Hallucidations - Page 1 - test Stéphane Tomasso Hallucidations Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-714-1 Dépôt légal : Décembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Acte 1 Les Yeux Rouges 7 Les plateaux-repas arrivent, de cellule en cellule, sur un chariot que pousse un grand type au crâne rasé à forte stature. Il s’appelle Ben. – Tiens, veinard, voilà ta ration. – Merci, Ben. Il m’adresse un grand sourire, puis pousse son chariot un peu plus loin. La ration, dans le plateau, est composée d’une salade et de purée avec une petite tranche de vache folle… En face, Francky mange de bon cœur son dessert, une crème au chocolat transgénique. C’est bon ça. Ils sont servis avant nous, en face. C’est comme ça, il ne peut pas être partout, Ben. Je mange tout ça, puis je m’allonge sur le lit, sous l’œil de la caméra qui me filme vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ça fait un mois que je suis ici mais je commence à peine à m’y habituer. Au début c’était dur. Mais il faut tenir le coup. Pour s’évader. Agitation sur les coursives. Les matons rappliquent, les portes ne vont pas tarder à s’ouvrir : Il est treize heures, c’est l’heure de la promenade. Tous en rang et c’est parti, on descend les deux étages qui nous séparent du rez-de-chaussée puis on passe des portes qui claquent derrière nous, encore et toujours. Ces portes ne mènent nulle part, à part en prison, dans les deux sens. 9 Dans la cour, au moins, le plafond est bleu, un beau bleu de printemps avec des nuages poussés par la brise, effilochés comme du coton qu’on arrache à son paquet. Vous savez, ces paquets qui se cassent toujours la gueule dans le lavabo, même si vous avez passé une plombe à les accrocher comme il faut. Y a rien à faire, c’est la vie. Je vois Francky qui s’amène vers moi, le sourire aux lèvres. J’aime pas quand il sourit comme ça, c’est mauvais signe, ça sent les embrouilles. – Ça va, mon pote ? dit-il. – Ça va, Francky. – Je me disais que t’aurais peut-être une petite clope à m’offrir ? Je lui tends mon paquet, il en attrape une, l’allume et la glisse au coin de sa bouche où elle pend mollement dans le vide. Il tire dessus et en souffle la fumée bleutée en me regardant d’un air pensif. – J’ai entendu dire que t’avais eu une remise de peine… Fais gaffe, tu pourrais sortir d’ici par la grande porte ! Là-dessus, il éclate de rire et me fait un clin d’œil, puis disparaît comme il était arrivé. Il joue au foot làbas, avec les gars. Henri, dit Le Pirate, Marc la Girafe et Pierre le truand. Ils se font des passes et tentent quelques buts, mais André la Passoire n’en a que le nom… Je vais m’asseoir vers eux et les regarde courir dans la poussière. J’écrase ma clope, me lève et les rejoins pour la partie de l’après-midi. On sait tous que le surveillant général nous mate dans son bureau, alors on ne chahute pas trop. Il n’aime pas ça et c’est comme ça. Trop violent, dit-il. Les gens n’aiment pas la violence, ça les renvoie trop à leur quotidien. Et si 10 on jouait en pantoufles ? Ça leur rappellerait trop leurs soirées. Alors on fait gaffe. On se marre quand même avec les copains, c’est l’essentiel. La sonnerie déchire le silence, on sursaute sur nos bancs. Il fait chaud aujourd’hui, on s’est mis à l’ombre du grand mur pour nous reposer et on raconte tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi, ça nous fait beaucoup rire. On s’est un peu moqué de Tonton, un des gardiens, pour passer le temps. On se lève et on marche doucement vers les cellules, une fois encore. Le ciel s’efface, faisant place au béton d’où pendent des néons à la lumière terne et sans relief. Henri devant moi, Pierre derrière, en rang vers nos cellules où on va passer l’après-midi à glander en regardant la télé, jusqu’à l’heure du repas du soir, puis de la douche, puis dodo… Encore un point sur le calendrier, perdu dans un océan de chiffres et de lignes qui se succèdent et se ressemblent à n’en plus finir. La pendule est un peu notre boussole ici, on s’y repère comme sur une carte : chaque heure correspond à une activité. Je dois essayer de dormir, ça passera peut-être plus vite ! Je cours, je cours sur la plage et j’entends une voix qui m’appelle : – Christophe, Christophe ! Je me retourne mais rien. Personne, rien d’autre nulle part, que le ciel, la mer et moi. Les vagues déferlent mollement sur la grève désertée. J’ai du bleu plein les yeux, ça fait du bien, ça rafraîchit les pensées. – Christophe, Christophe ! Je m’étends sur le sable chaud et moelleux, mes mains se referment sur le sable scintillant mais il 11 résiste, je tire encore et je hurle d’impuissance. J’ouvre les yeux. J’ai arraché la couverture sur les côtés du lit et je vois Francky, de l’autre côté, l’air hébété. – Christophe, Christophe ! Qu’est-ce qu’y t’arrive ? Ça va pas ? – Si, ça va ! J’étais dehors, sur la plage… – Ça fait mal au début. Ça passera, tu en profiteras mieux après. – Quand je serais dehors ? – C’est ça… Si tu le veux vraiment. Encore une allusion, encore un clin d’œil. Je ne sais pas si je peux, si j’en suis capable. Et ce calendrier qui s’étire de jour en jour… Ah, si j’avais su ! Je n’aurais pas fait cette connerie… Je ne serais pas venu ici. Alors je lis et lis encore, je lis toujours pour tuer le temps. Je lis de tout, des auteurs contemporains, de la S.F., de la littérature française. Je dévore les livres que j’ai empruntés à la bibliothèque. C’est là qu’officie Jef, un taulard comme nous, mais il a bénéficié d’un traitement de faveur parce qu’il a fait des études de lettres, alors le directeur l’a fait bosser là-bas. La première fois que je l’ai rencontré, il était assis à une petite table, près des rayonnages, penché sur un livre très épais et il prenait des notes sur un petit carnet. – Salut ! lui dis-je amicalement. Je peux jeter un œil ? Il m’a souri en refermant son livre alors que je balayais les rayonnages surchargés d’un index hésitant. Il s’est levé, m’a tendu la main et s’est présenté, puis j’ai fait de même et il m’a expliqué le 12 fonctionnement de la bibliothèque : On a vite sympathisé et je suis resté deux heures dans ce cocon feutré, oubliant ma condition grâce aux trésors que me dévoilait Jef, ravi de partager son amour des livres avec un autre passionné. Ce soir-là, je réintégrais ma cellule avec deux livres : Cujo, par Stephen King, le maître incontesté de la littérature à suspense, et L’Arrache Cœur de Boris Vian. J’étais transporté, mon corps était emprisonné mais mon âme vagabondait dans d’autres sphères, avec d’autres personnages. Je vivais de grandes aventures à travers ces écrits haletants. J’avais trouvé le moyen de m’évader, de sortir de ce quotidien morose et sans espoir. Chaque soir, quand la lumière s’éteignait, le sommeil m’emportait rapidement vers le jour suivant, porteur d’espoir et de courage. La bibliothèque était mon antichambre de la liberté. J’y trouvais les raisons et la force pour affronter chaque jour de réclusion, porté par le courage des héros de mes livres qui me suivaient la nuit jusque dans mes rêves. J’étais tantôt révolté, tantôt résigné mais toujours au fond de moi brillait le jour de ma sortie ; je fomentais mille plans d’évasion, ou méditais avec sagesse sur les moyens de supporter ma peine jusqu’au bout. Tout dépendait de mes lectures, et il s’avérait que j’en retirais toujours matière à réfléchir. J’avais désormais sous la main les instruments de ma réussite, et j’avais Jef pour me guider dans ce dédale spirituel qui devait déboucher plus tard, comme vous le verrez, sur d’intéressantes aventures. Un jour de moins. Je raye la date correspondante sur le calendrier représentant un berger allemand (gardien symbolique de ma liberté), et je m’arrête, pensif. Il me reste plus de jours à purger que je ne 13 pensais. Les jours semblent s’étirer interminablement, compartimentés du lendemain par un dédale d’heures à rallonge. Ces heures-là, je peux vous l’assurer, n’ont aucun rapport avec les vôtres : les secondes arythmiques s’y succèdent avec une cadence désespérante, les lignes du calendrier se changent en vastes contrées désolées qu’il faut traverser à la sueur de son front, avec patience, sans céder au désespoir. Tout un art de tuer le temps dans cette cellule. Mais j’en reviens à mon arrivée ici : je n’étais pas préparé à cet univers austère de solitude, à cette vie de Robinson échoué malgré lui dans une situation étrange. Car je le clame haut et fort : Je n’ai rien fait. Mon seul tort est d’avoir cru que je pourrais gagner ce pari… Avec du recul, je m’aperçois que la difficulté était plus grande que prévu. Quand je lis tous ces bouquins sur les grandes évasions, j’en retire au moins une chose : elles étaient commises dans des prisons qui n’ont rien à voir avec celle où j’ai atterri. Je m’explique : Ici, pas possible de s’enfuir dans un ballot de linge sale, ou encore de creuser un tunnel sous une cellule pour ressortir dans un champ cent mètres plus loin. Les rondes sont trop fréquentes, les caméras trop nombreuses et les murs… Trop solides. Non, je crois qu’ici, le seul moyen de prendre la clef des champs est d’avoir une aide extérieure. C’est ma théorie, la seule valable je pense dans un tel établissement. Comment ? J’y réfléchis sérieusement mais j’avoue que je n’ai pas l’ombre d’une piste fiable pour le moment. Mais je compte bien trouver ! En attendant je reste pépère, sans me faire remarquer, un petit foot par ci, un petit livre par là : un changement brutal dans les habitudes d’un détenu peut 14 mettre la puce à l’oreille des gardiens. Si je dois prendre contact au dehors, j’en parlerai à la Girafe, il connaît pas mal de monde. Du moins c’est ce qu’il m’a dit. Ce matin, je vais à la bibliothèque. Je choisis cette activité à chaque fois que j’en ai la possibilité. Le maton, Thierry, m’ouvre la porte. – Bibliothèque ? – Bibliothèque ! Je lui réponds en souriant avec un air entendu. Il est sympa, Thierry. Il fait son boulot sans se prendre la tête, on dirait un animateur de colonie de vacances. Il marche derrière moi en plaisantant à propos des centres d’intérêt des autres détenus. – Ça ferait du bien si les autres étaient un peu comme toi. À part les femmes, les bagnoles et la musculation, y a rien qui les intéresse, remarque-t-il. – Il faut de tout pour faire un monde ! On arrive devant la pièce qui fait office de bibliothèque, Jef m’accueille chaleureusement tandis que Thierry fait jouer la clef dans la serrure et nous enferme pour quelques heures dans ce paradis livresque. Il n’y a jamais personne d’autre que nous ici, Thierry semble avoir raison mais ça ne nous dérange pas. Jef a le temps de m’initier à la littérature et ça n’est pas plus mal : les livres nécessitent une certaine concentration pour en comprendre le sens, et les rares visiteurs qui s’égarent ici sortent un jeu de cartes au bout de cinq minutes avant d’entamer une bruyante partie avec leur collègue. Ils viennent rarement seuls. Le pire que j’aie vu, c’est un type qui a entamé une séance de musculation en se servant de 15
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