De l'or noir en Afrique Noire - Page 1 - Claude Berland De l’or noir en Afrique Noire Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2009 5 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1010-8 Dépôt légal : Mars 2009 © Claude Berland L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 6 CHAPITRE I Au fonds d’un trou ou d’un puits, Il arrive qu’on aperçoive les étoiles. Aristote. Quatre heures de l’après-midi sur le méridien de Greenwich. Le chaud soleil d’Afrique déjà assez bas sur l’horizon rayonne sur le fuselage de l’Airbus A320 d’Air France, parti dans la matinée de RoissyCharles-de-Gaulle et maintenant en approche de PortBouêt, aéroport d’Abidjan en Côte d’Ivoire. Le visage collé à son hublot, François Happich ne se lasse pas de ces paysages toujours différents selon l’intensité et l’orientation de l’éclairage. A intervalles réguliers, à l’occasion de ses retours sur la plate-forme de recherche pétrolière au large d’Abidjan, c’est chaque fois le même émerveillement à contempler l’immensité du désert d’un ocre intense avant de plonger progressivement dans le vert profond de la forêt tropicale qui borde l’océan Atlantique. Il a ses repères. Le tracé d’une piste, un village de huttes rondes à la croisée de deux sentiers, un puits, une forêt défraîchie par le feu, une plantation bien rectiligne. 9 Imprégnés dans sa mémoire, il les reconnaît à chaque passage. Contrairement à l’Europe où chaque parcelle de terrain est asservie au bénéfice de l’homme, la nature ici reste la plus forte. Et pourtant Abidjan qui apparaît maintenant au loin avec ses gratte-ciel comme un petit Manhattan au milieu de la lagune Ebrié, montre l’opiniâtreté orgueilleuse du bâtisseur de la Côte d’Ivoire moderne, feu le président Félix Houphouët-Boigny. Las, ses successeurs incompétents, corrompus, accaparés par leurs disputes pour le pouvoir et ses avantages ont mis à mal aujourd’hui cet ambitieux projet. Peut-être la découverte d’un important gisement pétrolier lui redonnera vie, se plaît à penser François Happich alors que les roues de l’A320 touchent le tarmac de Port-Bouêt. Le pied à peine posé sur l’escalier roulé jusqu’à la porte de l’avion, François ressent subitement, après l’air climatisé, une bouffée de chaleur moite et enveloppante dont la sensation malsaine est accentuée par l’odeur âcre du bitume surchauffé de la piste. A l’entrée de la salle de débarquement, un brouhaha bariolé assaille les passagers. S’affairent dans un va-etvient incessant avec force cris et éclats de rire les employés des compagnies aériennes impeccables en pantalon bleu marine et chemise blanche, les douaniers traînant des pieds, les hôtesses de l’air au port élégant et hautain, les amis des passagers venus les accueillir le sourire aux lèvres et la main levée pour tenter de se faire reconnaître, les porteurs plus ou moins accrédités, les petits gamins en guenilles qui commencent sans l’avoir proposé à cirer les chaussures. Toutes les tenues vestimentaires et toutes les races se côtoient. Les costumes cravates des hommes d’affaire déjà 10 transpirants, les guenilles des petits enfants noirs à l’affût de quelques sous à grappiller, les boubous aux couleurs chatoyantes et criardes si seyants sur les formes des femmes africaines. Quelques asiatiques et américains sont là parmi la foule. Ils partent sans complexe à la conquête économique de ce continent et sont prêts à affronter avec ténacité et sans humour cette foule bruyante, rigolarde et parfois agressive. Des libanais, ils tiennent le commerce local, s’embrassent avec effusion et semblent déjà comploter en parlant arabe entre eux. François Happich ainsi que les trois autres expatriés qui l’accompagnent, habillés légèrement d’un pantalon de toile et d’une chemisette, sont accueillis par le « protocole » de la CEP, la Compagnie Européenne des Pétroles, qui par sa seule présence va permettre d’expédier rapidement les formalités de police et de douane. Par une longue pratique il sait comment adoucir leur zèle. Le pilote de l’Ecureuil Eurocopter, un ancien de la RAF, est là aussi pour les mener directement par la voie des airs sur la plate-forme offshore de forage pétrolier plantée à 90 km en mer dans le golfe de Guinée au large d’Abidjan. Quelques accolades de bienvenue sont rapidement échangées. – Did you make a good trip? Are you ready? Shall we go? François Happich, 35 ans, ingénieur géologue, sportif, râblé, aventurier et ne craignant pas le contact avec les hommes rudes de même nature que lui, a gravi un à un tous les échelons de la recherche pétrolière sur le terrain. Il dirigea d’abord des équipes de foreurs, avec fermeté certes, mais en pensant à leur sécurité ainsi qu’au bon fonctionnement des équipements. Il 11 savait exiger d’eux d’aller le plus loin possible, au plus près de l’impossible. Analyste ensuite, il se révéla capable de détecter la présence de l’or noir dans les échantillons de terrain traversé par les tiges de forage. Aujourd’hui, il est le chef de la plate-forme et représente sa compagnie auprès du gouvernement ivoirien. Après 15 jours de repos dans sa famille à Paris, il vient reprendre pour une nouvelle période de 2 mois, dans une ambiance quasi-monastique, la direction des opérations confiée pendant son absence à l’un de ses assistants. Six heures du matin, la cabine est dans une demiombre et François, encore à moitié endormi et un goût d’amertume au fond de la bouche, rêvasse. Cette vie qu’il pensait mouvementée quand il l’aborda il y a dix ans, lui paraît maintenant sans surprise. Deux nouveaux mois entre hommes où chaque journée sera monotone. Une plate-forme de forage est une île, un enclos où chacun besogne dans un sentiment de parfaite sécurité, mange et boit dans des salles sans âme, dort seul en cellule dans une atmosphère climatisée. Des habitudes, des bruits accoutumés, un travail méticuleux et monotone, un ordre immuable. Les jours s’écoulent lentement les uns après les autres et émoussent la curiosité comme l’inquiétude. Bien sûr le salaire et les différentes primes lui assurent un niveau de vie qu’il ne pourrait pas avoir en restant en France. Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? L’attente des échantillons, les analyses à effectuer sans attendre, toujours les mêmes par les mille précautions qu’il faut prendre pour ne pas altérer leur structure qu’il convient justement de découvrir. Les résultats qu’il faut compiler, 12 comparer aux précédents de façon à examiner leur évolution au fur et à mesure de la progression de la sonde. Les multiples contrôles de sécurité à effectuer régulièrement et rigoureusement qu’il faut reporter sur un cahier aux pages numérotées. Puis les tâches administratives, l’écoute des hommes et de leurs petits problèmes… Le soir au moment du dîner, les mêmes conversations et les mêmes blagues seront reprises à l’infini et seules les petits événements de la journée ou les nouvelles du monde pêchées à la radio ou à la télévision apporteront une note fade de changement et de variété. Puis en fin de journée après le dîner, le choix sera entre un film le plus souvent sans intérêt dans la salle commune, un jeu de cartes avec quelques potes, la salle de gymnastique ou se retrouver seul dans sa cabine à lire un roman ou à répondre à ses mails. La cabine de François avec ses 8 m² est exiguë, mais son mobilier la rend confortable. Tout ce qui est nécessaire à la vie d’un homme seul est là ! Un lit divan dans un coin, un cabinet de toilette, une armoire métallique, une petite table, une étagère, une chaise et un fauteuil constituent le mobilier de base du personnel d’encadrement. François y a ajouté sa note personnelle par les livres qu’il aime avoir avec lui, sans toutefois éprouver le besoin de les relire, quelques photos de sa femme Mary et de sa petite fille Barbara. La sonnerie stridente de son réveil lui rappelle qu’il doit maintenant se lever et être dans une petite heure dans son laboratoire où l’attendent les échantillons prélevés durant la nuit ainsi que le compte-rendu de la quinzaine passée sous la responsabilité de son assistant. 13 C’est au cours de sa dernière année d’étude au Geological Institute of Cambridge qui clôturait son parcours universitaire après l’Ecole des Mines que François fit la connaissance de Mary, elle-même étudiante en Lettres, section Histoire et Géographie. Mary Ashton, alors âgée de 21 ans, était enjouée, rieuse et appréciait la vie qu’elle trouvait très attrayante. Sachant se donner à fond à ce qu’elle faisait et ayant le goût de faire beaucoup de choses de nature variée, promenades et lectures dans les nombreux parcs, tennis, cours suivis avec assiduité, discussions infinies à refaire le monde, longues heures de travail personnel à la riche bibliothèque de l’Université, Mary découvrait la vie et ne s’ennuyait jamais. Elle était gracieuse et coquette. Son aisance, son allure, son sourire, son air réfléchi et sa manière de vous écouter, de vous regarder avec ses grands yeux vert clair, de s’intéresser à vous, la rendaient très attachante pour beaucoup, garçons et filles. François rencontra Mary pour la première fois à la soirée annuelle de l’Institut, très courue par tous les étudiants de Cambridge. Mary Ashton y était venue avec un groupe d’amis de la Faculté de Lettres. Elle aimait l’atmosphère de ces soirées fêtes qui étaient l’occasion de s’habiller avec élégance, de rencontrer des amis et de faire de nouvelles connaissances. François chargé alors de contrôler les entrées, nota l’arrivée de ce groupe de garçons et filles gais et bruyants et se souvint de la silhouette de Mary qu’il avait déjà aperçue ici ou là dans les rues et parcs de Cambridge. Il se dit sans y prêter attention qu’il aimerait faire sa connaissance. Dès qu’il eut terminé son service de contrôle, François rejoignit son groupe d’amis les plus proches dans l’amphithéâtre 14 transformé en cabaret où un élève imitait avec justesse leur professeur de physique dont certaines manies, attitudes, mots et tournures de phrases apparaissaient de façon flagrante. Manifestement tous, professeurs et élèves, prenaient grand plaisir à ces sketches sans méchanceté et pleins d’humour et les rires fusaient dans la salle. Ils allèrent ensuite prendre un verre à l’un des nombreux bars et furent bientôt rejoints par un groupe où se trouvait Mary. Les présentations rapidement faites, les conversations s’établirent et tournèrent autour de la qualité des spectacles, de l’ambiance de chaque salle, de ceux qui étaient là et de ceux qui étaient attendus. Ils décidèrent d’aller dans la salle réservée au jazz et il advint que François se retrouva emmenant Mary par la main vers la piste de danse…. – Good morning, Charles, how are you to-day and what’s new? dit François en entrant dans la cabinelaboratoire de son assistant. – Hi, François, I am fine. Did you enjoy your holidays? How is Mary? et sans attendre la réponse, il poursuit : Rien de particulier pendant ton absence. La routine, quoi ! La mer a été calme cette nuit et la sonde a atteint la cote de 9500 pieds qui, d’après les images sismiques des dernières études géologiques, est prometteuse. Des carottes de roche, comme d’habitude, ont été prélevées à cette cote ainsi que des échantillons de boue tous les 20 pieds. Ils sont là rangés en ordre. – J’espère que nous trouverons enfin quelques indices favorables, car on commence à s’impatienter là-bas au siège. S’exclame François en pensant aux résultats décevants des semaines passées et à la 15 lenteur des travaux due à l’état de la mer et à la violence du vent. Les échantillons précédents avaient tous donné des résultats négatifs et il était prévu que la campagne n’irait pas au delà de 11.000 pieds. A ce niveau, même en prenant des précautions, le matériel souffre. Le bruit avait couru que le board de la Compagnie Européenne des Pétroles avait récemment pris la décision d’abandonner définitivement le site si aucun indice favorable n’était décelé par cette profondeur. Au rythme de 130.000 € par jour, beaucoup d’argent avait déjà été dépensé depuis 10 mois de recherche et l’espérance d’un gain important diminuait de jour en jour alors que le risque de perte sèche, lui, augmentait inexorablement. Toujours cette antinomie entre l’espoir qui fait avancer en prenant des risques et la réalité qui incite à la prudence et peut stopper l’effort entrepris ! Quant à François, il voudrait attacher son nom à une campagne d’exploration fructueuse et réussie sur les plans économique et humain. Ainsi il sortirait de l’anonymat et serait enfin remarqué par la Direction Générale après 10 années à crapahuter sous toutes les latitudes et tous les climats. Aujourd’hui il se sent comme un pion oublié sur un vaste échiquier à l’échelon de la planète. Déjà totalement concentré même après quinze jours d’absence, François se penche une fois de plus sur les cartes structurales et sur les relevés sismiques et gravimétriques enregistrés sur l’écran géant de son ordinateur, qui tous indiquent entre 9 et 10.000 pieds l’existence de plis anticlinaux, avec failles et cassures régulièrement réparties. Une telle structure géologique, par les poches en forme de dôme qui la constituent, est un piège classique pour le pétrole brut poussé vers le 16
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