Les mauvaises herbes - Page 1 - test Frédéric Gelinat Les mauvaises herbes Édilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Édilivre, Éditions APARIS – 2009 ISBN : 978-2-35607-955-8 Dépôt légal : Février 2009 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 « L’art semble une dentellière pleurant sur son ouvrage. L’art est malheureux, quand il fait face à la beauté, car, regardant de tous côtés, la dentellière ne sait plus qui remercier… » À nos mères, qui apaisent 7 Temps clairs 9 « Peu m’importe que l’on me tourne en ridicule, tant qu’un enfant ne rit pas de moi » Henry, Angleterre 1960 10 1. La Gare de Lyon, en France Les congés à Fréjus, c’était le train de 11 h 13. Les chemins de fer dirigés à la force des poignets à mollette et les tickets de loterie emportés par la valse des travailleurs expatriés. Mon ombre sur les vitres. Des portes électriques. Une voix de femme dans le photomaton et des talons sur le sol. Aux pieds des filles blanches sous de grands feutres noirs des volutes métalliques supportent le poids de fourmis rouges et de pigeons voyageurs. Sortir, entrer dans les restaurants bleus, s’engouffrer dans des wagons-lits… Je pénétrai le hall central de la Gare de Lyon à Paris. Victor n’avait pas bronché lorsque je lui avais annoncé mon intention de prendre une année sabbatique au journal, pour pouvoir écrire le livre qu’il me fallait écrire : mon imagination fugitive m’amenait à dépasser la steppe givrée de Sibérie. Où l’ère glacière n’avait, semble-t-il, offert aucun espoir aux mammouths ! Sans cesse à la recherche d’un brin d’herbe verte sous la glace, qui peu à peu, s’enfonçait sous leurs ongles de pachydermes. Tout cela me paraît pures fadaises à présent… 11 Une chose est sûre, l’espoir ne fait que maquiller le réel quand le réel annule tout espoir ! Et l’homme, nous dit-on, part d’une planète inconnue, d’un univers lointain, propager son onde de choc météorique à la surface maudite… Quand Dieu s’efface de l’opinion sur le réel, comment resterait-il présence au sein du vice ou de la vertu ? De l’ignorance ou de la connaissance ? Si ce n’est dans l’attrition qui forge nos cœurs ? La bête sait quand elle doit mourir, l’homme demande pardon indéfiniment : – Monsieur… Pardonnez-moi… Monsieur, ces bagages sont-ils les vôtres ? J’observai un moment cette femme. – Oui ? Je lançai un regard sur ce que ses yeux m’indiquaient… Je souris : ils m’appartiennent en effet. Cette femme avait la délicatesse d’une mante religieuse, ses membres s’articulaient d’une habile manière mais maladroite cependant dans leurs desseins. Ses pupilles semblaient emplies d’élixir. Était-ce de l’émotion ou de l’humilité qui noyait son regard ainsi ? Je sentis néanmoins de la gêne chez mon interlocutrice : – Puis-je vous demander de garder un œil sur mes valises et sur mon chien : le temps pour moi de modifier mon billet… – Évidemment… j’attends le train de 11 h 13. – Parfait, me répondit-elle. Si je ne revenais pas à temps… – Il nous reste un peu plus d’un quart d’heure. – Très bien… 12 – Fieldman, mon nom est Gary Fieldman. Alexis avait choisi ce pseudonyme à consonance américanohébraïque. – Hengameh Haji… Elle fit quelques pas en direction des guichets puis se tournant vers Alexis prononça un timide « merci », qui finit de convaincre Gary de la faiblesse biblique des ishsha. Mais Gary se trompait de livre. Elle voyageait avec son Toy. Il ne bougea pas d’un fil lorsque Gary souleva la cage en plastique. Seuls des yeux ouverts indiquaient qu’il était toujours en vie : « L’antique cortège des porteuses de nourritures célestes durant les Panathénées était guidé par une mosaïque où se mêlait le lapis-lazuli du ciel, à la couleur de feu doré du lion immense sur la paroi. La science accouche d’un ersatz de lion d’or. » pensa Gary l’écrivain. Puis dans un murmure : – Épiméthée pourvut tous les animaux de facultés de survie aux temps de leur création… les mythes s’effondrent… et Romain Gary écrit « les racines du ciel » ! Il sortit de son veston le carnet sur lequel était imprimée une peinture de Claude Monet : le bassin des nymphéas ; harmonie verte. Il écrivit : « C’est en parcourant de l’alcôve de mes doigts le livre que, timidement, je compris le sens des mots intimité et partage. » un espace puis à nouveau : « Être satisfait dans son travail c’est être mort pour la pensée : et voir le repos poindre à l’horizon ». 13 Un instant plus tard, Hengameh revint avec son billet : – Merci beaucoup Monsieur Fieldman. Je reviens à temps pour que vous puissiez prendre votre train… – … Je vous en prie… Mais !… dites-moi ? Avezvous des enfants ? – Non, Monsieur, car je n’ai pas le temps de leur trouver un père ! Une étrange sensation me parcourut les membres supérieurs. Je laissai Hengameh à son existence et me levai en direction du terminal neuf. Je partais pour Fréjus. Je devais rejoindre cette femme que je ne connaissais pas. Je remarquai alors, ces hommes stressés dans leur uniforme de jeune cadre dynamique, et ces femmes, fagotées dans leur mise en pli, qui s’éparpillaient dans un contre-la-montre qui semblait être la règle commune à toutes les stations ferroviaires, de chacune des villes électriques, visibles depuis la lune… Un amalgame de rouge, de vert et de noir. Et puis des mains accrochées à des bracelets de platine. Les haut-parleurs qui s’accordent aux tympans et avertissent les voyageurs que chaque retard est inconcevable, et entraîne la désorganisation totale des emplois du temps respectifs ! Alors les cybervoyageurs vont vite, toujours et encore. La Gare de Lyon en hiver c’était aussi, tapis dans l’ombre, des hommes respirant la merde, les yeux tendus face au froid ! – Bonjour Monsieur, z’auriez pas une petite pièce pour manger, zvouplé ? « Un clochard m’a demandé dix sous » s’exclama B dans un de ses poèmes ! Je pensai : « Son destin, 14 aujourd’hui, c’est la crainte et la crasse. Au pied de la tour, le verrouillage de la porte de la ziggourat, sans possibilité pour lui d’y entrer ou pour nous d’en sortir. » Alexis était empli de remords. Voilà donc où le menait sa recherche d’universalité. L’impasse du réel c’était la douleur supportable. Il tend la main aux pauvres. Immense gloire de ces âmes isolées et salies par l’ombre de nos délégations. Un homme aux pores vieillis par la rue hostile, et qui me demande un peu de mon argent. Il insiste en me souhaitant un joyeux Noël : ce qu’il est petit. J’entends son histoire, c’est celle de la malchance. Il trimballe d’une dent à l’autre les restes d’un dernier repas. Le cœur me serre : je ne comprends pas. Il veut savoir où je vais. Je lui propose de prendre un café. La vie est éprouvante au pied de la tour m’avoua-til. Mais j’ai de l’espoir pour cent continua-t-il. Il voulait écrire un livre pour sa femme, Marie. Elle avait dix-sept ans. Ils s’étaient retrouvés toute une nuit dans le terminal de Douvres à attendre le national-express. Ils se décidèrent alors à faire un détour par l’Écosse car la jeune fille voulait crier sa liberté au vent du soir. Lui voulait voir les collines vertes et sentir l’Orénoque ruisseler sur l’herbe grasse, aux abords des précipices de sa terre d’Écosse. – Tiens, regarde un peu cette photo, il fit sauter le fermoir doré dans lequel flottait un portrait de femme… Le souffle coupé : Ma mère ! Marmonnai-je… assise devant la porte en bois de notre maison russe ! » 15
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