Harpo - Page 1 - test Patrick Boutin Harpo Un ange passe Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1893-7 Dépôt légal : Octobre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 L’oxymore nous mord parfois au coin du bon sens. L’un nous dit que le silence peut être éloquent. C’est vrai. La grande vertu de l’homme est de savoir se taire pour pêcher au puits la Vérité. Se taire n’est pas terre à terre. C’est au Ciel que Dieu est muet. La voix du Seigneur est impénétrable. Il est comme un de ces acteurs du cinéma d’avant le parlant : en équilibre sur une poutrelle, ou accroché à l’aiguille d’une horloge. C’est sa minute de silence, sur laquelle sont suspendues nos secondes. Être loquace casse les oreilles. Parfois les tympans s’en tapent des mots. Le sourd a l’apanage de la sérénité qui l’éloigne de la faconde des hommes. Il ne gobe rien au-dessus de ses lobes. L’ouïe il ne l’a pas fine et ne la loue pas. Il vit sans se soucier de l’enclume, du marteau ou des étriers. Il ne monte pas sur les grands chevaux des conversations débridées. Pour lui seuls comptent le geste et la gesticulation. Ses mains en disent long. Du bout des doigts il dessine dans le vent des paroles non dites qui s’envolent. Son auriculaire confie des secrets comme dans la comptine : « Mon petit doigt m’a dit… » Il fait des moulinets du poignet pour exprimer sa tristesse, sa joie, ou ses colères. Mais parfois, il laisse 11 échapper de ses lèvres inutiles quelques râles. Le silence est une plaie. Sa bouche est une cicatrice qui saigne d’un dernier borborygme. Il est sourd mais pas vraiment muet. Si lui seul peut contempler le silence, il le fait à regret. Il ne désire pas cette absence qui en vrai est la présence de la volubilité éteinte des sonorités feintes. Mon fils m’a raconté la blague du muet qui dit à un sourd : « Attention, un aveugle nous surveille ! » L’aphasie nous laisse bouche bée. Le muet aime huer les logorrhées. Il a les mots au bout de la langue. Mais elle fait des tours dans sa poche. La sienne n’est pas pendue au gibet des bavardages. Il la donne au chat qui est le grand manitou des silences. Le chat assis est l’idéal du calme, disait Jules Renard. Sur ses coussinets, il déambule. Aucune souris ne l’entend venir. Son bond et sa griffe fendent le silence comme la faux fend le foin. Le muet n’en fait pas lui du foin. Ni de tintouin. Son mutisme est la mécanique du soupir. C’est une pause, comme un instant en suspension. Il s’exprime en gigotant des ailes, comme un ange englué, une mouette mazoutée. Il secoue le pétrole de la parole, sans piper mot. Il fait des signes au milieu de nos couacs. Il fait des S en serrant le poing, des G en tirant l’index. Pour le A, on dirait qu’il fait du stop ! Il n’a pas comme le Sphinx un larynx pour nous poser des questions. Il sait la réponse : le mot dit est maudit. Dès lors il n’a plus rien à dire. Il ne faut pas pourtant le mettre à la trappe. Il n’est pas trappiste, ni chartreux. Il n’a pas fait vœu de silence. Il est le silence. Dans monastère d’ailleurs on entend « taire ». L’absence de parole est un acte de foi. Comme disent 12 les psaumes, il faut garder son âme en paix et silence. La vie érémitique tique à la parole, ne louant que la Parole. Celle de Dieu pénétra dans l’oreille de Marie. Jésus en serait sorti, disent les cathares. Comme Gargantua qui naquit de l’« aureille » gauche de Gargamelle. Le Verbe peut se faire chair et faire bonne chère. Pourtant ventre affamé n’a pas d’oreilles. La dive bouteille est parfois divine, comme celle des pythagoriciens. Mais depuis lors, Dieu s’est tu, ou s’est tué. Son suicide n’a pas fait grand bruit. Il a d’abord zigouillé son rejeton. Pourtant, à 33 ans Jésus n’avait pas tout dit. Si on lui a cloué les mains et les pieds, on ne lui cloua pas le bec. Ses paraboles font encore du tabac. Lorsque l’on vient d’en entendre une, le silence qui succède est encore de lui. Jamais les saints n’ont du se taire, a dit Blaise Pascal. Dans Le livre des Révélations, au chapitre XVI on peut lire : « Et j’entendis une voix du ciel comme le bruit de grandes eaux et comme le bruit d’un grand tonnerre ; et j’entendis le son de plusieurs joueurs de harpes ». La harpe annonce l’Apocalypse. Pour Sir Thomas Beecham, sa sonorité ressemble à deux squelettes en train de faire l’amour sur un toit de tôle ondulée. C’est ainsi peut-être que Dali entendait celle d’Harpo Marx. Il en édifia une dont les cordes étaient de fils barbelés garnis de petites cuillères. Quand Harpo se frotte à son instrument la fureur s’éteint, et toute la zizanie devient zen. Pour lui, jouer c’est arrêter de jouer. L’heure n’est plus à la rigolade. Il met des bémols au délire de ses frangins et à son anarchie. Même Gargantua, on y revient, jouait de la harpe. Harpo en use à sa manière, n’ayant jamais su comment l’accorder. Pourtant, il met tout le monde d’accord. Rappelons-nous qu’Harpocrate dans la 13 mythologie romaine est représenté l’index sur la bouche, imposant le silence. Celui d’Harpo est lourd de sens. Il va dans tous les sens et les non-sens. Il est le gage de l’absurdité portée au paroxysme, mais surtout de son angélisme de sagittaire s’agitant mais sage. Le brouhaha et la cacophonie l’accompagnent. Pourtant ils sont le signe du grand silence de mort qui les suit. Il met un silencieux sur nos pétards mouillés. Il faisait du boucan pour faire taire le nôtre. Sans dire un mot, il en dit plein. Il fut éloquent dans son imper en loques. « Parle si tu as des mots plus forts que le silence », disait Euripide. Harpo n’a pas dilapidé les siens. Il les a étouffés comme des poussins à peine nés. Il fut assourdissant et nous a laissé sans voix. La sienne qu’on n’a jamais entendue. Ou alors une fois, si l’on a tendu l’oreille. 14 sa Wii mon fils ne dit jamais non. Avec sa Nunchuk il est un Rémy Bricka super balèze. Avec tout un bric à brac d’instruments. Il la secoue pour jouer du piano. Il la fait glisser pour singer un archet. Il la tient comme une trompette : c’est Satchmo junior ! Et bien sûr, avec sa Wiimote, il joue de la harpe. Dans ce jeu, il vise dans la cible les cordes sensibles. Sur l’écran il égrène les notes. En fait des fausses pour de vrai. Et des vraies pour de faux. L’enfant aime ce mimétisme qui lui permet de descendre la gamme sur son gameplay. Ça lui plaît. D’ailleurs, son surnom c’est « Mima ». C’est tout son programme. Il imite sans limite les hits. En agitant les bras, il peut paraître être quelque Roland Kirk virtuel. Dans la parodie de jouer, mon fils se joue des parodies de nos paradis sans musique. Il n’aime pas être muet comme une carpe. Mais plutôt comme une harpe. Elle seule dit : « Chut ! », avant la Chute et la rédemption. Mon fils qui en joue est comme un ange qu’on ne dérange pas. Il pose ses ailes sur la couette, et laisse traîner ses baskets. Il s’amuse aux pauses où il se pose comme un rossignol perché sur la clef de sol. Il est fasciné par le fa et le si. Il se gratte le do. Le bécarre se carapate 15 À
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