Petit traité de savoir vivre à l'usage de ceux qui vont mourir - Page 1 - test Denis SIGUR Petit traité de savoir vivre à l’usage de ceux qui vont mourir Nouvelles Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-736-3 Dépôt légal : Juillet 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À Carole, un ange parmi les hommes ; à Adrien, Antoine, Axel et Rafaél, mes quatre mousquetaires ; à Mateo le cinquième mousquetaire. 7 In memoriam Te souviens-tu ? Swingy… Ton chien, ton compagnon de tous les instants, de toutes les sorties ? Un beau labrador blanc, brave comme ce n’était pas permis. Et dévoué avec ça. Il se serait fait tuer pour toi. Non, bien sûr ; tu ne te souviens pas. C’est par lui pourtant que tout a commencé. Quand Mélanie est rentrée de chez le vétérinaire, tu étais là , le front appuyé contre la baie vitrée, le regard perdu sur l’immensité du parc. Tu n’avais pas voulu l’accompagner. Alors elle avait pris son courage à deux mains et emporté la pauvre bête. Tu ne l’avais même pas aidée à transporter le corps perclus de rhumatisme jusque dans la voiture. En rentrant, une heure plus tard, elle est venue poser la main sur ton épaule et elle a simplement dit : « C’est fini. Il n’a pas souffert. ». Sans te retourner, tu as demandé : « Qui ça ? ». Il y eut un blanc d’une seconde avant qu’elle ne réponde, navrée : – Mais Swingy, voyons ! Le veto a été très doux avec lui… Sans un mot, tu as quitté la pièce et elle ne t’a pas suivi, voulant respecter le recueillement qu’elle 9 supposait tien. Elle a préféré attendre les enfants pour leur annoncer la triste nouvelle. Plus tard dans la soirée, tu as demandé en lui tendant le vieil os en caoutchouc : – C’est quoi ce truc ? Les gosses rapportent des cochonneries trouvées dans la poubelle, maintenant ? Mélanie t’a regardé intensément. Tu pouvais lire la stupeur sur son visage. Elle a tiré une chaise et s’est assise dans la grande cuisine sans cesser de te regarder. Elle a dit qu’elle comprenait ta tristesse, qu’avec le temps celle-ci s’atténuerait sans doute, mais qu’il ne servait à rien de nier aussi brutalement la réalité. Elle t’a parlé du chien, raconté des tas d’anecdotes, cité des lieux, des dates. Tu l’as regardée, les yeux froncés, incrédule. Tu ne comprenais rien à ce qu’elle te disait. Toutes ces histoires de randonnées en montagne, de longues promenades dans la campagne avec cet animal, ce chien dont elle te rebattait les oreilles, n’avaient aucun sens. À la fin tu t’es énervé, tu as dit : – Non, je ne me souviens pas. Je ne sais pas de quoi tu parles. Je n’ai jamais eu de chien. Je ne suis jamais allé faire de balades en montagne. Tu dis n’importe quoi ! Si c’est une blague, elle n’est pas forcément drôle… Elle t’a encore regardé un instant sans rien dire. Puis elle s’est levée pour aller chercher l’album photos dans votre chambre. Elle t’a montré des tas et des tas de clichés de toi avec un labrador blanc : dans le jardin, avec les enfants, sur la route en train de faire ton jogging, dans des chemins et des sentiers de montagne. Partout, il y avait ce chien blanc que tu ne connaissais pas… Toutes ces images n’évoquaient 10 rien pour toi. Ni le chien, ni les paysages. Rien. Aucun souvenir. Tu as soudain été pris de vertiges. Heureusement, Mélanie était auprès de toi. Elle t’a rassuré, a dit que vous iriez voir un médecin, dès le lendemain. Ce que vous avez fait. L’homme a longuement écouté sans rien dire ce que lui racontait ta femme. Elle a parlé de ce chien, ce Swingy. Swingy… Swingy…Swingy… Ce nom dans sa bouche t’exaspérait. Mais tu essayais de ne pas le montrer, de garder ton calme devant l’angoisse que la situation faisait monter en toi. À la fin, le médecin s’est montré rassurant. Il a parlé de choc affectif, t’a prescrit un traitement homéopathique… Les jours, les semaines ont passé. Mais le souvenir du chien n’est pas revenu. Mélanie a fini par baisser les bras. La niche, les écuelles, les jouets qui couinent ont disparu de la maison. Parfois, au détour d’une conversation, les enfants évoquaient encore ce nom de Swingy. Planait alors un léger malaise dans le regard que vous échangiez, Mélanie et toi. Puis la discussion glissait sur un autre sujet. Te souviens-tu ? Tu t’es senti amputé, mais sans vraiment savoir de quoi. Tu avais conscience de souvenirs manquants, mais lesquels ? Tu l’ignorais. Tu étais comme cet homme auquel il manque un bras et qui pourtant ressent la douleur du membre absent. Plusieurs fois, en cachette, tu es allé étudier l’album photos, pour essayer de faire ressurgir cette part manquante de toi. En vain. Alors, peu à peu, tu t’es résigné. L’existence a repris son cours avec son lot de peines et de joies, de grands moments et de futiles instants entremêlés. 11 Et puis, il y eut cet avis de décès dans le journal. Tu ne l’as pas vu, ou tu n’as pas su le voir. C’est ta femme qui t’en a parlé, ce soir là , lorsque tu es rentré du bureau. – Tu as lu le journal ? a-t-elle demandé d’un air embarrassé. – Je l’ai survolé, ce matin. Pourquoi ? – J’ai une mauvaise nouvelle, Jacques… Elle eut un temps d’hésitation. – C’est Pascal… Il a eu un accident…. On l’enterre demain… – Pascal ? Quel Pascal ? as-tu demandé. – Pascal Joffre. Ton ami d’enfance ! Elle avait l’air choqué que tu puisses ne pas te souvenir de cet ami. Tu as répondu d’un air détaché, mais tu sentais ce vertige dans ton âme surgir sur l’horizon à la vitesse d’un ouragan. – Je ne connais pas de Pascal. Je ne me souviens pas d’avoir eu un ami d’enfance de ce nom-là . Tu dois faire erreur… Tu disais vrai. Dans ta mémoire, le vide prenait sa place ; des trous dans ta propre chronologie, pareils aux pages d’un cahier qu’on aurait arrachées. Ton histoire, soudain, était rongée par la lèpre. Il y avait l’école, les professeurs, les après-midi somnolents passés sur des textes ennuyeux. Mais pas de récréation, pas de sortie d’école et de bavardages enfantins sur le chemin du retour jusqu’à la maison. Il y avait les longs week-ends en famille, les vacances, mais plus de mercredi, plus de goûter d’anniversaire, de colonies de vacances. Tout, absolument tout, ce que le nommé Pascal était censé avoir partagé avec toi avait disparu de ta mémoire. 12 Une fois encore Mélanie essaya patiemment de te maintenir attaché à ce passé décomposé, ce passé simple que tu ne pouvais plus concevoir qu’au conditionnel passé. Elle disait : « C’était ton ami » et tu ne pouvais plus que penser : « J’aurais eu un ami… ». Vous avez discuté longtemps ce soir-là , regardé des photos, touché des objets supposés te rappeler ce Pascal dont tu ignorais tout. De guerre lasse, impuissant face à l’oubli que tu ne pouvais accepter, tu t’en es pris à ta femme. Tu t’es levé brusquement, hurlant que tu n’étais pas malade, qu’elle essayait de te faire passer pour fou. Tu disais : – Je suis trop jeune pour avoir la maladie d’Alzheimer ! Fous-moi la paix avec toutes tes histoires ! Et tu es sorti de la pièce en claquant la porte. Mélanie est restée dans le salon à pleurer jusque tard dans la nuit. Le lendemain, tu as souhaité aller seul aux obsèques, pour en avoir le cœur net. Tu n’as pas voulu que ta femme t’accompagne. Pendant tout le trajet qui conduisait à ton village natal où tu n’étais pas revenu depuis des lustres, tu ruminais les plus sombres pensées, cherchant une explication rationnelle à ce qui t’arrivait. Si tu avais eu la moindre hésitation, l’ébauche d’un souvenir au sujet de ce Pascal, ou du chien Swingy, peut-être serais-tu allé voir un médecin ; un psychiatre, pourquoi pas ? Mais là ! Pour toi, il n’y avait aucun doute possible. Ces fragments de passé n’étaient pas les tiens. Ils n’avaient jamais existé. Tu en étais convaincu. Tu en es venu à douter de Mélanie. Et si elle voulait se débarrasser de toi ? S’il y avait quelqu’un d’autre dans sa vie ? Voulait-elle te quitter ? Essayait-elle de 13 te faire passer pour fou afin d’avoir la garde exclusive des enfants ? Il y avait beaucoup de monde au cimetière et ce fut pour toi une drôle d’expérience. Tu étais le seul de ta famille à être venu. Tes frères étaient loin, les uns à l’étranger, les autres dispersés aux quatre coins du pays. Chacun sa vie. Et ta mère, invalide, dans sa maison de retraite à quelques kilomètres de là … Depuis combien de temps n’étais-tu pas allé la voir ? Ta dernière visite datait sans doute de Noël. Tu te promis d’y faire un saut, une fois la cérémonie terminée. Une résolution que tu oublias presque aussitôt. Des gens s’approchèrent de toi ; d’anciens voisins. Tu les connaissais. Tu fus heureux de les reconnaître. Mais ton soulagement fut de courte durée. Ils te parlèrent de Pascal, de votre supposée intimité. Eux aussi, comme Mélanie la veille, firent état d’anecdotes vous concernant. Tu fis semblant, restant évasif dans tes réponses. Tu trouvais leur conversation impudique. Pendant tout le temps que durèrent les obsèques, tu te tins éloigné de la famille du défunt. Tu ne connaissais pas ces personnes. Leurs visages, leurs noms n’évoquaient rien pour toi. Tu n’es pas resté jusqu’à la fin. Tu t’es enfui, discrètement. Personne n’a remarqué ton absence. Une année entière est passé. Il ne fut plus jamais question de Pascal. Un accord tacite et silencieux entre Mélanie et toi… Tu surprenais parfois son regard inquiet posé sur toi à la dérobée. Vos liens s’étaient un peu distendus. Le prix à payer pour acheter l’oubli. La vie, en apparence, avait de nouveau l’air normale, comme un dernier répit avant la tempête. 14 Jusqu’à ce matin. Tu es arrivé à ton travail, comme tous les jours. La secrétaire t’a intercepté au moment où tu entrais dans ton bureau. Elle a dit : – Ah ! Monsieur Rolin ! Le patron veut vous voir. Il vous attend. Tu t’es exécuté. Tu t’es rendu chez le directeur, tu as frappé à sa porte. Il t’a fait entrer. – Bonjour Rolin, a-t-il dit en te tendant chaleureusement la main. Asseyez-vous. Je viens d’apprendre une bien triste nouvelle. Monsieur Rivet nous a quittés. Pauvre homme ! Même pas trois mois qu’il était à la retraite… Enfin ! c’est la vie si l’on peut dire. Ecoutez, Rolin : je voudrais que vous me rendiez un service. Je sais que vous étiez très proche de Rivet, qu’il vous a formé. Je sais qu’il vous a tout appris du métier, de ses ficelles, des combines… Si vous êtes à ce poste aujourd’hui, c’est à lui que vous le devez… Je voudrais que vous représentiez l’entreprise à ses obsèques. J’aurais dû moi-même être présent, mais une vidéo conférence… Enfin, vous comprenez…. La vie continue quoi… Je suis sûr qu’il aurait été très heureux de vous savoir présent. Je compte sur vous… Tu es sorti du bureau sans rien dire, anéanti. Ce n’était pas la nouvelle de la mort de Rivet qui t’avait soudain plongé dans cet état. Non. Et pour cause ! Tu étais sûr d’ignorer jusqu’à son existence même… Tu ne connaissais pas cet homme. Le discours du patron n’avait pas de sens. Aucun souvenir d’avoir rencontré ce Rivet dans les couloirs de l’entreprise ces vingt cinq dernières années… Quelque chose ne tournait pas rond… De nouveau ce vertige effrayant… Mais cette fois, tu as décidé de faire face, de ne pas perdre pied. Pour cela, le mieux était encore de rester fermement ancré à la réalité en attendant que la tempête se calme. 15
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