Ambrosia - Page 1 - test www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0416-9 Dépôt légal : Juin 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Je dédie ce livre à : Franca Morselli (République Dominicaine) Isabelle Cortezon (République Dominicaine) Nathalie Wagner (Canada) Marcelle Armanni (Île de la Réunion) Philippe Trouilloud (France) Nicole Vernhes (France) Étienne et Chantal Konrad (Suisse) 9 Sommaire Prologue.................................................................................................. Chapitre 1 L’arrivée ................................................................................................. Chapitre 2 La consécration....................................................................................... Chapitre 3 La grande bibliothèque........................................................................... Chapitre 4 Diogène et Marcus.................................................................................. Chapitre 5 Confessions ............................................................................................ 13 31 47 63 79 95 Chapitre 6 Une nouvelle vie..................................................................................... 115 Chapitre 7 Le conte de Noël..................................................................................... 129 Chapitre 8 Une décision difficile ............................................................................. 147 Chapitre 9 Le pont brisé........................................................................................... 163 Chapitre 10 Les plaines d’Exodus.............................................................................. 179 11 Chapitre 11 Good-bye Andréas .................................................................................. 199 Chapitre 12 Pinkyland ................................................................................................ 217 Chapitre 13 L’île de Thésaurus .................................................................................. 233 Chapitre 14 Perdus ..................................................................................................... 247 Chapitre 15 Retrouvailles ........................................................................................... 261 Chapitre 16 Sur les traces d’Octavio .......................................................................... 277 Chapitre 17 L’adieu à Platon...................................................................................... 293 Chapitre 18 Le passage............................................................................................... 309 Chapitre 19 Le monde de Kyria ................................................................................. 325 Chapitre 20 Un nouvel amour .................................................................................... 341 Chapitre 21 Le grand harmonique.............................................................................. 357 Épilogue.................................................................................................. 367 12 Prologue La route déroulait interminablement son ruban de bitume dans la lumière des phares. Ritchie Milius avait roulé une grande partie de la nuit et une fatigue pesante s’insinuait sournoisement en lui, mais pressé d’arriver, il restait sourd aux injonctions de son horloge interne qui lui criait de prendre un peu de repos. N’osant croire que l’événement qui venait de frapper à sa porte soit celui qu’il attendait depuis si longtemps, il se sentait terriblement nerveux. Cette longue quête qui l’avait précipité si souvent loin de son foyer ne lui ayant valu jusqu’à présent que d’amères désillusions, il ne pouvait se départir du sentiment que ce voyage ne lui apporterait rien de plus que les précédents. Et, écartelé entre son engagement à ne pas renoncer et son appréhension à se fourvoyer dans une nouvelle recherche stérile, l’ignorance de ce que lui réservait cette énième piste lui procurait une indicible angoisse. Il alluma l’autoradio et une musique douce envahit l’habitacle. Reconnaissant la version orchestrale d’un ancien tube des Beatles, il essaya de s’en remémorer le titre mais, l’intérêt de cet air résidant finalement moins dans son appellation que dans le plaisir que lui donnait son écoute, il cessa très vite de se triturer les méninges. L’aurore commençait à poindre, découvrant de part et d’autre de la route un paysage paisible baigné de brume. Ritchie affectionnait la campagne. La vie, lui semblait-il, devait s’y écouler comme un long fleuve tranquille, au rythme immuable des semailles et des moissons. Et, même si ce n’était là qu’une utopie, son imagination se complaisait tant à s’y abandonner, qu’un jour il s’était hasardé à évoquer auprès de Martha, l’éventualité d’acquérir une ferme et quelques arpents de terre en un endroit similaire. Mais, le regard sidéré que lui avait jeté son épouse à ce moment-là lui avait fait comprendre d’emblée ce qu’elle en pensait et, n’osant affronter davantage les foudres de 13 sa désapprobation, il n’avait plus abordé cet épineux sujet. Appartenant à ce genre de personnes qui ne s’épanouissent que dans un environnement urbain, Martha n’envisagerait jamais de quitter les berges colorées de la Tamise pour émigrer au milieu des poules, des vaches et des moutons ! Et, bien qu’il continuât à caresser au fond de lui l’illusoire espoir que celle-ci revienne à de meilleures résolutions, il n’avait présentement que le choix de s’accommoder de son inflexibilité. Un dernier village, un ultime virage et il arriva enfin. Nichée au cœur d’un parc arboré, la fondation Hessner dressait ses bâtiments de pierre à l’extrémité d’une large allée bordée de platanes au bout de laquelle un panonceau le dirigea vers un parking où il gara sa voiture. Çà et là, des feuilles mortes jonchaient le sol annonçant les prémices d’un automne qui ne saurait plus tarder et, alors qu’il refermait sa portière, un léger souffle d’air en entraîna une poignée à ses pieds. Elles tourbillonnèrent désordonnément autour de lui un court instant, puis poursuivirent leur erratique course sous une rangée de véhicules avant de s’éparpiller au creux d’une haie d’aubépines. Parcourant des yeux l’édifice, Ritchie s’attacha à en admirer l’architecture. Des grappes de géraniums dégringolaient de chaque balcon, de chaque fenêtre et l’ensemble respirait une grande quiétude invitant à la méditation et au recueillement. Au vu de ce cadre enchanteur, sa première réaction fut de se demander s’il n’avait pas agi inconsidérément en entreprenant ce voyage tant il lui apparaissait utopique que sa quête s’achevât là et, en vain s’efforçait-il de se raccrocher aux arguments qu’on lui avait énoncés, il lui était difficile de se soustraire à la sensation de s’être déplacé pour rien. Il s’avança en direction de la réception et, salué par le timbre guilleret d’un carillon, entra dans un vaste hall lumineux. Face à lui s’alignait un comptoir derrière lequel siégeait une ravissante jeune femme absorbée dans la contemplation du reflet que lui renvoyait son miroir de poche. – Bonjour, que puis-je faire pour vous ? lui lança-t-elle en se levant prestement. Elle avait une jolie frimousse enfantine où pétillaient de beaux yeux bleus rieurs et il lui trouva une amusante ressemblance avec ces exquis « Poulbots » dont regorgent les présentoirs des carteries montmartroises. Avisant le nom qui se détachait en lettres noires sur le badge doré épinglé à son uniforme, il nota qu’elle s’appelait Carole. – Je suis Ritchie Milius, lui répondit-il. Le professeur Forrester m’a contacté hier et je suis venu aussi rapidement que j’ai pu. 14 – Ah oui ! Je suis au courant. Je vous en prie, prenez place, émit-elle en lui désignant une rangée de fauteuils. Je vais l’informer de votre arrivée. Il s’assit pesamment sur l’un d’eux et commença à feuilleter quelques revues qui traînaient à sa portée sur une table basse. Incapable cependant de se concentrer sur leur contenu, il les abandonna très vite et laissa vagabonder son esprit sur les circonstances qui l’avaient emmené ici. Ses pensées le ramenèrent alors à son appartement londonien la veille au soir et il en sursauta presque en se remémorant la sonnerie du téléphone s’incrustant dans la tranquillité de ce qui aurait dû être une soirée ordinaire. Vautré devant la télévision et engourdi dans la confortable certitude que cet appel tardif ne lui était sûrement pas destiné, il n’avait pas bronché et Martha avait décroché. Mais, au ton de sa voix, il avait de suite perçu que ce n’était pas cette fois l’une de ses habituelles amies et, le regard décomposé comme si Big Ben s’était écroulée, elle lui avait tendu le combiné. – Chéri, j’ai en ligne un certain professeur Forrester qui désire te parler. On a retrouvé Johnny ! Interrompant sa rêverie, un homme entra et Ritchie devina d’emblée qu’il s’agissait de son interlocuteur. – Vous êtes M. Milius, je présume ? l’accueillit celui-ci avec un large sourire. Avez-vous fait un bon voyage ? – Oui, je vous remercie, lui répartit mollement Ritchie. – Venez ! le convia-t-il à le suivre. Ritchie lui emboîta le pas et ils cheminèrent de concert au long d’un couloir dont l’un des côtés ajouré d’arcades s’ouvrait sur une vaste cour intérieure plantée de splendides massifs fleuris. Il régnait ici un silence paisible. Pas un silence oppressant qui exacerbe les angoisses et la mélancolie, mais un silence sécurisant qui réconforte et transcende l’âme. Et au fur et à mesure qu’il progressait en ces lieux, Ritchie se surprit à éprouver une sensation de paix qui tranchait agréablement avec l’anxiété qui l’avait accompagné jusque-là. L’extraordinaire sérénité émanant de cet endroit lui rappela subitement une théorie qu’il avait lue un jour au hasard des pages d’un magazine. Celle-ci énonçait que les vieux murs gardent toujours en eux la charge émotionnelle des habitants qui y ont vécu ou des événements qui s’y sont déroulés et, selon la nature de ce dont ils s’étaient imprégnés, on pouvait sans raison apparente se sentir merveilleusement bien dans un environnement ou affreusement mal dans un autre. Et si cela lui était apparu à ce moment-là très discutable, la douceur qui l’enveloppait 15 présentement l’amenait pourtant à en reconsidérer la véracité sous un angle nouveau. – Quelle est au juste la vocation de votre fondation ? demanda-t-il au professeur. Sommes-nous dans un hôpital ? – Anciennement, comme l’architecture des bâtiments vous le laisse deviner, c’était un couvent, lui répondit ce dernier. Toutefois, la soif de rédemption qui conduisait jadis les pèlerins ici a légèrement évolué… – C’est-à-dire ? – Les personnes que nous accueillons aujourd’hui ne sont pas en quête de spiritualité, mais de leur passé. Suite à des chocs traumatiques ou même psychiques, la majorité de nos patients, à des degrés divers, sont amnésiques. Cette institution a pour mission de les aider à reconstituer les fragments de leur vie, à recoller les morceaux si vous préférez… – Dois-je en déduire que Johnny – du moins si c’est lui – est amnésique ? – Nous allons en parler… Ritchie n’eut pas le loisir de l’interroger davantage car, franchissant une porte, celui-ci l’invita à pénétrer dans une pièce qui était à l’évidence son cabinet de travail. Les murs étaient tapissés de rayonnages emplis de livres et il s’en exhalait une atmosphère feutrée et apaisante. Ils s’assirent de part et d’autre d’un massif bureau qui sentait bon le vernis et, pendant un court instant, le professeur Forrester s’attarda à le dévisager. Puis il prit la parole : – M. Milius, voudriez-vous m’expliquer succinctement en quelles circonstances votre frère a disparu ? – Je pensais que vous le saviez déjà, mais n’ai pas d’objection à vous les raconter. Les faits se sont produits en 1963. Il y a donc vingt-deux ans. J’étais alors assistant de l’archéologue Paul Bernardin. – C’est un Français, n’est-ce pas ? – Oui, en effet. Un jour, ce dernier est venu me trouver et m’a confié sur le ton de la confidentialité qu’un site inconnu avait été découvert quelques semaines auparavant dans le désert tchadien par une caravane qui s’était écartée de sa route. Persuadé qu’il s’agissait là des ruines de Tibérius dont la civilisation était très antérieure à tout ce que nous connaissions, il semblait transfiguré et, quand il m’a demandé de l’y accompagner, j’ai accepté sans hésiter. Outre que cette expédition m’apparaissait infiniment plus exaltante que toutes celles auxquelles il m’avait déjà convié à le suivre précédemment, son enthousiasme était si communicatif qu’il m’aurait été impossible de refuser et, même si elle n’était pas dénuée de risques, je n’en 16 avais cure. À cette époque-là, j’avais une trentaine d’années et l’aventure ne m’effrayait pas. Pour satisfaire aux exigences des sponsors qui nous appuyaient financièrement, nous avions besoin d’un photographe et c’est le plus naturellement du monde que j’ai songé à Johnny… – Votre frère était photographe ? – Oui, mais bien qu’il maitrisât avec autant d’aisance l’art de la prise de vue que l’alchimie du développement, il n’en faisait point commerce et, se destinant à une carrière littéraire, la photo était surtout pour lui une passion. Lorsque j’ai soumis sa candidature au professeur Bernardin, celuici a accepté d’emblée. En revanche, il m’a été sacrément plus difficile de le convaincre d’emmener Mary… – Mary ? – Mary était la fiancée de Johnny. Tous deux s’étaient rencontrés sur les bancs de l’université et, follement épris l’un de l’autre, ne se quittaient jamais. Aussi emballé qu’il fût à la perspective de participer à notre équipée, Johnny ne voulait pas partir sans elle et, le professeur s’opposant catégoriquement à adjoindre une femme à notre expédition, j’ai dû user de beaucoup de persuasion pour lui arracher son consentement. Le plus cocasse en est qu’ils sont devenus plus tard de grands amis et Johnny et moi les surprenions souvent dans le désert en train de discourir sur des sujets dont la portée nous échappait complètement. – Que s’est-il passé ensuite ? – Malgré notre soin à n’en négliger aucun détail, ce voyage s’est révélé extrêmement plus éprouvant que ce à quoi nous nous attendions. La configuration du terrain ne nous permettant pas d’accéder au site de Tibérius par moyens motorisés, il nous a fallu établir un camp de base très éloigné et poursuivre notre route à dos de chameau. En outre, en raison des conflits interethniques agitant la région, les pistes n’étaient guère sûres et nous étions constamment obligés d’emprunter des voies détournées. Parvenus à destination, le caractère exceptionnel du lieu nous a toutefois largement récompensés des peines que nous avions endurées, car il ne s’agissait pas cette fois d’un vulgaire amoncellement de ruines, mais d’une véritable cité engloutie dont l’exhumation nécessiterait des années de fouilles. C’est alors que la tempête est survenue… Cela a débuté en fin d’après-midi comme une brise légère. Puis, sans que rien ne le laisse augurer, celle-ci s’est nettement accentuée et le sable qu’elle entraînait dans son sillage nous cinglait désagréablement la peau. Quand nous nous en sommes alarmés, il était déjà trop tard. Le vent s’est 17 amplifié soudainement, arrachant avec une violence inouïe le campement que nous venions de dresser. Nos effets volaient en tous sens et c’était une panique indescriptible. Pensant que nous y serions moins exposés, nous nous sommes rués en direction d’une falaise distante d’une centaine de mètres et y avons inopinément retrouvé notre guide Moïses qui nous a aussitôt conduits jusqu’à une petite grotte que ses compagnons avaient dénichée à proximité. Extérieurement, elle ressemblait à une faille dans le rocher mais, s’évasant ensuite à la manière d’une bouteille, elle était assez vaste pour nous abriter. Ce fut une nuit épouvantable… Au-dehors, le vent hurlait comme si tous les démons de l’enfer se déchaînaient et, hormis certains de nos caravaniers africains psalmodiant à voix basse des prières, personne ne disait mot. Réunis autour des lampes à huile qu’ils avaient allumées, nous étions trop choqués pour avoir envie de converser et, en la circonstance, toute parole s’avérait d’ailleurs inutile. À mes côtés, le professeur Bernardin demeurait prostré, le regard vide. Mary et Johnny s’étaient assis à l’écart et, en les apercevant tendrement enlacés, j’étais bien loin d’imaginer à ce moment-là que c’était la dernière fois que je les voyais… L’évocation de ces souvenirs lui étant à l’évidence très pénible, Ritchie s’interrompit un court instant. Puis inspirant longuement, il reprit son récit : – Au matin, la tempête était terminée. Mais, lorsque nous sommes ressortis de la grotte, le paysage qui s’offrait à nos yeux n’avait plus rien de commun avec celui que nous avions découvert la veille… Ensevelissant à jamais ses secrets, le vent avait érigé à l’emplacement de la cité de Tibérius de gigantesques dunes. Supposant qu’ils étaient allés explorer les alentours, nous n’avons pas immédiatement réagi quand nous nous sommes rendu compte de l’absence de Johnny et Mary. Celle-ci se prolongeant anormalement, nous avons commencé à nous en inquiéter et si, au début, nous nous complaisions dans la rassurante certitude qu’il ne s’agissait que d’une banale escapade d’amoureux en quête d’intimité, nous avons réalisé au fil des heures que c’était infiniment plus sérieux, car en dépit de nos appels, ils ne se manifestaient pas et, toutes nos supputations s’écroulant les unes après les autres, la nuit est tombée sans que nous ne les eussions retrouvés. Nous les avons vainement cherchés durant trois jours, arpentant chaque pouce de terrain et nous époumonant à les appeler sans cesse, mais comme s’ils se fussent volatilisés, à l’exception de l’appareil photo de Johnny qui était resté là où tous deux s’étaient couchés, il ne subsistait aucune trace d’eux nulle part. 18
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