Le miroir de Marrakech - Page 2 - test Pierre Fabene Le Miroir de Marrakech Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-8121-0188-5 Dépôt légal : Décembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À mes enfants, Guillaume, Magali, Didier, Simone, Fabien (8 novembre 78 – 26 mars 1987), Benoît. 7 « Grâce à Dieu qui a créé le voyage pour rencontrer les corps et le mectoub pour réunir les âmes » (Hassan Naamani-M’hamid) 8 Préalable… Je ne suis pas ancien communiste repenti, ni d’ailleurs encarté à un quelconque parti politique, pas pour autant pêcheur à la ligne, ni catholique intégriste, je n’ai pas lancé de pavés en 68, ne suis pas ancien taulard ou ex-collabo, ne fais pas partie de la « jet-société » – étant simplement de la « France d’en bas » – pas plus que je ne suis ancien ministre ou exjournaliste ou pire, ex-juge d’instruction. À ma connaissance, je n’ai pas encore de cancer, un bon si possible, celui dont on peut guérir pour en faire un livre, et je n’ai pas le SIDA, (j’ai eu beaucoup de chance). Je ne suis pas maton, ni immigré clandestin filmé par la télé, ni beur, ni flic démissionnaire ou en retraite. Je n’ai jamais profité de caisses noires ou de pots de vin et autres dessous de table. Je lis parfois le « Canard Enchaîné », très souvent « Marianne ». Je ne suis pas nouveau philosophe, (et pour cause, n’ayant de la philosophie que de vagues notions scolaires !), ni ancien gaulliste, ou ex-OAS, ni musulman ni juif ni catholique, me définissant comme athée, et si je vote à toutes les élections je n’ai jamais donné ma voix à Le Pen, Dieu m’en garde ! 9 Je ne suis plus marié, je fais attention au code la route évitant de griller les feux-rouges, ne fume pas dans les endroits publics, ne crie pas « mort aux flics ! » ni « à l’assassin ! » Je ne suis pas peintre, ni musicien, ni chanteur, ni grand-médecin-qui-passe-à-la-télé, peut-être un peu écolo, je mange de la viande sans remord et je crois peu aux vertus des plantes officinales. Je n’ai pas fait la guerre d’Algérie, ni celle d’Irak, ni aucune d’ailleurs, ce dont je me félicite. Je n’ai pas tué, ni braqué une banque – malgré l’envie que j’en ai eu parfois – ni violé, et je n’aime pas voler mon prochain. Je hais la violence mais je me mets souvent en colère, les pires des colères, celles qui sont tues ! Je n’aime pas les réunions mondaines, rester des heures à table, dormir – quel temps perdu ! – ni me réveiller le matin, quelle déception ! Je n’aime pas les dimanches, encore moins les lundis, ni les fêtes « SNCF » où on s’éclate à l’heure dite. Les fêtes de fin d’année, quel calvaire… Je suis banalement toxicomane (à la nicotine), sans aucune honte, et il m’arrive de boire un peu trop d’alcool. Je ne suis pas macho, sans être féministe, ni pédé, ni hétéro. Je n’aime pas les play-back mais je regarde parfois les émissions de variété à la télé si c’est pour écouter Brassens-Brel-Piaf-Halliday-Kas-BruelScheller-Gainsbourg-Carlos-Ferré-Vivaldi-Saez et d’autres que j’oublie. Je ne suis pas fonctionnaire, ne pointe pas à l’ANPE, ne passe pas mes vacances à Cannes et ne voyage jamais en première classe. Et malgré tout cela, j’écris ! Quelle prétention après avoir savouré « Le vieil homme et la mer » ! 10 Souvenir de l’Oum Er Bia. C’était, si mes souvenirs sont bons, au printemps 2005. Je suis allé tant de fois dans ce pays, que je ne me souviens plus exactement… J’avais décidé d’aller à Fez, en passant par les sources de l’Oum Er Rbia. Je ne sais plus si c’était la route malaisée ou le disque de La Callas que j’écoutais en conduisant, mais j’ai ralenti mon allure. Pourquoi ce disque et une voix si pathétique, pour un paysage si apaisant ? Il est vrai que je me suis toujours plu à mêler les deux genres, comme la vie qui ne se résume jamais à l’un ou à l’autre. Du paysage bucolique aussi unique que la voix de la cantatrice, les verts et les ocres de toutes les nuances irisaient l’horizon. Je me suis arrêté, surpris par la grandeur des lieux. Le disque étant fini, il ne restait que le murmure du vent et le chant des oiseaux, et à côté de mon camping-car je me pris à rêver, ébloui par ce que je voyais et avide de saisir le plus de détails possibles. J’arrive à un âge où il faut savoir jouir des plus simples sensations, comme si elles ne devaient plus 11 jamais se reproduire. Toujours courir après le temps que je crois avoir perdu ! C’est ce que m’avait dit Bob, gentiment moqueur, peu de temps avant sa mort. C’est peut-être aussi son souvenir qui m’est revenu avec les accents de La Callas. Il l’aimait tant… Il avait admiré ce paysage et me l’avait décrit précisément avec tant de passion qu’il me semblait ne rien découvrir ce jour-là ! Bob, l’ami de toujours, le confident tout le temps désespéré, à la recherche de lui-même et de son éternité. Insatiable insatisfait. Que de fois m’a-t-il parlé de ce coin paradisiaque du Maroc ! Très loin, à la limite de ma vue, un humble minaret semblait implorer le ciel, et mon regard se posa sur une famille de cultivateurs travaillant dans un champ. Je pus distinguer le père, la mère, et trois jeunes enfants virevoltant autour d’un âne. Mais j’étais trop loin pour entendre leurs voix, et je me suis contenté d’observer le travail des parents, gestes lents et calculés. Sûrement, ils ne se doutaient pas de ma présence. Le temps s’était arrêté, le soleil n’était plus au zénith et j’avais complètement délaissé le but initial de mon voyage qui était de rallier Fès, seulement obnubilé par les myriades de papillons et fleurs multicolores, et par les innombrables récits des périples marocains de Bob. Je sortis de mes songes en entendant des bruits secs de branchage cassé, et je vis apparaître un jeune enfant au crâne rasé et aux joues rondes, vêtu de manière rustique mais soignée. L’enfant se tint un bref instant immobile, surpris de me voir à côté de mon étrange véhicule. 12 De la main, pour lui dire bonjour, je lui fis un petit signe auquel il répondit de façon identique, en souriant comme savent le faire les enfants marocains. Sans réserve, sans détour, de leurs belles dents blanches. Il est reparti, et très vite je le perdis de vue, comme si l’enfant avait été happé par la riche végétation. Le charme allait se rompre. Je pensai alors que le petit avait eu peur et qu’il ne reviendrait pas. Je me surpris même à douter de la réalité de ce que je vivais : n’avais-je pas été le jouet de mon imagination, et la vision de cet enfant magnifique n’était-elle pas plutôt la réminiscence d’un de mes derniers rêves nocturnes, ou d’une obsession de mes intimes blessures ? Les paysans cessèrent un moment leur travail et regardèrent dans ma direction. J’allais reprendre ma route alors que la terre s’illuminait comme une lumière de prisme, que la douceur du site m’avait fait oublier mes secrètes angoisses, et que le souvenir impromptu de Bob cessait d’être douloureux. L’enfant revint, aussi mystérieusement que la première fois, s’avança vers moi, et me tendit quelques fleurs justes cueillies que je saisis. Puis, il s’en alla à nouveau, s’enfuyant comme s’il avait été étonné de sa propre témérité. Je ne me souviens même plus, en repensant à cet instant privilégié, si j’ai crié pour demander au petit enfant de rester un moment, et lui offrir une pièce de monnaie ou un stylo pour son école. Que pouvais-je faire d’autre ? Les paysans reprirent leur travail avec les trois enfants et l’âne. 13 Sentant confusément que ma présence devenait incongrue, je fis démarrer le camion, l’esprit ivre d’avoir vécu un moment inoubliable, un des plus intenses de ma mémoire de voyageur : le sourire à la fois simple et mystérieux d’un enfant, où j’avais reconnu toute la culture du Maroc. Plusieurs années ont passé… Ce souvenir quelque peu idyllique qui était resté enfoui dans ma mémoire comme un diamant dans son écrin, est revenu durant mes longues soirées de méditation, songeant à Abdoul, le vieil antiquaire dont Bob écoutait les récits extraordinaires. Et j’ai compris, lentement, que les voyages à travers le Maroc, les rencontres que j’y faisais, les paysages que j’y découvrais, avaient modifié mon existence sans que j’y prenne garde. Bob m’avait pourtant prévenu à maintes reprises, sans que je comprenne bien ce qu’il voulait dire : « Tu vois des gens, des villes, des villages, des montagnes et des déserts. Tu ne vois en fait que les apparences d’une réalité qui te file entre les doigts, et petit à petit, tu découvres un pays merveilleux que tu ne soupçonnais pas avant, qui t’emmène inéluctablement tôt ou tard, face à ta propre réalité. » Ces paroles m’avaient frappé puisqu’elles venaient de mon ami Bob, dont je savais pertinemment qu’il fuyait son passé, tout simplement, cherchant de nouveaux chemins dans le labyrinthe de sa vie. Aventure périlleuse dont on ne sort jamais indemne… 14
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