Les Jardins Sélènes - Page 2 - test Paskalo BAJL Les Jardins Sélènes Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris - 2007 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). 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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Éditeur Indépendant – 2007 ISBN : 978-2-35335-128-2 Dépôt légal : Octobre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 « Une Ondine nageait au fil d’une rivière Scintillante de clarté lunaire, Et tentait de lancer à la lune d’argent L’écume légère en jouant. » Michel Lermontov (1814-1841) Traduction Katia Granoff 7 I Le ciel est noir sur ce monde. Des milliers d’étoiles parsèment la voûte céleste, pourtant leurs feux sont froids, et ne parviennent à jeter qu’un semblant d’ombre sur les roches poussiéreuses qui parsèment le sol sans vie. Ce monde lui-même est une ombre, une ombre minérale, que le temps semble avoir abandonnée, lassé de ne pouvoir s’accrocher qu’à un horizon sans aspérités. Ce monde est gris de cendre et pourtant aucun feu n’a jamais brûlé à sa surface aussi loin que l’univers luimême n’ose se souvenir. C’est un désert immobile, tantôt glacial, tantôt brûlant, tantôt écrasé de lumière, tantôt plongé dans une nuit qu’on croirait sans fin, une nuit qui imprègne le sol comme une encre surnaturelle. Trouant l’obscurité comme un défi au temps, deux ellipses lumineuses s’abattirent soudain sur le sol au détour d’un énorme rocher : une gigantesque 9 créature s’avança, rampant sur le sol, laissant ses traces presque injurieuses dans la poussière du sol intacte depuis des milliers d’années. Le corps blanchâtre du scarabée métallique émergea enfin de la pénombre. Massif et pataud, il progressait lentement, mais sans hésitation aucune, portant son regard lumineux et cependant aveugle parmi les rochers parsemant le sol. Sa carapace cylindrique était couverte des fins débris de ce sol poudreux qu’il foulait de ses huit roues métalliques. Enfin il s’arrêta, soulevant une ultime bouffée de cendre. Plusieurs minutes s’écoulèrent, puis le flanc de la créature mécanique s’ouvrit, livrant passage à trois formes humanoïdes, elles-mêmes aussi pataudes et blanchâtres que l’engin dont elles étaient issues, qui prirent pied gauchement sur la surface du monde. « Et voilà, se dit Carl Jamieson. Déjà deux semaines que nous sommes sur la Lune. » Il avait redouté avant le début de la mission que son sens du merveilleux ne s’émoussât trop vite au contact des tâches quotidiennes, mais ce n’était pas le cas, bien au contraire. Il savourait chaque jour, chaque seconde passée sur le sol lunaire comme s’il avait été le premier homme à y poser le pied. En un sens, il le ressentait comme tel. Plus de deux générations s’étaient écoulées depuis que le dernier homme du vingtième siècle avait marché sur la Lune. Quel était 10 son nom, déjà ? Il se sentit coupable de l’avoir oublié. L’histoire n’avait retenu que celui du premier, Neil Armstrong, reléguant même dans l’oubli celui de son coéquipier Buzz Aldrin. Ils avaient été douze, et, ironie de l’histoire, aucun de ces pionniers n’était encore vivant quand, voilà trois ans, le premier équipage de quatre hommes avait foulé le sol lunaire, cumulant à eux seuls presque autant de temps sur la surface de notre satellite que n’y avaient vécu ensemble tous leurs prédécesseurs des missions Apollo. Trois autres missions s’y étaient succédées, préparant prudemment cette mission dont il avait la responsabilité. Il avait été désigné il y avait maintenant plus de deux ans pour diriger cet équipage de huit hommes et femmes dont six se poseraient pour la première fois sur la face cachée de la Lune. Les objectifs de cette mission étaient multiples : tester techniquement tous les systèmes de survie d’un petit groupe de personnes pendant trois mois lunaires. Tester les machines, tester les hommes. La face cachée avait été choisie afin d’accentuer l’isolement, de simuler grandeur nature les prochaines missions martiennes. De la même façon, tous les contacts radio avec la planète mère étaient assurés en permanence de façon très particulière par une constellation de petits satellites de télécommunication et de positionnement, baptisée la « Pléiade », qui avaient pris la Lune dans leur filet hertzien : ils assuraient le relais, mais avec un délai de quinze minutes entre la réception d’un message et 11 sa ré-émission. Ainsi les conversations « en direct » avec la Terre, telles que les avaient vécues des centaines de spationautes depuis plus de soixante ans, étaient désormais remplacées par des monologues séparés de longs silences, tels que les vivraient les prochaines missions interplanétaires. Cette mission cumulait les audaces et les nouveautés, mais également les enjeux. Ils étaient huit hommes et femmes, de quatre nationalités différentes, et ils avaient en charge la plus importante mission lunaire jamais conçue. Ce qu’ils devaient découvrir (ou ne pas découvrir, lui souffla une petite voix) allait, ni plus ni moins, déterminer l’avenir de l’homme sur la Lune pour les deux prochaines décennies. En effet, c’était dans les dernières années du vingtième siècle que plusieurs sondes automatiques avaient laissé entrevoir l’espoir de trouver sur la Lune l’eau qu’y aurait apporté une pluie cométaire voici plusieurs dizaines de millions d’années. La présence, en quantités infinitésimales, de molécules d’eau dans la poussière de régolite lunaire, conditionnerait l’installation définitive de l’humanité sur son satellite naturel. Si d’infimes cristaux de glace se dissimulaient dans cette poussière, les prochains colons seraient assurés d’une ressource, sinon inépuisable, du moins importante de ce précieux liquide indispensable à la vie, permettant une quasi-autarcie. L’eau, élément de base de toute la chaîne organique, source de vie pour l’homme, était la condition sine qua non pour voir 12 enfin dans les prochaines années l’essor véritable de l’humanité vers les autres corps du système solaire. Dans le cas contraire… pas d’eau, pas d’autosuffisance alimentaire ou énergétique. Pas de serres, pas de vie, pas d’avenir, sinon celui qu’on se forgerait dans l’excès technologique et les dépenses pharaoniques, au détriment du reste de l’humanité restée à quatre cent mille kilomètres de là. Déjà, au siège des Nations Unies, dans le nouvel état indépendant de Genève, le Bureau des Affaires Spatiales de l’ONU avait de plus en plus de mal à justifier aux yeux des gouvernements les milliards d’eurodollars consacrés à l’occupation humaine de la proche banlieue terrestre. L’avenir de l’homme dans l’espace se jouait donc au quitte ou double. Dans son casque, une voix grésilla, puis l’interpella clairement : – « Alors, commandant, encore dans la Lune ? » Et ses deux compagnons de s’esclaffer à cette plaisanterie éculée qu’il subissait patiemment depuis deux ans, depuis que ses compagnons de mission avaient remarqué sa propension marquée à ses longs silences pensifs, qui étaient pour lui des moments d’intense concentration, et non de rêvasserie insouciante comme ils feignaient de le croire. Il se retourna vers deux des trois Russes de l’expédition, Dimitri Pabelayev, le commandant en second, et Valentina Komarenko, la spécialiste en géologie de la mission. Si le code international 13 prévoyait d’utiliser l’anglais pour les transmissions vers la terre, les spationautes avaient toute liberté de choisir entre eux la langue qu’ils souhaitaient. Ainsi, l’usage qui prévalait était de poursuivre la conversation dans la langue dans laquelle elle avait été initiée, à moins de buter sur une traduction. Dans leur groupe, ils parlaient donc russe, anglais, (avec une touche d’accent irlandais pour Linda Hamilton, la conductrice du Scarabée , restée dans le véhicule) et même (un peu) mandarin, sur l’initiative du seul membre chinois de l’expédition, doyen de l’équipage à cinquante-deux ans, Li Wu. Aussi Carl s’adressa-t-il à eux en russe sur le canal radio commun. – « Bon, ce n’est pas tout, ça, mais si on bossait, hein ? » Ils venaient de parcourir plus de cent kilomètres à vitesse réduite depuis leur lieu d’alunissage, où ils avaient installé leur base avant la venue de la nuit lunaire, voilà plus de six jours terrestres maintenant. Ils y avaient laissé deux membres de l’équipage, avant de commencer l’exploration systématique des régions polaires, tandis que deux autres de leurs compagnons, restés en orbite, entreprenaient la cartographie complète du moindre recoin de la surface de l’astre des nuits. Il consulta son blocpoignet, y pianota quelques instructions, et l’IA 1 intégrée, en communication directe avec la 1 Intelligence Artificielle 14 « Pléiade », lui donna sa position sélénodésique précise : 83°21'15''N par 163°15'17''W. « Afin de vous dégourdir les jambes après ces heures interminables passées dans notre cher Scarabée, je vous propose de finir à pied les dernières centaines de mètres. » Il se retourna vers le nord, en direction d’une pente douce qui les amènerait au sommet de cette colline qui leur cachait actuellement l’horizon. « En route vers le cratère Ros… Roven… » Il buta lamentablement encore une fois sur les syllabes cyrilliques qui se refusaient à lui, puis cracha enfin : « Rozhdestvenskiy ! Pourquoi, vous les Russes, avez des noms pas possibles comme ça ? On n’aurait pas pu l’appeler Popov, comme tous les Ruskofs ? » – « Crétin d’impérialiste américain, rétorqua Valentina en riant, prends ta bicyclette et pédale vers le sud, direction Mer Marginale. Le cratère Popov, c’est dans deux mille kilomètres. » Et voilà, il avait été pris à sa propre plaisanterie. Valentina était incollable en sélénographie. Comment diable avait-il pu oublier qu’il existait réellement un cratère Popov ? Haussant les épaules, il se mit en marche, suivi de près par ses deux compagnons. Dans la profonde nuit lunaire, leurs scaphandres étaient équipés d’un puissant projecteur pectoral éclairant le sol plusieurs mètres devant eux, d’une lampe frontale directement inspirée du casque des spéléologues, et, allant de 15
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