Madison Blues - Page 3 - test Alexandre Thomas Madison Blues Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-359-4 Dépôt légal : Janvier 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À ma mère, qui m’avait surnommé « Petit ». J’en souffrais. Alors, elle me demandait : « Serai-je encore de ce monde, quand tu seras grand ? » Longue vie, maman ! 7 Paris, 24 septembre 2006 « Pas de quoi casser trois pattes à un canard », s’écria Filip. Pendant qu’il soliloquait, l’homme s’agrippait au volant, le regard rivé sur la route. Filip leva la tête et scruta l’horizon en hâte. Des nuages embrumaient le ciel. Il guigna Téo, assis à sa droite, et décéléra inopinément. Il bifurqua sur la gauche, quitta la route de la Muette et s’engouffra dans le carrefour du Bout des Lacs. La voiture roulait lentement. Les roues crissaient sur l’asphalte détrempé. Filip rétrograda, passa la seconde vitesse, alluma son clignotant droit et emprunta la route de Suresnes en direction de la porte Dauphine. Téo soupira d’ennui. Il était quelque peu marri, un brin désappointé. Assoupi par le roulement continuel de l’automobile, le jeune moustachu opinait du bonnet. L’étrange assertion l’avait émoustillé. Téo bâilla, puis s’étira. Il baissa le carreau à hauteur de son nez, huma l’odeur de la pluie sur le bitume et rabattit à 9 bride abattue la vitre embuée. La voiture grimpa malaisément un coteau escarpé. En seconde, à trente kilomètres à l’heure, le moteur broutait, ronflait comme au cours d’une séance de rodage. Le pot laissait échapper une fumée grasse, noire et âcre. Le jour pointait lentement. L’obscur azur s’éclaircissait à mesure que les nimbus se dissipaient. Une brise légère agitait chênes, érables, sycomores et peupliers défoliés. Il pleuvait dru. Des gouttes d’eau s’écrasaient sur le toit, clapotaient sur le pare-brise et dégoulinaient par vaguelettes sur le capot. L’essuie-glace battait la cadence, comme un métronome bien réglé. Chaque coup de balai dégageait une vue encombrée et limitée. La pluie abreuvait le sol altéré. La terre drainait une coulée d’eau chargée de limons. C’était affligeant, un véritable temps d’automne. En principe, les histoires à suivre attisent la curiosité. Lecteur ou spectateur, tout le monde meurt d’envie de connaître le dénouement de l’intrigue. Filip courait-il après un serpent de mer ? Il n’en savait rien lui-même. Peu importait d’ailleurs. Notre policier avait déjà assisté à tant de spectacles au bois de Boulogne. Toutefois, il se disait intérieurement que tout allait sûrement se jouer dans la dernière ligne droite, par le moyen d’un deus ex machina, comme dans le théâtre antique. Filip roula des yeux, puis regarda une nouvelle fois Téo. 10 « Vraiment, il n’y a pas de quoi se lécher les babines », l’assura-t-il avec maussaderie. Bien que désenchanté, Téo l’écoutait. Tout le trajet durant, le jeune policier garda l’espoir de procéder à sa première interpellation depuis sa mutation. Il nourrissait l’espoir jusqu’à la dernière minute. Téo jeta çà et là un coup d’œil désespéré. Il n’aperçut rien autour d’eux, personne sous la pluie, ni dans les allées plongées dans le brouillard, ni sur les sentiers et les chemins à peine plus dégagés. Seuls chênes, marronniers et sapins défilaient à perte de vue. « Au rythme où vont les choses… » balbutia Filip. L’homme marqua une nouvelle pause, rechercha le mot juste. Sa voix grave et rocailleuse traduisait ses états d’âme mélancoliques. Filip éprouvait du ressentiment. Comme tout bon gardien de la paix, il ne se déridait pas facilement. « Nous ne goûterons pas aux caprices des dieux », ronchonna-t-il avec une émotion dans la voix. « Tu veux dire un flagrant délit ? » s’enquit le sous-brigadier. Téo avait la mine déçue, la voix revancharde et violente. Il abhorrait l’insuccès et s’en voulait d’avoir manqué bien des folâtreries. Evidemment, à la cantine, ses collègues ne parlaient que du Bois, ne désiraient aller que là. Il les avait ouïs conter sans 11 vergogne leurs galanteries éclatantes avec des hétaïres. « Évidemment, idiot », répondit Filip. Soudain, Filip changea de registre. Avec condescendance, il commença à brocarder son compagnon. « Penses-tu que l’abbé Pierre allait dire la messe à Pigalle ? Il n’y a pas de choristes à Blanche. – Zut ! s’exclama Téo. Quel dommage ! – T’as pas de chance ». Filip roula les yeux et ricana méchamment. Eberlués par leurs propres sornettes, nos policiers gouailleurs éclatèrent de rire. D’un coup, hâblerie et rodomontades, les meilleures recettes pour ragaillardir les troupes, avaient dédramatisé une atmosphère morne et morose. Mais le rire de Filip et Téo ne circonvenait guère. Pendant qu’ils se prélassaient, Filip coupa le contact. Il immobilisa son véhicule en pleine chaussée sur la voie de droite. Il regarda Téo par-dessus l’épaule, puis redémarra en trombe. Il accéléra pour sortir rapidement de la forêt, défier la chaussée glissante et effaroucher un chat tigré battu par la pluie et ébloui par les phares. In extremis, l’animal se sauva en sautillant, oreilles rabattues vers l’arrière. Téo ricana comme une hyène. Filip sentit une poussée d’adrénaline l’envahir. Une bouffée de chaleur monta dans sa cage thoracique lorsque son 12 compagnon, de plus en plus exalté, prit un ton égrillard. « Je vais lui faire un autre môme », avoua-t-il. Filip cessa de rigoler et dévisagea Téo. Le faquin avait pris un air polisson. « Obsédé ! lança-t-il. Tu ne penses qu’à ça ? » Filip embraya brutalement, passa la vitesse supérieure et fonça droit. « Quoi ? interrogea Téo. C’est ma femme, non ? » Filip avait reçu la remarque comme une pique, mais il s’abstint de commentaire. Le malheureux propos lui troublait le cœur. Il venait de lui remémorer tant de mauvais souvenirs. « Ma femme, ma femme, répétait-il comme s’il se parlait à lui-même. Filip, où est la tienne ? » À l’intérieur de lui, Filip éprouvait les douleurs d’une blessure. Parce que son propre mariage avait échoué. Délibérément ou non, Téo avait retourné le couteau dans la plaie. L’ulcère ne cicatrisait jamais. L’homme abrégea la polémique. Finalement, il se disait que, dans l’absolu, Téo avait peut-être raison. Il connaissait son épouse, du moins il avait déjà entendu sa voix. Rose téléphonait souvent au commissariat pour prendre les nouvelles de son mari. Filip avait eu l’occasion de rencontrer Mélanie lorsqu’elle avait accompagné son père au bureau. Ce mercredi-là, Rose s’était absentée de la maison et la fillette n’avait pas classe. 13 Filip accéléra brutalement et doubla une tortue. Lorsqu’il acheva la manœuvre, il se rabattit sur la voie de droite. « Moi, reprit-il, je n’ai pas de femme, mais cela ne m’empêchera pas de me rendre au ciné cet aprèsmidi, voir ce fameux film. – Paris, porte Dauphine ? interrogea Téo. – Evidemment. Avec Madison. Tout le monde en parle. L’affiche est géniale. La bande-annonce aussi. – Bof ! Encore une histoire de pédés. Brokeback Mountain est passé par-là, bien sûr. Tu vas voir ça toi ? – Pourquoi pas ? Je ne vais quand même pas mourir idiot. – Figure-toi que lorsque je bossais à Roissy, j’ai eu l’occasion de rencontrer ce blondinet avec ma fille. En tout cas, il fait un tabac auprès des ados sur le petit écran depuis longtemps. Même les moutards en raffolent. Mélanie se dispute la télécommande avec sa mère. Elle pique des crises si on touche à sa télé. Pour rien au monde ma fille ne manquerait un seul épisode de Four Boys sur M6. Mais je n’aimerais pas avoir la réputation de ce garçon. Vu ce qu’on dit. – On dit, on dit… C’est qui “on” ? protesta Filip. Il fait ce qu’il veut, non ? Alors, ne me soûle pas avec des ragots. Tiens, regarde-toi, idiot. T’as rien vu à Hiroshima. Déjà, t’as le syndrome pavlovien. – Normal. Comme tout le monde, j’obéis aux hormones. Avoue que le bas-ventre ne commande 14 pas simplement les envies. Abou Ammar aurait bien patienté dans la Salle Ovale pendant que Monica jouait au docteur avec Bill. Remarque, on a tous un clone ou un frère jumeau. Quand je suis dans mes états, c’est mon doublon qui trimballe ma carcasse. Ce n’est pas moi, c’est lui. Tiens, écoute. Jeanne entend des voix. Un ange me suggère de filer à l’essayage avec un article en cabine. – Trop tard, Balthazar, s’exclama Filip. L’école est finie. Depuis Les ripoux, terminus, tout le monde descend à Saint-Denis. Faut vachement faire gaffe et se méfier de la vindicte des hommes en robe. Guilty à Bobigny pour un oui ou pour un non, ça fait forcément réfléchir. » Pendant qu’il jabotait gaillardement, Filip roulait avec cautèle. Il activa le désembuage et plaça ses essuie-glaces à la vitesse supérieure pour éponger rapidement l’eau, dégager le pare-brise et optimiser sa visibilité. Au cours de cette matinée dominicale, les gens se levaient tard. La circulation demeurait fluide sur les Maréchaux et aux abords du boulevard périphérique. Toutefois, l’homme maintint la vigilance. Il jeta un coup d’œil dans le rétro, mais n’entrevit rien. De temps à autre, il se taisait pour concentrer son attention sur la route. Lorsqu’ils atteignirent la place de Lattre de Tassigny, Filip et Téo virent, abrité sous la véranda du pavillon Dauphine, un grand lascar à la peau mate, avec de grands yeux noirs et pétillants. Il traînait habituellement au même endroit. C’était sa 15
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