Souviens-toi d'Esperanza - Page 1 - test Souviens-toi d’Esperanza 3 Laurent BARRUOL Souviens-toi d’Esperanza Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0393-3 Dépôt légal : Janvier 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 1 – Sénateur, puis-je entrer ? Demanda l’assistant en ouvrant légèrement la lourde porte en bois massif. – Je suis à vous dans une minute Edward, répondit presque aussitôt le politicien, sans même relever la tête. Le jeune homme entra en prenant garde de faire le moindre bruit et referma la porte derrière lui, comme il avait l’habitude de faire. Il pénétra en douceur dans la pièce et se tint debout, juste devant le grand bureau vernis. Il regarda longuement son patron, affairé à lire un rapport sur le regain de criminalité dans l’état du Wisconsin. Celui-ci avait l’air soucieux, fatigué. Il venait de passer une journée entière à la lecture de ce fameux dossier et, visiblement, tout ceci ne le passionnait pas outre mesure. Mais il se devait d’en prendre connaissance avant de le présenter au gouverneur, après y avoir ajouté quelques annotations de son cru. La rencontre devait avoir lieu le lendemain, il n’avait donc pas de temps à perdre en inutiles palabres. Les propositions qu’il avait imposé l’année dernière, pour endiguer la montée de la violence dans l’état, n’avaient pas été du goût de tous, 9 il avait dû faire face à un véritable mur de contestation. Côté Démocrates, on trouvait ses mesures purement cœrcitives et liberticides, il y avait même eu dans son propre camp, nombre de contestataires. Le sénateur s’était tiré de ce mauvais pas en promettant une baisse radicale de la délinquance dans les douze mois. Aussi, la seule vue des chiffres mentionnés sur la toute dernière page de cet imposant rapport lui donnait froid dans le dos. Il craignait, et sans doute avait-il raison, de perdre son siège lors des prochaines échéances électorales de 2002. Lui qui avait basé toute sa campagne sur son sujet de prédilection, la réduction de la violence, aurait beaucoup de difficultés à s’appuyer une nouvelle fois sur son argumentaire favori. Lentement, les yeux dans le vague, il releva la tête et se préoccupa enfin de son visiteur. – Que puis-je faire pour vous Edward ? – Une personne vient de déposer cette lettre pour vous sénateur, dit-il en présentant une petite enveloppe blanche sur laquelle était juste griffonné le nom de son employeur, Bradley. – Merci. Dit-il tout simplement en attrapant nonchalamment la lettre qu’il lui tendait. – Cette personne m’a dit que c’était important et que je devais vous le remettre en mains propres le plus rapidement possible. J’ai pensé que vous attendiez peut-être une réponse quelconque, c’est pourquoi je me suis permis de vous déranger sénateur. – Vous avez bien fait Edward. Avec un peu de chance il s’agit d’une correction apportée à ce fichu rapport mentionnant une erreur de statistique ou quelque chose dans le genre. Rien ne me ferait plus 10 plaisir que de lire : désolé sénateur mais à la place d’augmentation de la délinquance, il faut lire diminution ! Le sénateur Bradley n’était pas homme à rire et, le rictus crispé qu’il affichait alors, était probablement mû par une profonde désespérance. – Merci, je n’aurai plus besoin de vous ce soir, lança-t-il à son assistant. Rentrez chez vous et reposezvous bien, demain la journée risque d’être rude. – A demain Monsieur, lui répondit-il, et, si je puis me le permettre, vous devriez vous appliquer vos consignes, vous faites peur à voir. Bradley le regarda partir sans dire un mot. Edward avait raison, il était grand temps de boucler ce dossier et de rentrer retrouver sa femme et sa fille Jessica. Sa carrière politique allait bientôt prendre fin. Demain, le Gouverneur allait sûrement le jeter en pâture à ses adversaires pour sauver son propre poste et, cela sonnerait le glas de sa courte mandature. Lui qui avait investi des millions de dollars pour s’assurer un statut important au sein du parti Républicain et, par la suite être élu au sénat, allait devoir tout recommencer. Il retournerait dans sa magnifique villa de Maywood avenue, sur les bords du lac, et continuerait à y couler des jours paisibles en profitant de son immense fortune. Après tout, ce n’était pas si dramatique. Il devrait juste, encore une fois, changer de vie, passer de la notoriété à l’ombre. Il se souvint alors de sa jeunesse misérable passée dans le Kansas au milieu des vaches du petit ranch familial et sourit. Il se ferait une raison et se trouverait bien une autre saine occupation. Il l’avait déjà fait, et n’était pas homme à se laisser aller à de sombres pensées. L’heure était venue pour lui de se retirer, voilà tout. 11 Puis, sortant de sa rêverie, il ouvrit délicatement la petite enveloppe blanche. Elle portait seulement son nom en grosses lettres rouges mal écrites, sans plus d’indication. Il en sortit une feuille de papier accompagnée d’une photo. En lisant le court texte inscrit sur la lettre, il devint blême. Pris de panique, il se précipita aussitôt vers la porte de son bureau et tourna la clef à double tour, comme s’il craignait d’être attaqué par quelque bête malfaisante sortie tout droit des enfers. Il était effrayé. Lui, l’homme de pouvoir, si sûr de son prestige, ayant toujours le dernier mot, était à présent désemparé, il ne savait que faire. Ses yeux exorbités reflétaient la terreur. Tout son corps était secoué de nombreux spasmes, son visage flanqué d’affreuses grimaces. On aurait eu beaucoup de mal à reconnaître en lui l’un des hommes les plus puissants de Madison. Il resta là, prostré devant ces quelques mots, lisant et relisant encore. Il n’en croyait pas ses yeux, son passé le rattrapait jusqu’ici, où il se croyait pourtant à l’abri. Des dizaines de questions s’entrechoquaient dans sa tête. Comment l’avait-on retrouvé ? Qui ? Pourquoi ? Il tentait vainement de se souvenir d’une erreur qu’il aurait commise et qui aurait permit à son, ou ses ennemis, de remonter jusqu’à lui. Il avait longtemps pensé que personne ne réussirait jamais à retrouver sa trace, même si au fond de lui, un doute subsistait et se rappelait, de temps à autre, à sa mémoire. La peur avait rapidement fait place à l’effondrement. Bradley ne bougeait plus, les yeux rivés sur la lettre posée devant lui. Il se remémorait les trente trois dernières années passées à se reconstruire une vie, à se fondre dans la masse, à essayer d’oublier. Aujourd’hui, ce passé revenait 12 brusquement à la surface et semblait le narguer. Il avait pourtant tout fait pour brouiller les pistes, mais, apparemment, cela n’avait pas été suffisant. Rapidement, il retrouva ses esprits et essaya d’imaginer quels pourraient être les échappatoires. Rien, tout semblait joué d’avance. Il n’avait plus, désormais, de carte à abattre. La seule sortie possible se trouvait inscrite sur ce bout de papier, il le savait. Inconsciemment, il avait toujours redouté ce genre de nouvelles, oh ! Bien sûr, pas aussi directe et violente que celle qu’il venait de lire, mais au fond de lui, il savait qu’un jour il aurait à répondre de ses actes. Il jeta un dernier coup d’œil à la photo, sourit et se leva. Puis, il attrapa son fauteuil et, de toutes ses forces, le lança à travers l’immense baie vitrée qui bordait son bureau. Le verre explosa dans un fracas assourdissant, laissant ainsi pénétrer une brise douce et rafraîchissante qui vint lécher délicatement le visage du sénateur. Il aspira une profonde gorgée de cet air et ferma calmement les yeux. Soudain, dans un cri terrifiant, Bradley se précipita vers l’ouverture béante et sauta par la fenêtre pour aller s’écraser vingt et un étages plus bas, sur Johnson street. Le politicien venait de se donner la mort après avoir lu cette phrase laconique écrite à l’encre rouge sur cette petite feuille blanche : « Souviens-toi d’Esperanza : Ouvre la fenêtre et saute » Sur la photo accompagnant ce papier, on pouvait voir la fille du sénateur, Jessica, une cible dessinée sur la tête. 13 2 Le Caire, mégapole tentaculaire de plus de seize millions d’habitants, ayant la plus forte densité de population au monde, avec sa ville nouvelle qui s’étend sur soixante cinq kilomètres du nord au sud, se préparait à sommeiller. Les odeurs d’épices, suaves ou acres, apaisantes ou envoûtantes, toutes plus colorées et parfumées les unes que les autres, se mêlaient furieusement aux gaz d’échappements nauséabonds des voitures et camions pour ne former qu’un incroyable et improbable cocktail de saveurs au goût douteux. La journée s’en allait, balayée lentement par la nuit sombre. Peu à peu, toute la vie grouillante de cette énorme ville se trouvait plongée dans l’obscurité qui venait sonner le glas des activités diurnes. La cité s’enfonçait sûrement dans les ténèbres à mesure que disparaissait l’astre adoré des anciens. Le pont de Giza, surplombant le Nil, et reliant la petite île de Rodah au reste de la cité, accueillait les retardataires, forçats du travail ne quittant leurs bureaux qu’à regrets. Tout ce monde se bousculait en une cohue anarchique indescriptible et, sans qu’aucun signal n’ait retentit, formait bientôt un long ruban d’une fluidité à faire pâlir le plus habile de 15 nos serpents pour enfin déserter cet îlot de verdure, havre de paix perdu au milieu du Caire, bordé de palmiers majestueux. Il avait attendu que la nuit envahisse les lieux pour approcher l’imposant édifice. A présent, assis sur un banc, il contemplait le long cortège des véhicules défilant devant lui et, espérait patiemment que le flot se tarisse enfin. Une cigarette américaine au coin des lèvres, il se leva soudain et parcourut nonchalamment les quelques dizaines de mètres le séparant du Cairo Aquarium. Sa démarche était malhabile, il boitait, sa jambe droite restait désespérément raide, le genou refusant catégoriquement de se plier à ses exigences. Il avançait calmement sur la rue Abdul Aziz Al Saud en direction de la porte d’entrée destinée aux employés. A cette heure ci, toute l’équipe du tout nouveau parc animalier avait déserté les lieux. L’ouverture de l’établissement avait été annoncée en grandes pompes quelques semaines auparavant. Il avait déjà attiré des milliers de visiteurs, ce qui laissait présager un avenir serein et un amortissement rapide pour l’investisseur principal, également directeur du site, Mohamed Al Backhri. Ce projet titanesque sur le thème de l’océan et ses habitants, était l’œuvre de toute sa vie. L’attraction principale, le repas des requins tigres, lui était enviée de tous les aquariums du monde. Il avait réussi à enfermer dans un bassin colossal, trois magnifiques spécimens. Le principe du spectacle était simple et terrifiant. Une cage était plongée dans l’eau au beau milieu des squales, et un courageux plongeur prenait place à l’intérieur, emportant avec lui quelques dizaines de kilos de viande et poisson, distribués ensuite à travers les épais barreaux. La voracité des sulfureux animaux 16
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