L'instant du crépuscule - Page 2 - test Guichard DERAC L’instant du crépuscule Roman Editions Editeur Indépendant 75008 Paris - 2007 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions l’Editeur Indépendant – 2007 ISBN 10 : 2-35335-094-1 ISBN 13 : 978-2-35335-094-0 Dépôt légal : Juillet 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Lundi 18 Octobre Vingt heures quarante, je suis déjà Là. Tel un masochiste traumatisé, néanmoins incurable, je me dirige sans passion vers mes tortures coutumières. Mon goulag m’attend. Il s’impatiente. Je retourne sans regret à mes démons. Pas comme si je prenais un plaisir léger à être à la fois ma propre victime et mon propre bourreau et que dans chacun des cas j’opère pour maintenir un désir inqualifiable. Ce n’est pas non plus un caprice informulable, une immaturité évidente de ma nature ou de trop nombreuses nuits blanches qui m’ont disséminé la raison. Mais Là, je me sens encore plus proche de la Nuit. Tout se résume à ça : la Nuit. C’est un ensemble de tout. D’une existence, d’une décision, mais non pas d’une argumentation. Une argumentation, pléthorique de surcroît, m’aurait sans doute démontrée pourquoi l’un ne peut exister sans l’autre. Sur ce sujet, je suis opaque à toute forme de 7 consensus. Je ne supporte pas le jour. C’est une constante. Un point final que je ne saurais raturer. Le jour, en toute conscience, je m’étiole, me meurs ; tout n’est que funeste, tristesse et désolation. Voilà déjà des heures qu’il s’est éteint, englouti. Et comme un être de nuit, depuis des heures, je suis sorti de ma carapace, je revis. La Nuit, c’est mon domaine. Ma vie. J’aimerais que le jour succombe, qu’il se fasse définitivement terrasser, qu’il sorte vaincu de son combat millénaire contre la Nuit. Je sais qu’à ce moment-là, sans remords, la Nuit, ma Nuit, la remplacera. Elle adore prendre la place des mourants. Fut un temps, je croyais être sa progéniture. Avant de comprendre que je vivais en quelque sorte en symbiose avec elle. Sans nul doute, elle le veut ainsi. Judicieusement, elle s’est insinuée en moi, masquant mon âme de sa noirceur spartiate, ténébreuse. Je suis un privilégié. Sur des milliards, elle m’a choisi, entre tous, moi, le Veilleur de nuit qui, à nul autre pareil, porte si bien ce titre prédestiné. Sans convictions réelles, sans piètre et inconsciente résistance, j’ai accepté d’être son compagnon le plus fidèle. Paradoxalement, tout s’est déroulé, à mon insu. Le pacte sans nom a eu lieu un soir d’orage et d’écœurement. La rage passa, mais elle demeura en moi, vivace, conquérante, sagace. Elle est au cœur de ma vie, derrière chacun de mes pas. Ce n’est plus une simple impression ; je sens que son ombre, son aura inégalable, insaisissable, 8 me guide. C’est une confirmation. Tout me le confirme. Des détails infimes, des frissonnements, révélateurs d’une présence, des indices éparpillés. Toujours dans le bon sens. Jamais de provocations et de quiproquos inutiles. Que des évocations utiles. La Nuit semble être l’auteur de tout ce que j’approche. De tout ce qui m’entoure. Un auteur, autrement fait, charismatique et sans emblème ! Mais surtout pas quelconque. Pas détaché. Pas muet. Pas insensible. Avec elle, c’est comme une passerelle, un escalier qui conduit inéluctablement plus haut, vers l’inattendu. Si je fais l’effort de grimper. L’effort, il faut le faire. Je le fais. C’est une volonté. On arrive au sommet si l’on veut. Pas si l’on peut. Pas sur un coup de dés. Il n’y a pas de hasard avec elle. Dans son monde, le hasard ne dicte pas le pourcentage d’une chance. C’est une chance mise à disposition. Unique. Sans mise à l’épreuve. Loin de celle administrée aux compte-gouttes, contrôlable, diluée, infusée de temps en temps sous des critères d’investissements, de processus, de consolations, de châtiments, de satisfecit. J’en ai conscience. Cette chance-là, elle me l’a donnée, offerte, par amour. Je n’ai pas besoin de symboles, de clichés, de gris-gris pour lui prouver mon adoration, dépourvue de servilité, d’oraisons chroniquement intarissables. Je l’adore simplement, comme d’autres adorent un objet fétiche, une femme ou une déesse. Elle aussi, elle m’adore. Je sais que c’est elle qui m’aide à m’exclure de tout ce qui concrétise ce monde que je 9 considère déchu, jusqu’à ses nano particules, ses rayons x, ses occultations mystiques, ses gamètes volatiles. Grâce à elle, je suis parvenu à donner au paraître sa véritable place, son identité primale. C’est comme ça, la Nuit m’aiguillonne de son implacable instinct, mieux qu’un laser, mieux qu’une cohésion moléculaire ! Je me sens invincible sous sa voilure noire. Avec amour, je me suis tassé au creux de son étoffe opacifiée, calant ma tête entre ses replis tortueux, ondulant. Elle me porte de sa vaporeuse étreinte, me berce de ses perpétuelles vibrations, me caresse de son haleine froide, inodore. Je frissonne. J’adore cela. J’en redemande. Toutefois, il me semble, parfois, que l’harmonie n’est pas parfaite. Pas encore. Si je lui suis fidèle, elle ne l’est pas toujours. M’abandonnant, bien souvent, brusquement, me laissant seul en pleine action, en plein câlin. Elle me laisse à ces choses sur lesquelles elle se détourne. Des choses dont l’obnubilation vaniteuse résonnent en elle comme un écho foudroyant, meurtrier. Des choses trop humaines pour qu’elle s’en occupe pour le moment. J’exècre cette réalité brûlante, lugubre qui m’extirpe à chaque fois à son amour innommable, ses glorieux enlacements. J’arrive. J’ouvre les yeux. Je le vois. Sueurs froides, malgré le froid. La Nuit me quitte, c’est le moment. Le moment de son infidélité. Elle se détache de moi, pour me laisser à ma réalité. Ma 10 réalité me claque au visage : l’immeuble, des années révolues, n’est pas très haut, juste quatre austères étages. Quatre étages s’élevant d’une parcelle damnée, ensemencée de substances vénéneuses, acides. Quatre étages où violence s’entasse avec souffrance ; où amour se meurt par trop de suicides, d’usures, d’adultères, d’incestes, de viols, de luttes, de vices ; où les cœurs trop flagellés s’étiolent, où les rêves sont disloqués et deviennent cauchemardesques ; où la solidarité et la mobilisation se font sur la petitesse, la conspiration, le dénigrement et la détestation de l’autre ; où je viens cinq fois par semaine m’éreinter, me tracasser, me brutaliser, me court-circuiter les synapses. Cent vingt chambres composent cette bâtisse qui dénature cruellement le paysage. De la forme d’une gigantesque boîte en carton rectangulaire, elle se déploie sur la longueur d’une venelle. Diverses ethnies se battent pour peupler ce repaire qui suinte sa tristesse, hurle son désespoir, emprisonne les cris, le mal-être. Ces gens bigarrés, fous de Dieu, apostats ou athées, venus d’ici ou d’ailleurs, ne savent pas encore l’exténuation de ces murs ; les secrets qu’ils recèlent dans leurs hémoglobines bétonnées. Bien assez vite, ils le sauront. Ils sauront qu’ils sont les spectateurs immobiles, muets, des plus ignobles visions inhumaines. Bientôt, ce seront les leurs. Bientôt, ils vont y ajouter leurs détresses, leurs pleurs, deviendront acteurs de ceux-ci. Au départ, ils seront surpris par la torpeur, l’isolement, le chaos, 11 avant de s’y complaire et d’y adorer s’entrenuirent. Ce microcosme va les corrompre en peu de temps et rien ne pourra plus jamais modifier leur embrigadement qui se muera inéluctablement en facéties dynastiques. Par moments, à la manière d’un moteur exténué, d’un bégaiement nerveux, certains se prendront pour des maîtres redoutables, lucides et cohérents, ignorant qu’ils ne seront que les esclaves irréversibles et résignés de ce lieu, comme quasiment tous les « innocents » avant eux. Tête basse, j’entre. Je me fais l’effet d’un captif perpétuable, d’un condamné asilaire. Premiers pas dans l’antre, je me sens suppliciable, guillotinable, fusillable. Où elle est ma Nuit ? Je suis dépourvu sans elle. Viens ! Prends mon corps ! Prends mon âme ! Emmène-moi, loin de ces tumultes, ces chacals ! Elle ne viendra pas ! Pas encore ! Je le sais ! Je le sens ! Mon père, de son nuage d’ébène, doit me regarder d’un air rigolard. Mais il n’est pas dans mon cœur, ne sait pas ce qui me tourmente, m’anime, me fait tenir. Non ! Même s’il savait, il rigolerait et m’abaisserait quand même. Me dirait avec véhémence : « Lève ta tête, putain ! T’es bien le fils à ta mère : un perdant !… Qu’est-ce t’as ? T’aimes pas ce boulot ? T’aimes pas ce que tu fais ? T’aimes pas ta vie ? Plains-toi, pauvre bourricot ! Estime-toi heureux d’avoir trouvé ce travail ! Jamais t’aurais pu trouver mieux ! T’es trop con pour ça ! Alors, va bûcher, la tête haute ! Sois, pour une fois, un fils. Un fils digne de ce nom ! Moi, 12 j’aurais été à ta place…je… je… » Il faut qu’il sorte de ma tête ! Que j’arrache son empreinte revêche de mon chemin. Je ne veux plus l’écouter m’énumérer avec fierté l’homme qu’il était ; l’homme qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, à cause de la fatalité. Je ne veux plus l’entendre de là-haut me vociférer dessus de sa voix perturbante, rocailleuse, assourdissante. Je ne veux plus entendre son rire criard, lancinant, méprisant qui me meurtrit les tympans. D’ailleurs, je ne les entends plus ! Il est dans sa vérité à présent ; et moi, dans mes mensonges, mes désirs. Je dois relever la tête. Pas pour lui. Pas pour lui faire plaisir. Pour moi, avant tout. Pour me faire respecter dans ce travail que j’ai choisi pour être essentiellement à l’unisson avec ma Nuit, ma douce, ma silencieuse, ma bienveillante. Les clefs tintent avec exaltation dans ma poche. Elles annoncent leurs venues à toutes ces serrures avides de copulations, d’emboîtements magistraux, idéals. D’un coup sec, j’ouvre la porte de mon bureau. Une chaleur retenue par les murs de verres m’englobe. Son souffle étouffant, suffocant, me soutire une quinte, comme d’habitude. Mes poumons se dilatent, se laissent pénétrer par ces bouffées trop longtemps macérées dans leurs propres effluves. Le chauffage est trop élevé dans cet immeuble, dans ce bureau. Aucun moyen de le baisser, il est centralisé et a ses humeurs de défaillance. Et telle une malédiction, la majorité des 13 manettes des radiateurs sont grippées ou tournant dans le vide, comme celle de mon bureau. Je baisse les stores, pour me mettre à l’abri des regards assaillants. Je m’assois, ferme les yeux, serre les paupières. Cinq minutes. Juste le temps de faire le vide. C’est mon rituel. Ça me remet dans l’ambiance. Ça me rassérène, chasse de mon cœur la naissance de l’angoisse. Durant ce laps de temps, comme tous les soirs, j’ai l’impression de trouver ma thébaïde dans ce lieu perfide. Les minutes me sont comptées. Je dois aller voir ma collègue, Géraldine, dans son bureau, m’enquérir hypocritement des nouvelles du jour. Je n’ai pas le choix, cela m’est imposé. Sans un regard, juste un « bonjour ! » machinal, elle me débite mécaniquement ce que je dois savoir. Ce que je sais déjà ou ce qu’il y a déjà d’écrit sur mon cahier, par d’autres collègues ou par elle-même. Elle feuillette son dossier, tout en me rabâchant ses directives. — Vous trouverez dans le cahier des Veilleurs, le numéro de la chambre et le nom d’une nouvelle résidente. Faut faire attention à elle. Elle est mineure. Donc, surtout pas de visite après vingtdeux heures ! Signaler ses escapades nocturnes, s’il y en a… Elle feuillette, elle babille. Elle babille. Elle semble ne plus vouloir s’arrêter. A un rythme effréné, ses lèvres s’ouvrent, s’entrebâillent, se 14
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