La passion de Marie Madeleine - Page 1 - EXTRAIT : "Il était si beau. Je le buvais de tout mon être. Bien longtemps, en pensant à lui, je recevais dans mon ventre un coup qui me frappait verticalement. Je voulais retenir contre mon visage ce visage, sentir l’ombre de ces épaules me surplomber. " Johanna WALCKER La passion de Marie-Madeleine Roman court Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-212-8 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Il était si beau. Je le buvais de tout mon être. Bien longtemps, en pensant à lui, je recevais dans mon ventre un coup qui me frappait verticalement. Je voulais retenir contre mon visage ce visage, sentir l’ombre de ces épaules me surplomber. Et puis c’étaient ces yeux, ce regard immense et vert qui me couvrait de lumière blonde, qui m’enveloppait et grandissait indéfiniment, jusqu’au ciel. Tout ce visage était un ciel rayonnant. Cependant mes lèvres se troublaient dans le vide. Ce regard vert plus grand que moi et que j’aurais voulu ivre, flottait, m’illuminait et me blessait à la fois. J’avais cette radiance fichée dans mon âme et du poison dans ma chair. Tandis qu’il parlait à tous au milieu d’une foule ardente, je savais qu’il me regardait, qu’il s’adressait à moi seule. « Dieu », disait-il, et toutes étaient là, venues de Galilée pour l’entendre : Marie sa mère et Marie l’autre vieille femme, la mère de Jacques, et Salomé la belle, reine des sables, noble comme une figure de proue, avec un sourire d’idole à ses lèvres et des cheveux de cuivre tressés en couronne sur la tête. On l’aurait dite sculptée dans du bois d’olivier tant sa peau d’or était mate, sa nuque fière, et sa démarche altière. 7 « Dieu dit…», et j’entendais toujours chanter dans mon attente les mots d’amour non prononcés, les mots que je guettais et que je fabriquais, haletante, jour après jour. Mais ceux qu’il disait, les vrais, volaient autour de moi et se cognaient aux parois de glace rebelle de mon cœur sourd, incapable de toute autre prière que celle de mon amour. Toutes ses paroles fondaient en moi je ne sais où, car j’étais enfermée dans mon rêve – ma demeure – et là je m’enlaçais à lui, halée par un désir intense, et je touchais ses mains, ses bras, et les yeux fermés je lui tendais mes lèvres. Parfois, furtivement, certaines de ses paroles parvenaient à la surface de mon esprit. « Dieu nous parle », disait-il. Mais cette fois encore je perdais la suite évaporée parmi la foule, pour leurs oreilles à elles, si attentives et comme galvanisées. Elles l’aimaient aussi, ces femmes, je le voyais bien dans leurs prunelles humides. Pour moi, elle devait éclater sur mon visage, cette frénésie, ma frénésie. Un désir qui ne parvenait pas à devenir prière. J’avais honte parfois de façon fugitive en pensant que j’étais comme elles toutes un paysage transparent traversé par le feu, que ces gens autour de moi entendaient le cri de mon corps vers le sien, et que, tandis que les autres ployaient leurs cœurs pour l’agenouiller, le mien dansait, impudique, sa pavane d’oiseau sauvage. 8 La première fois que je l’ai rencontré, c’était dans le désert et je l’ai vu de dos. Il me parut très grand et recueilli à la façon de ces sculptures de pierre dont on n’ose pas interrompre le muet monologue. Il était entouré d’un silence très dense, un silence d’éternité. Je suis restée à distance dans l’obscurité violette de l’âne, tandis que les flaques petites de l’ombre dans le sable devenaient d’un bleu plus froid. Le temps endormi du désert avait figé ma marche. Sans doute s’il était resté là, orant immobile, le monde se serait-il arrêté lentement de battre et moi de divaguer. Mais il s’est retourné dans le crépuscule, et de l’ombre j’ai émergé, happée par la lumière de sa face. Il émanait de lui une telle impression de force et de protection que j’en fus troublée. J’avais connu des hommes mais aucun comme celui-là. J’ai dit, hésitante : « Je suis Marie, de Magdala. » Et je guettais sur son visage une expression de mépris, de moquerie, ou d’appétit soudain, révélant qu’il connaissait mon nom et ma vie. Mais il me sourit simplement, et alors je me mis à souhaiter désespérément être neuve pour cet homme, neuve cette fois unique pour quelqu’un avec qui faire les premiers pas d’une rencontre, inventer des gestes vrais, oublier la géographie profanée des caresses que l’on vend. 9 Nous nous sommes assis sur le sable et mon esprit a commencé à s’évader, comme toujours dominé par l’afflux des sensations qui m’envahissaient. Mes yeux étaient moi tout entière cette première fois en face de lui. Je tentais de fixer ses paroles mais de mes orbites brûlées déjà je commençais à boire. Il me parlait du désert : « Plus qu’un lieu c’est un temps, le temps pour moi de la solitude et de la préparation » me disait-il. Mais moi je voyais ses mains et les mouvements de ses lèvres, et j’essayais de m’infiltrer dans ce désert intérieur, d’y glisser mes paupières, mon ombre ; je voulais qu’il me désire et j’écoutais pour lui plaire, tout en ramenant ma chevelure sur mon épaule dénudée. À un moment je me suis étendue sur le sable, (derrière mes yeux, les seins enviables et pointus de Salomé la belle, si sobre et si sûre, son ventre plat et duveteux lorsqu’elle découvrait l’or de ses chairs au soleil de la plage. Si belle, si tentante que moi-même j’avais eu envie de la toucher. Que ferait-il, lui, s’il la voyait ainsi soyeuse, invitante ?) Je laissais la nuit descendre, comptant sur sa complicité pour effacer nos contours. Il s’était tu. Tel qu’il était assis il me dominait de toute sa carrure et il se mit à me dévisager intensément. Il me parut lutter et souffrir au fond de lui-même comme si, en silence, il taillait dans son âme des blocs de pierre, des pans de rocs escarpés. Il sculptait en lui et autour de lui des paysages désertiques, des formes creuses pour ses pas. Beaucoup plus tard j’ai compris ce que devait signifier pour lui le fait de se retirer ainsi. Je pus retracer dans sa torride solitude le dépouillement d’épure qu’il voulait imprimer à sa vie. Moi j’étais 10 tombée là comme un papillon importun qui se brûlait les ailes, comme l’idée même des jeux du monde dont il lui fallait se détourner. Une séductrice en papier, un reflet chatoyant qui éblouit et qui passe. Tentation ? Mirage ? Qu’ai-je été pour lui en cette nuit de désert où nous avons parlé longtemps, plus peut-être que jamais par la suite ? 11 Moi aussi, je traversais une période aride. Jamais je n’avais pris conscience de mon abandon, comme ce soir-là au contact de sa plénitude. Mon vide se révélait lentement, un vide qui, je le pressentais, allait être empli de sa présence exactement, forme pour forme, parole pour blessure. Et je ne sais comment, triste plante sèche, je me mis à pleurer sur moi-même et à naître de mon récit, informe, douloureuse, mais pour la première fois depuis des années, réelle et vivante. J’arrivais bientôt à ma trentième année. Je sentais que mon été était derrière moi et j’abordais, amère, mon reflet dans les miroirs. Toute jeune j’avais été très indifférente au fait de plaire. À l’âge où les jeunes filles ouvrent leur corolle j’avais fait de ma vie un beau gâchis d’austérité. À seize ans j’attendais, confiante, l’époux unique qui viendrait me chercher dans notre belle maison de Béthanie. Parmi la foule des visiteurs qui hantait notre demeure, j’avais pris l’habitude de l’encens des hommages que je humais comme un tribut, mais je regardais très loin devant moi une image née de mes rêves et je ne voyais pas les hommes. Mon frère et ma sœur se moquaient gentiment de mon attitude farouche, Marthe surtout, qui adorait seconder notre mère dans les réceptions et qui accueillait avec bonheur toute marque d’admiration masculine. 12 Pendant ce temps, projetée sur mon axe immobile, je voyais défiler les arbres, les hommes, la vie, tout ce qu’on laisse derrière soi lorsque l’on prend la route. Ma route à moi était d’attente. Trop longtemps je vécus ainsi. À ne rien donner en pâture à la passion qui couvait en moi, mon âme sans doute fermenta aux tréfonds de moi-même. Mon corps inemployé brûlait la nuit pour lui tout seul. Un jeune homme que j’aurais pu aimer s’était furtivement soustrait à moi et je m’enlisai dans les marécages du renoncement. Des cercles intérieurs me ficelaient comme des lianes. Un autre traversa mon chemin, laissant longtemps un chant d’absence s’éteindre derrière lui. Celui-là n’était pas libre pour moi et le renoncement prit la couleur très morale de l’abnégation. Autres cercles de fièvre autour de moi, seule et consumée d’absence. 13 Et puis, passion douloureuse, épineuse, j’avais aimé, idéalisé, épousé et servi mon mari à Magdala. Je lui avais été fidèle, sacrifiant à sa sécheresse des années de féminité perdue, de beauté inutile. Il y eut un temps où j’avais souhaité très fort avoir des enfants. La maternité, me semblait-il, aurait gommé tout le reste. Mais les enfants n’étaient pas venus. Alors quelqu’un d’autre avait voulu vivre en moi, un être trahi par le temps et par son apparence physique. Une femme asservie par des années de conjugalité et qui demandait à renaître. Les passions sourdes qui m’habitaient, dès lors attelées au même joug, devinrent exigeantes, fougueuses. Elles m’avaient longtemps fait peur, à rugir près de mes oreilles. Lorsque je compris que l’amour que j’avais reçu comme épouse n’avait jamais été l’amour mais seulement la recherche très fastidieuse d’un plaisir volé à l’indifférence, conquis sur l’inertie d’un homme froid, alors ces passions se libérèrent. Mais la vie que j’avais menée à Magdala depuis mon divorce – coups de cœur, aventures, réveils désabusés – je la résumai d’un seul trait : amertume. J’ai parlé pendant des heures. Des arpèges de désir vibraient sur mes lèvres et par la seule présence de cet homme je connus mon indigence et mon violent besoin d’amour. Il me fallut faire un immense effort 14
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