La passion de Marie Madeleine - Page 13 - EXTRAIT : "Il était si beau. Je le buvais de tout mon être. Bien longtemps, en pensant à lui, je recevais dans mon ventre un coup qui me frappait verticalement. Je voulais retenir contre mon visage ce visage, sentir l’ombre de ces épaules me surplomber. " Pendant ce temps, projetée sur mon axe immobile, je voyais défiler les arbres, les hommes, la vie, tout ce qu’on laisse derrière soi lorsque l’on prend la route. Ma route à moi était d’attente. Trop longtemps je vécus ainsi. À ne rien donner en pâture à la passion qui couvait en moi, mon âme sans doute fermenta aux tréfonds de moi-même. Mon corps inemployé brûlait la nuit pour lui tout seul. Un jeune homme que j’aurais pu aimer s’était furtivement soustrait à moi et je m’enlisai dans les marécages du renoncement. Des cercles intérieurs me ficelaient comme des lianes. Un autre traversa mon chemin, laissant longtemps un chant d’absence s’éteindre derrière lui. Celui-là n’était pas libre pour moi et le renoncement prit la couleur très morale de l’abnégation. Autres cercles de fièvre autour de moi, seule et consumée d’absence. 13 Et puis, passion douloureuse, épineuse, j’avais aimé, idéalisé, épousé et servi mon mari à Magdala. Je lui avais été fidèle, sacrifiant à sa sécheresse des années de féminité perdue, de beauté inutile. Il y eut un temps où j’avais souhaité très fort avoir des enfants. La maternité, me semblait-il, aurait gommé tout le reste. Mais les enfants n’étaient pas venus. Alors quelqu’un d’autre avait voulu vivre en moi, un être trahi par le temps et par son apparence physique. Une femme asservie par des années de conjugalité et qui demandait à renaître. Les passions sourdes qui m’habitaient, dès lors attelées au même joug, devinrent exigeantes, fougueuses. Elles m’avaient longtemps fait peur, à rugir près de mes oreilles. Lorsque je compris que l’amour que j’avais reçu comme épouse n’avait jamais été l’amour mais seulement la recherche très fastidieuse d’un plaisir volé à l’indifférence, conquis sur l’inertie d’un homme froid, alors ces passions se libérèrent. Mais la vie que j’avais menée à Magdala depuis mon divorce – coups de cœur, aventures, réveils désabusés – je la résumai d’un seul trait : amertume. J’ai parlé pendant des heures. Des arpèges de désir vibraient sur mes lèvres et par la seule présence de cet homme je connus mon indigence et mon violent besoin d’amour. Il me fallut faire un immense effort 14 pour taire l’élan douloureux qui me poussait vers lui. La honte brutale de mon innocence perdue m’aida à dominer ma soif de conquérir. Et tout en lui parlant dans la brûlure des larmes retenues j’inspectais mon propre désert à tâtons dans des bourrasques de révolte : tout ce moi enfoui, nié depuis si longtemps. Je m’étais crue d’abord faite pour un idéal, appelée à une vie d’élévation. Et puis je m’étais retrouvée seule un jour, en face de moi-même. Et là j’avais pu lire dans les coulées bleues de mes fards, que je n’étais que Marie, la Magdalena, née pour l’amour mais plus bonne pour l’amour. Allais-je ainsi me ruiner, solitaire, de la jeunesse jusqu’à la mort ? Relevant les yeux, je le fixai ; et je le vis qui me regardait aussi avec beaucoup d’attention. Son visage de souffrance s’était éclairé d’un sourire plein de bonté, un sourire qui avait le pouvoir de me rendre à moi-même. Il me voyait, certes, avec les yeux d’un homme, mais aussi autrement qu’un homme. Comment dire ? Confusément je sentais ces deux perceptions de moi-même. Et la clarté dorée qui émanait de ce regard m’était douceur, apaisement, mais brûlure à la fois. Depuis ce jour j’ai connu ce tison dans mon centre, cet affolement de mes racines. Lame de fond plutôt, que le désert n’aura jamais fini de boire. Mais toujours ce tourbillon s’est accompagné d’une sérénité infinie. Son regard doré invitait au dépassement de soi-même. « Je n’en suis plus capable, je ne veux pas de ce dépassement de la chair », murmurai-je, et ma voix tremblait tout autant que mes lèvres. « Mais ce que tu as connu », disait-il, « n’a été que le renoncement ou l’excès : les deux pôles d’une 15 même solitude. L’amour se vit sur d’autres modes, dans les harmoniques de soi. » « Je veux brûler de ma passion », me butai-je en agitant ma crinière. « Je suis Marie la renoncée, la non-éclose, et puis Marie la trop facile. Comprendstu ? Je veux vivre enfin sur la crête inconnue de l’amour, fuir l’ennui des choses éteintes, je veux… ». Le reste je le tus. Une phrase avait surgi en moi, insolite, et je l’examinai tout interdite dans le silence de mon esprit : je suis Marie la Madeleine, Marie qui veut t’aimer d’amour et de tendresse humaine… La nuit s’était installée tout à fait sur le désert. Le ciel immense avait tout envahi et déversait sur nos têtes une pluie de diamants très purs. Il ne me prit pas dans ses bras mais sa voix m’enveloppait tout entière, une voix profonde qui descendait en elle-même par cercles concentriques avec des intonations innombrables et qui faisait de ses paroles un chant des mers, du fond des bois, des pierres et des volcans. J’étais dans sa voix comme dans les bras d’un homme. Femme de sa voix. Sa voix divine. 16 J’ai souvent pensé à cette rencontre dans le désert. J’ai éprouvé bien des fois le remord de n’avoir pas su écouter vraiment ce qu’il disait de lui, de son cheminement, de sa vie intérieure. Sans doute l’aurais-je mieux connu, mieux compris à cette époque. Longtemps aussi – et je l’avoue – j’ai eu des regrets de ne pas l’avoir enlacé à mon corps, à ma vie. L’impression que peut-être alors, cette fois seulement, un amour tel que je le rêvais, immense, radieux, aurait été possible. Je me serais embrasée toute et envolée vers le ciel comme ces cendres verticales qu’un vertige incandescent aspire et abolit. Emportée par ces folles pensées j’assistai, étonnée, à l’éclosion de ma végétation inverse, tous les possibles à l’envers du réel, les rameaux non vécus de mon existence effilochée. Et je me construisais des rêves, des légendes. Celui de l’amant visiteur qui s’achevait en drame. Celui du mari choyé, trop vite figé dans un quotidien minéral, insipide. Je peignais pour moi-même, mentalement, des matins d’amour fou, puis des ruptures et leurs blessures. Et puis je revenais à ce qu’était ma vie, ce désert, cette inexistence. Et je n’étais jamais qu’un long désir, un devenir, une tension vers cet homme, non-homme, plus qu’homme, que je ne me sentais pas 17 le droit d’aimer et que j’aimais désespérément. Cet homme au regard si profond qu’il grandissait jusqu’au ciel, jusqu’à envahir, à devenir le ciel. Depuis je l’ai suivi. Je suis restée dans l’ombre, discrète, mais toujours il me devinait. Je marchais à distance, cachée, à l’image de mon désir, terriblement intériorisée, prenant à peine appui sur mon support visible. Je doutais parfois d’être là, d’exister. Ombre derrière son ombre, absence sur le point de devenir présence. J’étais là toujours, un peu au loin, fil infime et périphérique sur la trame de cette broderie en ors déteints. Dunes, ocres des pierres, et chèvres aux laines brunes, triangulaires et cornues sous les cornes de la lune. Je fouaillais sa trace comme me fouaillait son image. J’ai épié sa silhouette dans les villages où il passait ; j’ai absorbé son visage, de loin, à force d’admiration muette. Il est, dès lors, entré dans mes prunelles. Il s’est gravé en moi au plus profond : l’os saillant des pommettes brûlées, les noirs sourcils, ses lèvres, source douce, et le regard vert si puissant, infini. On aurait dit qu’il vivait au fond de mes yeux, et que celui-là qui parlait était né de moi-même, enfanté, projeté par mon âme ou mon imagination, plus réel en cette image que je portais en moi que dans son apparence extérieure. J’ai vu les expressions extasiées de celles qui venaient l’écouter : Suzanne, et Jeanne, et Marie Jacobé, et Salomé, trop belle, et toutes surent muer en or biblique l’amour qu’il leur inspirait. Leurs yeux, à travers les semaines, furent la partition où je vis se décliner l’amour : désir, passion, tendresse, idolâtrie, et puis la dévotion. Et moi seule sur ma rive, jour et nuit je continuais à me consumer pour lui, incapable 18 de transmuer mon cœur, de sublimer cette ardeur trop charnelle. J’ai épié sa voix : comme un tonnerre parfois, comme un pardon toujours. J’y ai découvert toutes les ressources de l’amour, répit pour ceux qui souffrent, miséricorde à ceux qui pèchent, enthousiasme et chaleur pour les enfants, les simples, les oiseaux. Sa voix m’était pacte avec de grandes lois inscrites en moi et oubliées depuis longtemps. Je me cachais de lui, mais pourtant j’avais le sentiment que c’est à moi qu’il s’adressait. Je n’ai pas toujours su écouter ses paroles, sa voix seule me suffisait, me blessait, me pansait, me ralliait à moimême et me roulait dans la caresse de son chant. Plus tard, comme des trésors enfouis, j’ai retrouvé des bribes de ses paroles oubliées : « Venez à moi vous tous qui peinez et ployez… Les prostituées arriveront avant vous au royaume de Dieu… ». Oui ces mots-là, d’autres encore qui me revenaient au hasard, m’étaient suaves et montaient du fond de mon cœur, épaves sauvées, germes précieux. Mais à cette époque je n’ai pas su l’écouter. Je ne comprenais rien encore. Je restais simplement près de lui, assoiffée, et petit à petit curieusement les stries de mes humiliations se faisaient moins douloureuses. Ma vie perdait de son aridité de roc et de pierraille. Nous marchions sur des sentiers plus doux, de vent, de poussière rousse qui poudrait les joues fatiguées mais toujours royales de Salomé, et faisait à nos pieds de pèlerins de nerveux dessins couleur de la sanguine, à l’heure où les ombres se stylisent. Je m’endormais avec ses yeux pour firmament et sa voix à mes oreilles. Je n’avais plus de souvenirs. Ses paroles, bulles closes, m’étaient colliers, étoiles. 19 J’étais lasse au matin, dépouillée de mon rêve, victorieuse solitaire et déchue de tous les démons de la nuit. J’avais faim de sa faim, soif de sa soif, et je ne pouvais rien pour lui. Il ne réclamait rien, jamais. L’une ou l’autre d’entre nous glanait pour lui quelque écuelle, du pain. Son visage pâlissait parfois et se creusait. Il paraissait lentement au fil des jours rejoindre l’essentiel, éliminer la chair inutile. Il ressemblait de plus en plus à ce Dieu que chacun porte en soi et moi je portais dans mon corps le deuil des étreintes perdues. Chaque étape m’était espoir de rapprochement, espoir déçu. Mais quand il recommençait à marcher suivi d’elles toutes et d’un cortège qui déjà grandissait, je reprenais ma place de dernière en bout de file, loin derrière eux, et je suivais. Je suivais avec la distance que m’imposait le respect de cet homme supérieur et de la vague honte que j’avais de ce feu en moi dévorant. J’étais le dernier anneau du serpent, le plus distant. Mais je rêvais du jour où peut-être je pourrais le rejoindre et refermer la boucle Tout au long de nos marches j’étais comme envoûtée et j’en arrivais à oublier qui j’étais vraiment. Quand on me demandait si je le connaissais, je disais oui, puis non, enfin je ne sais pas. On haussait les épaules, on riait parfois de moi. Les hommes se retournaient sur ma chevelure dénouée dont les torsades vivantes et chaudes évoquaient pour plus d’un les gloires et les débauches de mes dernières années. Mais sa voix les détournait des ornières. Avec les moucherons dans la lumière ils n’étaient plus que des silhouettes rêvées, oubliées, qui me précédaient sur les chemins. 20 Tout en marchant j’explorais mon désert sous la lumière crue et implacable de ce soleil et de son regard qui de loin me tirait, parmi les autres. On eût dit qu’un filet de pêcheur immense et invisible nous avait pris dans ses mailles et nous hissait lentement au long de ces vagues de dunes et des sinuosités de son errance. « Venez à moi vous tous… ». Une impression d’injustice dominait parfois en moi : tant d’amour à donner, tant de force inemployée, de baisers perdus, à éclore, de vie manquée. Mon paysage était de pierre sculptée, d’ombres violettes, un paysage de ciels lourds et d’infinie solitude. Le lit d’un fleuve déserté, caillouteux, pitoyable. Sur les parois de mes falaises des fissures noires et luisantes ; pas d’herbes folles. Les enfants n’étaient pas venus, pas de jacinthes ni de roses. Mon mari voyageait toujours. À ses retours, point de tendresse. Quant à mes amants de passage, ils se fondaient en un même souvenir désabusé, sans visage. Je pouvais poursuivre l’errance. Et comme les autres, poisson aveugle, je subissais cet homme. Nous l’appelions notre maître. Tout mon être tremblait dans son regard, recevant son existence et son souffle avec sa soif à étancher, de ses seuls yeux chargés d’infini. Mais j’étais hantée confusément par le sentiment douloureux de toujours rester au pourtour, à la lisière de sa lumière. Un après-midi nous fîmes une halte sur la route de Nazara. Je me suis approchée et comme eux tous autour de lui je me suis assise sur une pierre. Le soleil me brûlait l’épaule et le vent secouait mes cheveux. À nouveau je fus emportée dans un rêve muet. Je n’entendais plus les paroles mais je sentais mon désir grandir, acide, impérieux. Nous ne nous étions pas 21 reparlé depuis cette nuit dans le désert. Jamais même, je ne m’étais retrouvée si proche de lui face à face. Une angoisse subite me saisit : allait-il me reconnaître parmi le nombre de ces femmes, ou alors son regard allait-il glisser sans se poser, rayon de lumière offert à tous ? Je tremblais sans oser rien dire et je vis qu’il me voyait et souriait vers moi. Je me suis avancée, indécise, pleine d’espoir, et j’ai dit en hésitant : « Tu te souviens de moi ? Je suis Marie Magdalena … ». « Je te connais bien, » murmura-t-il, « Magdalène de mon désert. Viens près de moi, tu vas vivre. Ta route n’a pas été vaine. » Il jouait avec une mèche de mes cheveux et se penchait légèrement vers moi tout en me parlant. Je regardais cette peau d’or ancien semblable à la patine de quelque dieu échoué du fond des âges ou venu de l’orient de mon rêve. Je voyais ces lèvres sans volume, peintes à plat en doux violet sur sa face de roi, le mouvement convoité de sa bouche et ce sourire tellement intérieur qui ouvrait en moi toutes les sources des larmes. « Ta route n’a pas été vaine parce que tu as beaucoup aimé. » Il murmura cela cette première fois et souvent, par la suite il me le répéta. J’aurais dû lui crier ce jour-là ce que j’enfouissais dans mon cœur et que plus jamais je n’ai osé lui dire, ce qui explosait dans ma gorge, dans mes veines, dans mon ventre : « Je n’ai jamais aimé jusqu’à toi, mon amour. Jamais su, même, ce qu’était l’ombre de l’ourlet de la robe de l’amour, et je baise l’ourlet de ta robe, et dans la foule avec toi je suis seule, ils te voient me bénir et je retiens ta main ; tu me laisses ta main et je la couvre de pleurs, des pleurs qui me font du bien, qui 22
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