La Décantation Divine - Page 2 - test Bertrand DAUDEY La décantation divine Roman Edilivre – Éditions APARIS Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-708-0 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Un salon Louis XVI, plusieurs toiles accrochées aux murs et dressées sur les meubles, une fenêtre donnant sur une rue animée, une table ornée d’une reproduction des tournesols de Van Gogh, une carafe et deux verres à Bordeaux sur la table, quelqu’un se promène, un vieux livre à la main. Prenez le temps de les admirer, appréciez l’ensemble. De bien belles toiles n’est-ce pas ? Sauriez-vous repérer l’intrus ? Je vous laisse deviner. Du doigt, il désigne, un à un, les tableaux. Derain, Matisse, de Vlaminck, Monet, Braque, le Picasso sur la cheminée, le Lhote derrière la porte du placard, Bialla peu à son aise sur la commode, le nu de Courbet l’indispose certainement, un corps dévoilé ne laisse jamais indifférent. Une jolie galerie, une très jolie galerie. Le Monet s’ennuie, cela va de soit. Les tournesols qui ornent le plateau de cette table basse ne sont pas mieux lotis. Un Van Gogh sur une console bourgeoise, le pauvre doit s’en retourner dans sa tombe ! Mais reculez un peu et voyez ce saule pleureur, je pense que Monet en a trouvé le titre au dernier coup de pinceau, cela aurait tout aussi bien pu être autre chose. Mais il était coutumier du fait, et d’ailleurs, il n’a jamais vraiment eu l’intention de 7 nous montrer un saule pleureur, il s’est juste amusé avec la matière pour détacher la création artistique du modèle. Quand bien même aurait-il figuré un saule, et bien je vous garantis qu’il pensait à autre chose. Que voyez-vous ? Un saule pleureur, évidemment, vous manquez d’imagination ! Je découvre deux danseuses de flamenco, à droite et au centre, vous voyez ? Il promène son doigt sur le tableau. Imaginez la robe rouge de la première à droite, prolongée par le buste et les seins, et au centre, la seconde, le visage tourné aux trois quarts, la longue chevelure en cascade sur le dos, et ces paraphes rouges sur la gauche ; des notes puissantes de guitare qui s’envolent. Pour moi, cela ne fait aucun doute, il s’agit de deux créatures sensuelles, deux merveilleuses andalouses. C’est très impressionnant ! La peinture est pour moi une science, un objet d’étude, mon nouveau péché mignon, si je puis m’exprimer ainsi, nous ne nous trouvons pas dans ce salon par hasard. Les beaux-arts m’inspirent et cela ne date pas d’hier, j’ai l’esprit nostalgique. Ne lorgnez pas les détails et ne vous laissez pas envahir par l’atmosphère ostentatoire de cette pièce, ce ne sont que des copies, assez fidèles, mais des copies. Aucune différence à mes yeux, je ne suis pas très pointilleux, d’ailleurs la représentation n’a guère d’importance, seul l’aspect créatif m’importe et, plus particulièrement, ce qui le motive. C’est que la création n’est pas une mince affaire, il faut être un peu illuminé pour oser mettre son esprit à la face du monde. Dans tous les cas, l’expérience est extrêmement imprudente. Mais laissons donc ces toiles bavarder, nous gagnerions à les écouter plutôt que de nous perdre en conjectures. Leurs créateurs 8 s’en sont allés et avec eux leur vérité, alors à qui peuvent bien servir nos commentaires ? Il s’assied et saisit la carafe. Figurez-vous qu’un jour, un de ceux qui arrivent fatalement, où l’on ne croit plus en rien et certainement pas en l’âme humaine, et bien j’ai rencontré la Providence. Il faut être patient, mais cela arrive. A vrai dire, je n’ai pas de mérite, vous comprendrez bientôt pourquoi. La Providence avait les traits d’une femme fragile, une violoncelliste manifestement talentueuse, mais qui ménageait ses efforts, une artiste pour ainsi dire, une autodidacte qui avait appris d’oreille en repiquant tout ce qu’elle entendait, de la mélodie d’un dessin animé au prélude de Bach. Elle promenait les heures entre ses répétitions et la peinture à l’huile, parce qu’elle était peintre également, une peintre qui jouait du violoncelle, ou plutôt, oui, l’inverse, une violoncelliste qui peignait. Pardonnez l’hésitation mais il convient d’être précis. Pour rien au monde je ne me risquerais à ordonner les arts, mais ce n’est certainement pas le hasard qui a placé entre les mains de la Providence un violoncelle avant un pinceau, l’un des rares, sinon l’unique, instrument à épouser l’ensemble du corps. Un tel volume condamné à dégorger dans de si petits doigts, autant donner l’absolution à un prêtre ! Savez-vous que le violoncelle est l’instrument dont la téssiture se rapproche le plus de la voix humaine ? L’exacte réplique, diront les perfectionnistes. Les inflexions sont identiques, profondes ou frivoles, fières ou humbles, le bel organe n’est-ce-pas ? Pas le hasard, non, l’amour, la 9 foi, voilà pourquoi cette femme était violoncelliste avant toute autre chose. La musique possède la fascinante propriété de synthétiser le vivant, plus précisément, elle est le langage de la matière… Curieux, pour un art tellement intellectuel ! En réalité, il est inutile de pousser la comparaison. Malgré sa force et les émotions qu’elle anime, la peinture est, et demeurera, une expérience exclusivement humaine, contrairement à la musique. Icône et symbole, voilà la difference qui justifie que la Providence, dès lors qu’elle est humaine, soit avant tout musicienne. Cela vous échappe encore, mais patience, l’heure est à l’écoute, non à l’entendement. Demandez-vous plutôt pourquoi l’écoulement d’un ruisseau, les clapotis d’une fontaine ou la pluie effleurant un carreau vous apaisent, pourquoi le chant d’un rouge-gorge enjolive vos réveils et pourquoi les lacs semblent si tristes, tandis que le bruissement des vagues de la mer vous inspire. Les lacs sont tellement calmes qu’ils en deviennent obscurs, même au zénith. Aucune sonorité, aucune musique, effrayant ! La musique est d’essence naturelle, elle est l’expression des éléments, air, terre, feu, eau, elle est le verbe de l’émotion terrestre, une parole dont je préfère taire le nom pour le moment, un air usurpé par vos ancêtres qui ressemble bien peu à une homélie. Enfin, que reste-til à la peinture dans ces conditions ? Nul chefd’œuvre n’égalera jamais la beauté de son modèle. Croyez-vous qu’un écureuil ou un poisson puisse s’émerveiller devant les tournesols ou ce saule pleureur qui ressemble comme deux larmes à une danseuse ? D’ailleurs, à bien regarder ces tableaux, n’y décelez-vous pas comme un air de plagiat ? 10 Il repose la carafe. Voyez-vous, cette femme, qui cherchait son chemin dans un monde qui ne lui allait pas du tout était admirable, car elle avait la foi. Je vous prie, et ce n’est pas dans mes habitudes, de mesurer la portée de mes paroles. J’en ai vu défiler des femmes, artistes, peintres, parfois les deux simultanément, violoncellistes, femmes de tous âges et de toutes les couleurs. Je peux même jurer qu’aucune d’elles n’a jamais échappé à mon regard, aucun homme non plus mais ils m’intéressent moins, c’est ainsi. En chaque homme sommeille un barbare et je déteste la violence. Vous m’enviez, vos yeux ne mentent pas. Aucune femme, précisément. Par quel sortilège diabolique ? Belle énigme en effet, mais laissons les enfers de côté pour le moment si vous le voulez bien, il est un peu tôt pour les révélations de cette envergure et revenons à cette charmante instrumentiste, dont la foi était si troublante qu’elle parvint à m’émouvoir. Il en faut beaucoup, parce que j’ai éclusé mon lot d’atrocités, jusqu’à la lie en vérité, et s’il avait fallu s’arrêter devant chaque blessure, chaque injustice et chaque souffrance, j’y aurais consacré l’éternité, rien de moins. Elle était brune, assez menue, des yeux couleur terre d’une force à vous donner envie d’être une larme. Il y avait tant d’amour dans ces yeux-là, de l’amour comme vous n’en n’avez jamais connu, de l’amour comme il n’en n’existe plus, sinon dans les mythes, l’amour absolu d’Orphée à Eurydice capable d’élever un mortel au rang de Dieu. L’amour a déserté cette terre mon ami, et depuis fort longtemps. Il reste bien quelques vestiges d’émotions incontrôlées, mais rien de véritable, en fait, juste de l’apparat, de l’artifice, du désespoir en résumé. L’amour dont je vous parle n’a rien d’un ersatz 11
La Décantation Divine - Page 2
La Décantation Divine - Page 3
wobook