Projection - Page 1 - test Steve Catieau Projection Roman Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-294-8 Dépôt légal : Juillet 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Lettre à Chloé Chère Chloé, Cette lettre n’est pas datée, car je ne sais pas quand tu la recevras. En tout cas, quand tu l’auras entre les mains, c’est que ce sera la fin pour moi. Ne sois pas triste… ou juste un peu ! J’ai confié des carnets d’écriture au notaire qui doit te les transmettre dans le mois qui suit ma disparition. J’aimerais que tu les lises. Ce sera un peu de moi qui se prolongera. Prends soin de ta mère, de tes enfants, de toi… Profite de chaque instant. Je t’aime. Gio 7 Prélude Être et avoir été 1 Le téléphone sonnait depuis le matin, toutes les demi-heures, une longue sonnerie aiguë qui retentissait comme une sirène folle dans une caserne de pompier. Je ne voulais pas décrocher. Je savais qui était au bout de fil. Elle pouvait laisser des messages sur le répondeur, je m’en fichais pas mal. Cette voix rauque et masculine était celle de mon agent, Claudie Becker, enfin mon ex-agent, pour être tout à fait exact. Je savais pourquoi elle voulait me contacter, le but était intéressé, dans ce genre de métier on appelle rarement pour prendre des nouvelles, savoir si la santé est bonne, surtout quand 9 on est comme moi, un croulant sans pouvoir, sans influence. La raison était commerciale, Becker voulait me vendre un projet dont personne ne voulait et dont elle devait se libérer le plus rapidement possible. C’est son métier. Dans le passé, j’avais cédé, mais plus maintenant. Je pensais qu’elle avait compris que tout était fini. Je ne souhaitais pas entendre son discours formaté face à ces projets mineurs. La maligne m’avait eu au début, en me garantissant monts et merveilles, « c’est un rôle magique », « une production de qualité ! », « un futur chef-d’œuvre », Et ma tête ? C’est un chef d’œuvre ? Plus pour moi ! Attendre un projet ? J’avais tout simplement passé l’âge. Je ne supportais plus l’attente entre les films, les refus de certains après un bout d’essai, les rejets des autres lorsque mon nom était cité. Il m’a fallu deux bonnes années pour ne plus être dépendant de ce désir d’autrui, du regard de l’autre, de mon image. Et puis, au bout de quatre-vingt films, la passion n’était plus la même, le plaisir non plus. Trop d’automatismes ou d’expériences avaient mis fin à la spontanéité des débuts. J’avais fait le tour des rôles, le panel était épuisé : jeune premier, amoureux romantique, voyou, flic, personnage historique, reporter, mari jaloux etc. J’avais quasiment tout interprété (et pas toujours parfaitement). Je ne découvrais plus rien, je n’apprenais plus rien. 10 La réelle souffrance se posait sur la considération des gens du métier et l’amour du public. Je n’existais plus à leurs yeux, le regard que l’on posait sur moi devenait familier, je n’étais plus aimé à une grande échelle, plus respecté par mes pairs. J’étais tout simplement un retraité comme tant d’autres, « Monsieur tout le monde ». Je n’en souffrais plus maintenant, le regard de mes proches me suffisait. Ma prérogative était de ne plus redevenir dépendant de cette notoriété, de ce paraître social. Pour être tout à fait honnête, je n’ai jamais été un grand acteur comme Gabin, Montand, ou Delon, mais j’avais bénéficié d’un certain succès, d’une petite gloire, surtout vers la trentaine, où je tournais beaucoup. Le métier d’acteur est cruel. Plus que l’on ne peut l’imaginer. La surexposition, la médiatisation amplifient de façon considérable les événements et les sentiments. Il est délicat de réussir sa vie privée, face aux voyages et aux autres exigences du métier. Tout repose sur le travail et lorsqu’il vous échappe, il ne reste rien, rien du tout. Vous êtes seul. Le temps passe, les gens qui vous ont utilisés vous lâchent, le succès qui va et qui vient tarde cette foisci à revenir et enfin les critiques, qui vous ont portés aux sunlights se questionnent sur votre supposé talent. C’est à ce moment que j’ai décidé de partir, pour ne pas livrer le combat inutile, j’avais perdu la bataille, je ne voulais pas perdre la guerre. Mon cher agent m’avait convaincu pour les trois derniers films 11 de ma filmographie, « il fallait absolument remettre la machine en route », pour redynamiser mon image. Mais la machine s’était emballée et était tout bêtement tombée en panne. Trois films-trois bides consécutifs, et le mot « bide » est un euphémisme tant sur le plan culturel qu’économique. Je me suis doucement éclipsé, quittant Paris, mon appartement gigantesque, la tour Eiffel et le ciel plombé pour atterrir au Touquet, station balnéaire sur le côte d’Opale où je profitais d’une maison confortable et douillette dans les bois, retirée de tout, mais proche de l’essentiel : la mer. C’est par la mer que je suis arrivé en France, à l’âge de 3 ans, avec mes parents et ma grande sœur Claudia. Nous quittions Florence et ses églises pour une terre promettant travail et prospérité. L’expatriation était courageuse, après un rapide arrêt à Marseille, nous nous étions installés prés de Lille, dans une banlieue ouvrière du Nord, dont l’économie du textile raffolait. L’exil était rude et brutal mais il fallut s’acclimater tant bien que mal, nous n’avions pas le choix. Ma sœur Sylvia et mon frère Giuseppe naquirent sur le territoire tricolore et obtinrent de suite la nationalité française. Claudia et moi avions eu la chance de voir le jour en Italie, et d’avoir sur le passeport la double nationalité. À moitié italien, à moitié français, selon les jours, selon les humeurs, je réinventais mon identité. La plus grande fierté de ma mère, fut de voir son fils prendre l’accent nordiste, région qui nous 12 apportait tout alors que notre pays n’en était pas capable. Cet accent je l’ai vite perdu, comme mon accent italien préalablement. Je me suis toujours battu pour réussir. L’ascension fut délicate mais assez rapide. Dès l’obtention du certificat, je me suis dirigé vers Paris, où j’effectuai divers petits boulots : livreur, serveur. Un matin, un ami m’encouragea à assister avec lui à une audition pour de la figuration pour un long métrage, cela payait bien, un fils d’ouvrier ne peut se permettre de cracher sur de l’argent facile, vite en poche. Je pris goût aux auditions. Un vrai challenge pour mon orgueil. J’obtenais des seconds rôles en partie grâce à un physique avantageux ; les cheveux noirs, le visage fin, les yeux verts. « Mon talent », pour être ironique, se conditionnait en quelques points stratégiques. Le physique latin me facilita la tâche à l’époque où le cinéma italien existait encore. Mon teint typé, qui fut un handicap au tout début de ma vie, ne le fut plus ensuite. Petit, j’avais maudit mes origines, voulant me confondre dans la blondeur des têtes avoisinantes. Adulte je bénis le ciel de mes lignées ritales, qui m’offraient un éventail de rôles plus important. Bien que mon physique m’ait ouvert élégamment les portes des studios, il me fallut rapidement travailler la technique et le jeu avec des professeurs. J’ai tout appris sur le terrain. Grâce à ma réactivité et ma faculté à m’exprimer, je fus rapidement convaincant. 13 Pourtant, si je fais le bilan des quatre-vingt films tournés, six sont vraiment remarquables, des classiques grâce au talent de grands réalisateurs. Une dizaine réussis, et le reste plutôt médiocre. Certains ont été faits pour de mauvaises raisons, ou par de mauvaises personnes. L’acteur n’est qu’un pantin dans le processus, son pouvoir est limité même s’il porte le film sur ses épaules. Il n’y a pas de mauvais acteurs, simplement des acteurs mal dirigés. Je suis critique vis-à-vis de mes films, je n’éprouve aucun plaisir à me voir, au contraire, plutôt du mépris. Je ne suis jamais satisfait de mon jeu. Cela fait bientôt dix ans que je ne tourne plus, neuf ans et onze mois exactement, un anniversaire à fêter. Je ne sabrerai pas le champagne. En prenant mon paquet de Lucky Strike, cigarettes que je fume depuis mes vingt ans, je me surpris à constater que cet appel téléphonique me rendait nostalgique. Je m’interdis de l’être. Trop douloureux, trop futile. L’instant présent est essentiel. Claudie enregistrait un dernier message sur le répondeur : « Bon, c’est encore moi, ce n’est que le quatrième message depuis hier. Ce que j’ai à te proposer est vraiment différent, sinon je ne m’échinerais pas à te contacter, je ne suis pas complètement stupide, enfin pas encore ! J’ai pris les devants, je t’ai envoyé le scénario par la poste, jette un coup d’œil dessus. Vraiment ! 14 C’est un petit bijou ! Je te laisse le découvrir, et je te téléphone en fin de semaine ! Je te donnerai plus de détails ! Le réalisateur est fan de toi depuis son enfance ! Prends le temps de le lire, s’il te plaît, pour une fois écoute-moi ! C’est un scénario très original. À bientôt ! » Son élocution était rapide et sèche comme à son habitude, « fan de toi depuis son enfance » ne me plaisait guère, je me sentais un vieux monument à visiter. Ce message n’avait pour but que de m’intriguer, et cela fonctionnait. Qu’elle ait pris l’initiative de m’envoyer le scénario n’énervait, mais ce sont les méthodes pratiquées par la profession. Les derniers rayons du soleil frappaient sur les vitres de la véranda. Martina, ma compagne, rentrait d’une longue promenade avec Jons, notre labrador couleur sable. Ses yeux me fixaient, transmettant son inquiétude. « Cela faisait un moment qu’elle ne t’avait pas joint celle-là ! Je reconnais sa voix entre mille… » dit-elle, brisant le silence laissé par le répondeur. Jons se colla à moi, je caressai son museau puis il s’allongea à mes pieds. « Ce n’est rien, elle me propose un rôle, rien de plus. Je n’ai pas répondu. » Je voulais la rassurer. Je souris, et je tendis la main vers elle, pour qu’elle vienne. Martina s’approcha de mon fauteuil et agrippa ma main 15
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