L'Epilogue - Page 1 - www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2527-0 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 1 Mes yeux me brûlèrent atrocement cet après-midi là lorsque je m’éveillai dans le désert. Et le sable s’était faufilé sous mes paupières, ce qui les rendait picotantes. C’est, je crois, ce lancinant appel morphologique qui m’extirpa doucement de ma torpeur. Voulant soulager cette incitation incessante au grattement, j’entrepris d’user de mon pouce, et ce faisant, un geste brutal attira ma main directement dans mon œil droit. Je n’avais pas alors un contrôle absolu de mes membres. Ma main frappa donc violemment mon œil clos déjà chatouillé par le sable et grillé par le soleil. Ce fus lorsque, par instinct, je voulu crier « merde », que je compris que quelque chose clochait. Aucun son n’était sortit. Le défaut ne venait pas de la volonté de jurer, j’eus pu le certifier ; mes cordes vocales étaient comme paralysées et ma gorge asséchée ne répondait pas plus. Cet étrange état de fait me réveilla totalement. Je frottai gauchement mes paupières. Ma main était comme anesthésiée, mais elle me revenait à mesure que les fourmis qui la picoraient calmaient 9 leur ardeur. Je me souviens qu’en retrouver l’usage total mis deux bonnes journées. Mes yeux s’ouvrirent pour se refermer aussitôt, trop agressés par l’astre luisant. Je réussis non sans mal à rouler sur le côté. Mon esprit était totalement alerte à présent, et par petits spasmes, je parvenais à bouger. Par un extraordinaire tour de force, je m’assis. Je massai mon cou, toussai, déglutis le peu de salive qu’il me restait. Mais ma voix ne venait toujours pas. Je renonçai pour l’instant. Je regardai autour de moi. Rien. Rien du tout. Plus rien que rien : le néant, le vide, et du sable à perte de vue. Je me dis que je devais avoir sacrément picolé pour me retrouver dans cet état. Mais je n’avais pas le souvenir d’avoir bu. Ni même fumé, snifé, gobé, planté une seringue dans mon bras. Je n’avais rien fait de tout cela, ou du moins je ne m’en souvenais pas. Je remarquai rapidement que je ne me souvenais plus de grand-chose d’ailleurs. Je n’étais pas chez moi, c’était certain, mais où était ce chez moi ? Il n’y avait personne que je connaissais, mais qui connaissais-je ? J’avais oublié jusqu’à mon nom. Cette dernière constatation m’affola. Je pouvais perdre ma maison, ma famille, mes amis, ma raison… mais perdre son nom c’est attristant. Curieusement je me souvins alors d’une fille qui, un jour, avait perdu sa carte d’identité. Elle s’en était pris violemment à quelqu’un qui lui demandait sottement de relativiser : « Mais je n’ai plus d’identité ! hurlait-elle. Je ne suis plus personne ! ». Voilà la triste vérité : je n’étais personne. Et contrairement à l’autre conne, j’avais des raisons d’être inquiet. Je décidai aussitôt qu’il me fallait un nom. Pour en trouver un qui m’aille, je devais d’abord m’assurer 10 d’une chose. Je portai ma main à l’entrejambe. J’étais un homme, pas de doute. Il me fallait donc un nom d’homme. Mais comme je peinais à en trouver un qui me convienne et que j’avais très envie d’exister le plus vite possible, je décidai de m’appeler ErnestLouis-Jacques-Robert-Théodule du Marais. Je garderais ce nom provisoire jusqu’à ce que j’en trouve un plus adapté. Deuxième question primordiale : où étais-je ? Visiblement dans un désert. Au Sahara ? Sûrement, de toute façon je n’en connaissais pas d’autre. J’aurais préféré être sur une montagne, ça m’aurait laissé plus de choix : Everest, Mont Blanc, Kilimandjaro… J’aurais, je pense, opté pour la Cordière des Andes ; j’ai toujours trouvé que cet endroit était le plus beau du globe terrestre en plastique que je possédais. Information utile : je possédais un globe et j’avais quelques notions de géographie. Je décidai d’appeler Cordière des Andes la première montagne que je verrai. Car j’avais depuis longtemps compris que je devrai marcher. Ne serait-ce que pour trouver à manger, à boire, mais surtout des WC. J’avais terriblement envie de satisfaire les besoins physiologiques les plus élémentaires. Je devais trouver des chiottes, question de vie ou de mort. Mes yeux s’étant habitués à la lueur blafarde de ce que j’avais nommé « l’Astre », je constatai rapidement qu’autour de moi il n’y avait rien. Je veux dire, pas de vêtement, de sac à dos, de vivres. Pas de guide du routard, de chaussettes de rechange, ni même un coton-tige, que je tenais pourtant en haute estime. Il avait dû se passer quelque chose de bien terrible pour que j’omette d’emporter avec moi un 11 coton-tige. Je m’affolai davantage. Après une absence de nom, voilà une absence de coton-tige. De plus en plus étrange. Mes habits étaient simples : un tee-shirt caca d’oie comme je les aime, un jeans troué comme je les porte si bien, un caleçon noir qui me rend terriblement sexy, deux chaussettes grises effilochées de toutes parts et des baskets défoncées. Tout cela me parut familier mais ne me rassura pas pour autant. Faisons un bilan : je me réveillai sans voix au milieu d’un désert du Sahara sans nom ni coton-tige, la tête vide de tout souvenir, mais la vessie pleine. J’avais très faim et soif, mes membres étaient ankylosés, mes yeux piquaient. Je n’avais pas chaud malgré l’astre brûlant. Au contraire, ses rayons me faisaient un bien fou ; comme si j’en avais été privé trop longtemps. Aucune marque nul part : pas d’empreinte de pas d’homme ou d’animal, pas de trace de 4x4. Il n’y avait ni vent ni employé municipal ayant pu effacer les traces. Peutêtre y avait-il eu des rafales quelques temps plus tôt, mais je m’en serai aperçu. Je devais être tombé du ciel. Si tant est que cette étendue violacée zébrée de nuages rougeoyants soit le ciel. Je caressai mes joues. Rasé de près. Je ne devais dormir que depuis quelques heures. Mais alors pourquoi cette sensation dans mon corps de crispation, d’ankylosement, de fébrilité ? Comme si mon corps n’avait pas fonctionné depuis des années. Sortais-je d’un coma ? Y étais-je encore, bloqué dans un délire ? Non, tout ceci était bien réel, le labeur de mes muscles endoloris l’attestait clairement. Si j’avais été dans le coma, ma barbe aurait poussé ; je savais que je n’étais pas imberbe. 12 Quel âge avais-je ? Je me déshabillai avec toutes les peines du monde, pour m’inspecter un peu. Aucun poil blanc. De petits tétons. J’étais entre l’ado et le vieillard. Je décidai d’avoir 30 ans ; c’est un âge merveilleux. La moitié de la vie environ vient de passer, et elle était censée être la meilleure. De quoi baliser sérieusement. Je trouvai mes jambes interminablement longues et poilues. Mais pas maigres pour autant. Mes abdos étaient tout simplement inexistants, comme du reste mes pectoraux, mes épaules, mes bras et avant-bras. On pouvait même discerner mes côtes sous les épaisseurs de peau blanchâtre et de pelage brun. Je n’étais pas très poilu, mais il y avait de quoi passer aisément un automne frisquet. Honteux d’exhiber ainsi un corps aussi laid, je me revêtis en hâte. J’entrepris d’explorer mon visage. Mes doigts sentirent un nez bien proportionné mais plutôt moche, des cernes très creusées, des sourcils épais, un menton rebondi, aucun double menton, des lèvres épaisses (surtout celle du dessous) et lisses qu’on aurait aimé croquer, un front de la même longueur que la largeur de ma main, des cheveux coupés très court, des oreilles parfaitement dessinées mais assez sales, des joues ni trop grosses ni trop fines, le tout sur une peau grasse parsemée d’imperfections. Je devais me rendre à l’évidence : j’étais laid. Il n’y avait que mes yeux bleus qui pouvaient rendre la vue de ce visage supportable. Comment savais-je qu’ils étaient bleus ? Peut-être à cause de leur fragilité face à l’Astre qui ne brûlait pas le reste de mon corps ? Peut-être parce que je n’avais pas oublié le seul détail qui puisse paraître attrayant en moi ? 13 J’acceptai l’idée d’être moche aussi facilement qu’on aurait compris la mort d’un cochon d’Inde. On s’en serait passé, mais que faire face à la fatalité ? L’accepter, tout simplement. Ou alors… oui, c’était ça ! Je décidai sur le champ de demander un ravalement de façade au premier chirurgien esthétique que je croiserai dans ce paysage de mort. Et je ferai des pompes dès que j’aurais recouvré mes forces. Je deviendrai beau et musclé. La fatalité, on peut parfois l’éviter. J’étais donc Ernest-Louis-Jacques-Robert-Théodule du Marais et j’avais trente ans. 14 2 Ma vessie étant gonflée à bloc, j’entrepris de me soulager. Rien de moins facile, pas un urinoir à l’horizon. Et il était hors de question de souiller la pureté du sol. Pourtant, je n’avais pas le choix. Quand bien même j’aurais entrepris de marcher à la recherche d’une cuvette, j’en étais pour l’instant incapable. Mes jambes ne me portaient même pas. Que faire ? Uriner ici, en plein désert ? C’était humiliant. Je sentis mes joues s’empourprer. Certes, je m’étais déshabillé à l’instant, mais sur la plage les gens sont presque nus, donc il n’y avait rien de choquant. Par contre, me livrer à cet exercice quotidien ici, devant je ne sais quels regards invisibles, c’était rabaisser l’humanité au rang de sans-chiotte contraint à déféquer à l’endroit où il n’est plus possible de tenir. Répugnant. Je dus m’y plier cependant, pour me vider des deux côtés. Je tentai de trouver la meilleure position pour tourner le dos à… à quoi donc ? Je l’ignorais, mais cela devait s’appeler la honte. Je me dressai à genoux et urinai dans le sable en jetant des regards furtifs derrière mes épaules. Si j’avais pu siffloter, je 15 l’aurais fait ; je me devais de paraître le plus naturel possible. Mais rien n’était naturel, à commencer par mon urine. Elle était tout simplement vert fluo, et d’un éclat éblouissant. Je n’avais jamais vu un liquide aussi pur dans sa couleur et aussi impropre à la fois. Le spectacle était plaisant mais inquiétant. D’autant plus qu’au contact du sable, la pisse formait un léger nuage de fumée. La réaction chimique eut été semblable si j’avais aspergé chaudement un tapis de neige glacé. Sauf que le sable était brûlant et mon urine… j’hésitai à la toucher, juste pour voir. En passant furtivement le doigt sous le jet, je sentis qu’il était glacé. D’où la réaction. Mon exercice dura une minute et trente huit secondes virgule deux. J’avais certainement ingurgité une grosse quantité d’un breuvage fluorescent. Comme je commençais à m’ennuyer de cette formalité humiliante qui se prolongeait, je toisai avec dégoût le bout de mon index baptisé. Et, comme il arrive souvent dans ces cas-là, la curiosité pris le pas sur le dégoût, et je me surpris à renifler mon doigt. Je grimaçai déjà à l’idée d’un fumé impur pénétrant mes chastes narines, mais ma réaction fut tout autre. Ma pisse sentait le cacao et la prune verte. Je ne savais plus ce qu’était le cacao, et j’ignorai même que la prune puisse être verte, mais ce fut mon cerveau qui parla pour moi. Le cacao et la prune verte. Il n’y avait aucun doute, mon flair était infaillible. Ou alors mon cerveau connaissait la teneur de la mixture qui me faisait uriner vert fluo. La résurgence d’un souvenir ? Très encourageant. Je regardai à nouveau mon index. Pousserai-je l’absurde jusqu’à explorer son goût ? Non, l’humiliation avait déjà trop duré. 16 Une fois que j’eus fini avec l’urine, je fus pressé de renifler mes sels. Mais ma crotte puait étrangement la merde. Quelle déception. J’aurais aimé qu’il en émane une odeur de bolognaise ; cela m’aurait permis de remplir mon ventre avec ce qui sortait de mon intestin. Mais déjà, un autre problème s’offrait à moi ; il fut résolu d’une manière inattendue lorsqu’en fouillant dans mes vastes poches, je trouvai un rouleau de papier hygiénique biodégradable. Comme si je m’étais attendu à en avoir besoin. Je l’utilisai avec délice et entrepris une fouille plus complète de mes poches. J’y trouvai un briquet, un feutre indélébile, un petit miroir, une salière pleine, un bout de pain frais, une pilule contre la soif, trois cigarettes et des graines de cannabis. Pas de doute, j’avais tout prévu pour un long périple, même si j’aurais eu du mal à utiliser les clopes et les graines sans feuille à rouler. Je rangeai précieusement tous ces éléments, mais gardai le miroir pour m’inspecter. Je ne m’étais pas trompé, j’avais les yeux bleus et j’étais moche. Pas seulement à cause de mon air blasé contrastant avec un visage jeune, ni des disproportions des éléments ; mais surtout du fait de ma blancheur maladive qui soulignait la stérilité de mes traits. Pour ne pas me pousser au suicide avant d’avoir résolu mon mystère, je rangeai le miroir dans ma poche. Je réussis à rouler sur moi-même assez loin de ma repoussante production artisanale, et fus surpris de l’agilité avec laquelle je me déplaçai. Je bondis sur mes pieds. L’ankylosement se faisait encore ressentir, mais j’étais en forme. Mes jambes ne répondaient qu’à moitié, mais elles étaient pleines de muscles qui 17
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