Tout droit jusqu'au matin - Page 1 - test Coline Pagoda Tout droit jusqu’au matin Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-186-6 Dépôt légal : Décembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 NOTE Le Pays Imaginaire, dont il est question dans ce livre, appartient à la genèse de Peter Pan, l’œuvre de James Matthew Barrie. Le roman lui doit d’ailleurs son titre. 7 « Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité » Antoine de Saint-Exupéry 9 PROLOGUE DE PHINNY J’aimerais vous parler un peu de l’histoire que nous allons vous raconter, mais l’ennui c’est que je ne sais pas comment. Ce n’est pas spécialement que je sois le plus important, mais j’ai l’impression que c’est à moi de le faire. Je pourrais vous dire que c’est une histoire d’amour, de voyous, de fêlures. Ou bien je pourrais vous dire que cette histoire, c’est l’histoire de Phinny, Clare et Zules. C’est notre histoire à tous les trois. Celle d’autres personnes aussi. Et maintenant, la vôtre. 11 CETTE ANNÉE 13 PHINNY Je m’appelle Phinneas, mais on ne m’a jamais appelé autrement que Phinny, et j’aime autant. Cela ne vous suffit probablement pas à vous faire une idée de qui je suis, bien sûr. Alors, pour commencer, je vais vous donner mon âge, même si je suis parti justement pour oublier que j’avais un âge. J’ai trente-six ans. Je viens d’une riche famille anglaise et chrétienne. Je ne peux pas vraiment me souvenir de mon enfance, ce n’est pas le mot juste, vous comprendrez pourquoi. Disons alors que j’ai une image de moi, au seuil de ma deuxième décennie : blazer de tweed, pantalon marine, bottines de cuir et foulard autour du cou. La fière allure. Mes cheveux bruns et bouclés étaient indomptables. J’avais beau les coiffer au Brylcreem, ils s’ébouriffaient toujours, et 15 ce détail était la chose que je préférais chez moi. On m’a aussi raconté que parfois, il y avait quelque chose en moi qui faisait que, tout-à-coup, on ne se permettait plus la grande tape dans le dos. On m’a dit que ça tenait à mon regard. Maintenant, je crois qu’à ces moments, j’avais le regard du petit garçon libre que je suis devenu. D’aussi loin que je sache, j’ai toujours été un gentleman. Et ce n’est pas parce que j’étais un élève assez brillant, un jeune homme plutôt attachant, et le dévoué fils et frère d’un foyer de quatre enfants. Encore moins parce que mes parents étaient méthodistes ou aisés. C’est quelque chose que je portais en moi. On me l’a dit, et j’ai toujours su que c’était la vérité, c’était un accomplissement auquel j’aspirais. Même après, après que je suis parti. Quand j’étais adulte, j’ai rencontré ma femme, Victoria. J’avais vingt-sept ans, j’étais sage et fougueux, je travaillais avec mes frères et sœurs dans la librairie familiale. Victoria était plus âgée que moi par cinq ans. Elle était plus rebelle, et c’est aussi ça qui m’a plu. Elle luttait pour les libertés fondamentales, vivait une vie de bohème. Elle avait été actrice de scène et dramaturge, et se lançait, avec détermination, dans la fondation d’un restaurant ouvert aux saveurs de tous les continents. C’était quelqu’un qui savait s’amuser, et pas au sens trivial du terme. Certes, après avoir bu trois panachés, elle marchait aussi droit que moi sobre, mais ce n’est pas 16 ça qui me désarmait. C’était sa fantaisie. Elle possédait une vraie joie de vivre et quelque chose d’absolument pas sérieux, tout en prenant les choses très à cœur, que j’adorais. Un humour ironique aussi, presque caustique, qui s’opposait dans la concorde à sa bienveillance. C’est beaucoup Victoria qui m’a appris à être ludique. C’est beaucoup Victoria qui m’a appris tout court, d’ailleurs. On passait des journées dans le noir, à écouter de la country en mangeant des pâtisseries. On s’écrivait des poèmes. Souvent, on allait dans les Jardins de Kensington, et on restait dos à dos, à lire tout Shakespeare, et des comic books parfois. Il nous arrivait de nous endormir là en fin de soirée, dans l’herbe, et de nous réveiller à l’aube. Alors on flânait dans la lumière du matin, et on allait prendre un petit-déjeuner à la terrasse d’un café. J’ai été le plus heureux des époux pendant près de huit ans. Et puis, un jour de printemps, Victoria m’a annoncé qu’elle était enceinte. C’était ce que nous désirions. Avoir des enfants, en adopter… on en parlait depuis longtemps. On voulait monter une compagnie de théâtre ! Donc d’abord, la nouvelle m’a rendu fou de joie. Elle a été sablée au Burger King de Soho. Puis la peur a commencé à m’engourdir, de la pointe des orteils à la racine des cheveux. Ce n’était pas la peur de m’engager. C’était celle de grandir. 17 Il est sûrement facile de les confondre, et pourtant elles sont très différentes. L’engagement ne me posait pas le moindre problème. J’avais été fiancé, puis marié à Victoria. Je voulais passer ma vie avec elle. Et je voulais vraiment cet enfant. Mais en avoir, ça signifiait ne plus en être un, selon toute cohérence. Je ne pouvais pas. Pas ça. Bien sûr, on pouvait « garder une grande part d’enfance », mais je ne pouvais pas me contenter de cela. C’était bon pour les adultes, ça. Moi, je voulais être enfant, à jamais. D’où venait ce vœu qui emportait tout sur son passage ? Qu’est-ce qui justifiait dans mon enfance, confortable et un peu ennuyeuse, faite de nombreuses réjouissances, de petits tourments et de grands espoirs, que je ne puisse y renoncer ? Et chercher une explication rationnelle n’était-il pas encore plus absurde ? On est ce que l’on est. En septembre, ce refus de grandir a gagné la bataille qui faisait de moi un agent double. C’était le jour où nous étions en consultation, afin de savoir si nous attendions un garçon ou une fille. Avant, on se disait que l’on attendrait la naissance, sachant qu’il n’y a pas assez de vraies surprises dans la vie. Mais, gagnée par la curiosité, Victoria avait fini par dire qu’il y en avait bien suffisamment si on s’arrangeait, et m’avait proposé que l’on s’en enquérisse. J’avais dit d’accord, parce que tout allait bien au-delà de ça pour moi. Ainsi, l’obstétricienne allait nous 18
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