Les quatre chemins - Page 1 - test Michel Vergaelen Les Quatre chemins Le Mystère de Vellereille-Le-Sec Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0440-4 Dépôt légal : Juin 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que vivre, ce soit encore la rêver. Marcel Proust. 9 À quelques kilomètres de Mons se trouve un joli petit village qui, au cours des années et des siècles, s’est éloigné de la vue et même du souvenir des gens. On y entre par un chemin qui ne conduit nulle part ailleurs. Une centaine d’âmes rurales y vivent dans le calme. Le centre d’intérêt, pour celui qui aurait l’étrange idée de s’y aventurer, est la petite école qui forme les fermiers de demain. Ils prendront le relais de leurs parents pour aménager le paysage qu’ils colorent chaque année selon un processus immuable depuis la nuit des temps. La petite institution se trouve sur la butte vers laquelle convergent les trois seuls chemins qui traversent le petit bourg. Un de ceux-ci est une rue pavée de « têtes de mort » datant de l’occupation romaine. Face à la petite école, habite le bourgmestre. Ce gros monsieur très dynamique gère sa ferme, grosse comme sa femme avec l’aide de quelques valets. 11 Son hobby le plus connu, hormis le plaisir de regarder les jolies femmes, rares au village, est l’élevage de bovins. Il consacre une attention particulière à leur bienêtre et les présente à des concours où il remporte régulièrement des prix qui font sa fierté. Les diplômes qui ont couronné ses succès de ces dernières années sont accrochés dans le couloir d’entrée de sa demeure. Lorsque vous irez acheter du beurre chez lui, sa dame vous y fera patienter afin que vous puissiez les admirer tous ainsi que les coupes et les panneaux sur lesquels sont écrits les noms des bovins primés. Ne demandez pas à voir ces nominés, depuis lors, vous les avez dégustés avec ou sans petits légumes. La ferme du Maïeur fait donc le coin de la rue en face de la petite école dont nous venons de parler, d’un côté et de la rue dans laquelle se trouve la maison communale, de l’autre côté. Eh oui ! Il y avait une maison communale dans ce petit village d’une centaine d’habitants, du moins avant la fusion politique des communes ! Outre le bourgmestre qui n’avait cependant pas beaucoup de temps à consacrer à sa tâche maïorale, quelques conseillers avaient été désignés par la population pour le seconder. Mais le personnage public le plus populaire, le seul à qui les gens pouvaient s’adresser en cas de problèmes, était le secrétaire communal, toujours de bonne volonté et pour qui les habitants n’avaient pas dû voter. Il était le seul employé de la commune, hormis le cantonnier. 12 * * * L’élevage était la vocation première de VellereilleLe-Sec. La culture, dans tous les sens du mot, y tenait également une place importante. La plupart des gens y consacraient leur temps et en vivaient. Chaque fermier pratiquait la culture dans le cadre de l’agriculture tandis que d’autres la pratiquaient plus noblement. Hugo était un de ceux-là. Il était homme heureux dont le seul souci était de se trouver un endroit où il pût profiter du temps qu’il consacrait quotidiennement à la contemplation. Il habitait dans la petite maison verte située au coin de la rue Gaston Gaillez. Maintes fleurs avaient été peintes sur la façade qui ressemblait plus au bord d’un champ qu’à un mur de maison : marguerites, coquelicots, renoncules et fleurs de pissenlits en faisaient un endroit plaisant à regarder. Elle égayait la petite rue qui, sans cette prairie virtuelle, aurait semblé triste à pleurer ! Depuis la mort du soldat Gaillez, l’animation du quartier avait fait place à un calme inquiétant. On disait qu’Hugo habitait depuis longtemps dans la « maison fleurie ». Mais nul dans le village ne se rappelait de son arrivée et n’aurait pu situer dans le temps sa première rencontre avec cet homme ! Il paraissait jeune mais devait être âgé. Qui eut pu le dire ? Le curé croyait timidement l’avoir rencontré la première fois dans le cimetière entourant la vieille église Saint Amand. Le bourgmestre affirmait qu’il 13 aurait vu cet homme pour la première fois durant le « jeu de balle » organisé à l’occasion de la kermesse du village, environ vingt-cinq années auparavant. Quant au facteur, il dit que, déjà lorsqu’il a repris la tournée du village, trente ans avant qu’on ne lui eût posé la question, il déposait le courrier à la maison fleurie, au nom d’Hugo. Le vieil instituteur ne se rappelait pas avoir jamais eu d’Hugo dans sa classe. D’ailleurs, l’histoire qui va suivre concerne un instituteur d’Harmignies ! Hugo était considéré comme le mystère du village ! À l’époque dont je vous parle, Hugo partageait son temps entre la flânerie contemplative et la peinture à l’huile dans laquelle il pouvait s’exprimer comme il n’eût pu le faire avec la parole. Il n’est évidemment pas possible de s’exprimer verbalement lorsque les gens vous ignorent ! Cela vous donne la fâcheuse impression de ne pas exister. Chaque jour, il quittait la maison très tôt pour aller à la recherche d’un endroit où il pouvait contempler la nature, en silence. Souvent, il choisissait un espace herbeux où il s’asseyait pendant de longues heures. Il passait une bonne partie de son temps à la pratique de la contemplation. C’est d’ailleurs cette particularité qui lui valut le plus cette réputation d’homme mystérieux qui lui collait à la peau. Ça le laissait néanmoins indifférent. Il ne voulait rien partager avec les gens du village, ni son temps ni son image. La plupart du temps, il les trompait en enfilant un costume qui n’avait rien à voir avec les activités qu’il avait choisi de garder secrètes. 14 S’il partait en randonnée, par exemple, il lui arrivait de s’habiller en pêcheur d’écrevisses ; s’il partait ramasser des châtaignes, il pouvait lui arriver de s’habiller en peintre paysagiste, ce qui évidemment, pouvait être gênant pour se pencher lors du ramassage, le costume de peintre étant plus ample et moins approprié pour ce genre d’activités ! En effet, seuls cinq pour cent des paysagistes ramassent les châtaignes tombées dans l’aire de travail. Mais lorsqu’il partait peindre dans la nature, il ne manquait jamais de s’habiller de vêtements adaptés sous peine de ne pouvoir accomplir son œuvre dans de bonnes conditions psychologiques ! Certaines personnes auraient voulu le rencontrer pour apprendre à le connaître. Mais cela restait une démarche difficile, presque impossible à réaliser. Le matin, il partait, le plus souvent à l’aurore, quel que fût le temps, assez tôt pour que personne ne fût en rue, ni même les chiens. Un agriculteur ou l’autre l’aurait bien aperçu au loin lors de ses retraites dans la campagne du village ou des villages voisins. Mais, le temps de vouloir s’en approcher, il disparaissait comme par enchantement ! Hugo n’a jamais trouvé nécessaire de converser avec autrui. Lorsqu’il voulait discuter, il s’adressait au ciel, aux oiseaux ou aux plantes à qui il ouvrait son cœur et son esprit. Le dialogue se faisait sans protocole. Si vous aviez eu l’occasion d’assister à ces échanges d’idées, vous auriez certainement eu l’impression que l’homme soliloquait, à moins que vous eussiez les mêmes prédispositions qu’Hugo à comprendre le langage de tous les éléments qui peuplent notre planète. 15 * * * Ce jour-là, il y a un long temps indéterminé, Hugo sortit de la « maison fleurie » plus tôt que d’habitude. Le ciel était gris, la pluie était encore pendue sous un gros nuage, attendant que l’esprit Créateur libère la corde ; d’où l’expression : tomber des cordes, car il arrive que certaines d’entre elles suivent le mouvement de l’eau qu’elles libèrent et chutent sur terre ! Je vous expliquais donc qu’Hugo sortait de chez lui. Il prit soin de fermer la porte sans la claquer. Non qu’il eût peur de lui faire mal, mais il craignait vraisemblablement de rompre le système de retenue des pluies pendantes. Il ne redoutait pas la pluie dans sa chute, mais il n’appréciait pas les conséquences qu’elle pouvait avoir sur sa sortie. En effet, jamais il ne s’asseyait sur l’herbe mouillée et pourtant Dieu sait s’il aimait être assis pour réfléchir ! À la vue du temps, il s’était paré de son costume de « randonneur frileux », au risque d’avertir un curieux de passage de ses véritables intentions. Il s’était chaussé de bottines en cuir de bison véritable et de chaussettes de laine tricotées par une centenaire ouralo-altaïque, quelques semaines avant sa déportation en Sibérie. Ses jambes étaient couvertes d’un pantalon en velours de Mons. Sa veste légère mais imperméable était fermée sur une chemise de type « pique-nique d’automne ». Ce survêtement était pourvu de nombreuses poches qui permettaient d’emporter toute la panoplie dont le parfait randonneur peut avoir besoin au cours de ses 16 longs déplacements : papier pour croquis, crayons, huile de colza, lampe de poche, lunettes de lecture, etc. Le chapeau tyrolien surmonté d’une plume de pie repentie couvrait sa grosse tête sertie dans une épaisse barbe noire et dont les yeux bleus pétillaient audessus de ses grosses joues rouges. Il avait pris la route très tôt. La veille déjà, il avait eu l’envie de passer la nuit hors de son lit. L’idée lui était venue d’effectuer une randonnée nocturne. Mais après mûre réflexion, il y renonça. Il pensa en effet que les nuits sont trop sombres pour pouvoir profiter de la beauté de la nature. Il remit son départ à quelques heures plus tard. Il décida de se lever avec le jour, comme les poules et de commencer sa promenade après avoir avalé un copieux petit déjeuner. Sorti de chez lui, il prit sans hésiter le chemin vers Haulchin et s’y engagea jusqu’aux « quatre chemins », carrefour très connu de la centaine d’habitants de Vellereille. Là, il décida de laisser le centre du village derrière lui et de poursuivre en direction de la mine de craie en sifflant l’air des promeneurs Hennuyers, chanson qu’il venait de composer mentalement. Après quelques centaines de pas d’une marche en musique, il choisit un coin de talus qui l’agréa immédiatement. Chaque fois qu’il élisait un endroit pour méditer, Hugo avait la sensation qu’il était là exclusivement dans ce but, qu’il était une création qui disparaissait après son départ. Il stoppa sa marche et s’avança vers son paradis éphémère. 17
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