Les doigts de pieds en éventail - Page 1 - Elsa Feray Les doigts de pieds en éventail… Ou Si je n’étais qu’un personnage Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2861-5 Dépôt légal : Mars 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Les Pruneaux La démence n’est-elle qu’une forme de folie ? Un vulgaire état maladif dans lequel l’esprit est plongé, et duquel il n’a pas le loisir de sortir ? Vraisemblablement, c’est la définition la plus communément admise de nos jours. Mais n’est-ce que cela ? Un état végétatif inconscient de l’esprit ? Possible, oui. Pour ainsi dire, je n’en ai pas la moindre idée ; n’étant ni le responsable ni le créateur de ce que l’on considère aujourd’hui comme étant une pathologie, je ne saurais me risquer à en formuler les causes. La reconnaissance d’une certaine ignorance n’est que plus salutaire dans un monde où c’est l’erreur que l’on condamne. « Mais quel monde est-ce là ? me dites-vous. » Qu’en sais-je ? Je préfère ignorer que fabuler et me voir flétrir dans une eau croupie où beaucoup ont déjà changé leur forme humaine pour celle d’un pruneau bouilli. L’illusion, c’est la fausseté. Et les illusions, ce sont nos concepts, nos idées, nos raisonnements logiques : l’ensemble des structures de notre pensée, en somme. « Vous insinuez que notre monde n’est qu’une illusion, que tout ce que nous savons aujourd’hui est faux ? me 9 demandez-vous. » Je n’insinue rien de tout cela non ; comment le pourrais-je ? Suis-je différent des autres pruneaux pour me permettre de juger l’édifice de la pensée que des milliards d’hommes construisent depuis des millénaires ? Je ne pense pas non. Je ne suis qu’un pruneau qui préfère rester hors de l’eau, de peur de s’y noyer. Une forme de lâcheté salutaire en quelque sorte. D’ailleurs, entre nous, prendriez-vous au sérieux quelqu’un qui se compare à un pruneau ? Je doute fort que moi-même, si je me croisais dans la rue et que je m’écoutais, j’accorderais le moindre crédit à mes paroles. Ah ! quelle ironie ; fougueuse démence, est-ce toi la responsable de mes inepties ? Si tant est qu’inepties elles soient. N’est-ce pas ? Il est une chose que je vais tout de même me permettre d’affirmer : je doute que mes inepties en soient, puisque je connais l’origine et la cause de mes pensées. Ce qui me semble suffisant ; pour justifier une chose, il est préférable d’en connaître la cause et l’origine. Sans cela, mieux vaut continuer à bouillir sans tenter de philosopher sur sa condition de pruneau en décomposition. Sauf bien sûr si vous vous ennuyez terriblement. Mais je me doute bien que votre vie, cher lecteur, est trop occupée pour que vous philosophiez sur les pruneaux ou que vous vous ennuyiez. Je m’avance donc une seconde fois pour dire que si l’ennui ne vous terrasse pas comme il me terrasse, que si vous n’avez pas le loisir de philosopher comme je philosophe, et que vous n’êtes pas conscients de bouillir dans le jacuzzi de vos inepties – je parle de bouillir tels des pruneaux, et non pas d’une quelconque ébullition intellectuelle, tel que vous auriez pu le penser – c’est que, vraisemblablement, vous êtes assez flétris pour ne plus 10 avoir conscience de votre état actuel : des pruneaux déjà trop bouillis, qui, sûrs de suivre un chemin qui leur est bénéfique, restent dans l’eau, sans même songer à la possibilité d’en sortir. « Parce que vous pensez être plus intelligent que nous, sous prétexte que votre voie est différente de la nôtre ? me rétorquezvous. » Nullement, nullement. J’envisage seulement la possibilité qu’en-dehors des voies habituelles, il existe des chemins que nous pouvons suivre, et qui nous offrent une vision plus panoramique de notre réalité : la vision en plongée d’un pruneau encore à l’état de prune. Mais trêve de métaphores culinaires, puisque je risque par là de vous compliquer la tâche. Loin de moi l’idée d’ajouter au travail que vous allez devoir fournir la nécessité de décoder mes digressions culinaires et autres métaphores médiocres qui ne font que compliquer davantage ce que j’ai à expliquer. 11 L’indignation narcissique « Le travail que nous allons devoir fournir ? demandez-vous d’un air railleur. » Et bien oui. La lecture est une activité fort louable, mais trop passive à mon goût. Et il se trouve justement qu’en acceptant de parcourir mes pages, vous acceptez aussi les quelques conditions que je pose : accepter de sortir de vos jacuzzis pour réfléchir différemment aux réalités qui ont été, sont, et seront vôtres. Un peu comme dans les livres « dont vous êtes le héros », si ce n’est que je ne vois rien d’héroïque à l’action de se soumettre aux directives d’un personnage pour se libérer d’illusions destructrices. D’une certaine façon, je peux vous sauver ; sauf si vous décidez de me relayer à ma fonction première : celle de personnage fictif visant à vous divertir lorsque vous infusez paisiblement dans vos jacuzzis. « Quelle prétention ! me dites-vous. » Je ne vous le fais pas dire ! Mais, s’il vous plait, prenez la peine de faire ces quelques efforts, et oubliez un instant que je n’existe pas, et que, de ce fait, je n’ai pas réellement de droits sur vous. Vous verrez que le plus impertinent des deux n’est peut-être pas celui que vous croyez ; même si, entre nous, peu importe 13 de savoir qui est plus ceci que l’autre, puisque le but de tout cela est d’ouvrir les yeux sur des réalités qui vous échappent : qu’elles soient réelles, futures, ou imaginaires. Je commande, puis je m’excuse, pour enfin vous demander d’obéir. Qui suis-je pour agir ainsi, ou plutôt, que suis-je ? Puisque nous allons passer un certain temps ensemble, je vais me présenter. « Quel est son nom, son âge ? pensez-vous. » Ce n’est pas ça qui importe. Les noms servent-ils réellement à connaître un individu ? Non, les noms ne servent que dans une seule situation : lorsque l’on souhaite témoigner de son affection à quelqu’un. Je doute fort qu’en ce moment, vous désiriez me témoigner votre affection, étant donné l’impertinence et la maladresse dont je fais preuve à votre égard depuis le début. Né en 19--, dans une vallée française pluvieuse et montagneuse, j’ai dès mon jeune âge porté beaucoup d’importance à l’exploration de nouvelles contrées : qu’elles abritent des itinéraires de montagne encore inconnus, ou bien des formes littéraires et de pensée encore à construire. Disons que mes passions premières sont la découverte, et la création. Bien que tout ceci ne soit qu’une fiction, mes passions sont réelles dans l’existence que je mène. Sorti d’un imaginaire aux mêmes passions, je n’ai pas le rôle habituel de faire valoir que les auteurs accordent à leurs personnages, mais un rôle qui m’est propre, qui est digne d’estime. Je suis le compagnon de rêves et d’espoirs, qu’ils appartiennent à ma créatrice ou à n’importe lequel des esprits qui viendront s’échouer sur ces pages. Je vous appartiens autant qu’à elle, comme un ami. Pas comme une figurine en pâte à 14 modeler que l’on hybride au gré de nos fantaisies, mais comme quelqu’un qui vit dans sa propre réalité ; une réalité qui n’est pas si lointaine de celle dans laquelle vous vivez, lecteur. « Pourquoi donc nous dites-vous cela ? demandez-vous. » Et bien, tout simplement pour que vous compreniez que je ne vous suis ni inférieur ni supérieur : ce que ma condition d’être fictif m’accorde généralement – héros ou être irréel, inexistant ; mais que je suis un égal qui vous offre la possibilité de découvrir autrement votre réalité, en passant par la mienne. Je sais que vous doutez de la sincérité de mes paroles, mais il ne tient qu’à vous de continuer, pour vérifier par vous-même la véracité de mes dires et la bonté de mes intentions. Même si la bonté peut revêtir différents masques, qu’il vous faudra affronter sans crainte. 15
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