit de la voiture et la jupe de son tailleur lui tomba 19
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