Les Sentiers d'épines - Page 1 - test Alice Costes Les Sentiers d’épines Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1779-4 Dépôt légal : Octobre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 AVANT-PROPOS Pourquoi écrit-on ? Cela diffère en fonction des personnes. Ça peut soulager, permettre de transmettre un message, de dénoncer, de se confier, de se vider la tête ou tout simplement de se faire plaisir. Posez-vous la question et rangez-vous dans la catégorie que vous jugez être celle qui vous correspond le mieux. Vous avez aussi la possibilité de cocher la case Autres et d’inscrire votre but sur les pointillés prévus à cet effet. La plupart du temps, je suis dans le dernier cas : me faire plaisir. Je ne crois pas être vraiment égoïste lorsque je dis que j’écris pour moi. J’écris aussi pour quelqu’un, pour les autres mais mon but n’est pas que l’on me lise, que l’on me publie. Cependant, lorsque je rédige, je prévois toujours un éventuel lecteur. Il existe bien deux types d’écrits : ceux qui sont édités et ceux qui ne le sont pas. Parmi les non-publiés, il y a ceux que l’on peut lire et ceux qui ne peuvent pas l’être (les journaux intimes, par exemple, sauf dérogation spéciale). Tout ce que je souhaite, c’est de passer du bon temps et je suis heureuse si ce que je fais plaît 11 à quelqu’un. Je ne défends et je n’oblige personne à lire ce que j’écris, pourvu que ce soit achevé. Ma tête est pleine d’images, de sons, de sensations, de vécu et c’est en mélangeant cela, inconsciemment, que des personnages se manifestent à moi ; ils sont situés dans un lieu, une époque ; ils ont un nom. Et puis lorsqu’ils sont quelques uns, ils ont envie de vivre. Je les regarde bouger, parler, penser, s’exprimer et je suis la seule à pouvoir les voir. Comment faire comprendre aux autres ce qui se déroule sous mes yeux ? Je prends mon stylo, ou plutôt mon crayon – je préfère parce qu’il ne présente pas un aspect fini même si je sais bien que les copeaux de gomme déplaisent fortement à quelqu’un – et je décris tout ce que je vois comme on écrirait un scénario. Lorsque je forme mes mots, mes phrases, mon récit, j’ai déjà les images dans la tête et c’est tout comme si je regardais un film. Entendons-nous bien : je ne tiens pas les personnages à ma merci comme on pourrait être tenté de le penser. J’ai compris un peu plus tard après avoir commencé à écrire qu’ils faisaient partie d’un monde appelé l’Imaginaire. Pour aller les y chercher, je ne connais qu’un seul pouvoir : l’imagination. Ils sont là , ils existent bel et bien avec leur physique, leur psychique, leurs caractères, leurs sentiments, leurs relations. Tout y est. Ce n’est donc pas une prise d’otage mais une mise à disposition. Si je continue mon raisonnement – si toutefois vous m’avez suivie jusqu’ici –, le crayon n’est pas l’instrument de torture qui va décider de la vie ou de la mort des personnages, qui va leur dicter leur comportement, mais l’objet qui permet de traduire la pièce de théâtre jouée sous les yeux de l’écrivain. Les personnages ne 12 seront donc jamais que ce qu’ils sont et ne deviendront jamais que ce qu’ils devaient devenir. Quand j’écris, je ne peux pas toujours faire ce que je veux. Il faut respecter les personnages avec leurs qualités, leurs défauts, leurs émotions ; on ne peut pas leur faire faire tout et n’importe quoi car sans cela plus rien n’aurait de sens. On est tenu, lorsqu’on écrit, à un certain nombre d’engagements, envers nousmêmes, envers les protagonistes, et ceux-ci iront où on l’avait décidé au départ avec eux, même si tout n’est jamais parfaitement comme on l’avait prévu – forcément. Chose étonnante, le Monde de l’Imaginaire est unique et pourtant personne n’y trouvera un personnage identique. Chacun peut chercher de son côté, il ne ramènera jamais le même que son voisin. C’est dire que cet univers est grand, inimaginablement grand et, si je ne me trompe pas, infini. Maintenant, vous allez me dire – je vous vois venir – : « Si c’est comme ça que ça marche, c’est trop facile, alors. » Non, justement. Il faut savoir y aller, dans le Monde de l’Imaginaire, et en revenir, puis, surtout, savoir retranscrire le plus justement possible les images qui défilent sous le regard. Tout l’art d’écrire est en cela. L’écrivain est donc un artiste et un interprète dans sa langue et de sa langue. Et maintenant ? Je connais la question. Quel intérêt de faire tout ça ? Ceux qui écrivent doivent être un peu givrés pour raconter ce que je viens de raconter. Non, justement. L’intérêt d’écrire, aussi – c’est-à -dire en plus de la case que vous avez cochée au début –, c’est d’écrire pour la fin. Tout un livre est nécessaire pour préparer la chute finale, le meilleur moment du récit selon moi. C’est elle qui va vous laisser le goût 13 dans la bouche quasi définitif qui sera votre opinion sur l’œuvre en général. C’est le souvenir le plus frais. Cela nous amène à porter un jugement sur le livre, plus ou moins objectif. Celui de l’auteur l’est si peu – malgré lui car il a tellement été impliqué tout au long du récit qu’il ne peut pas s’empêcher d’être trop subjectif – qu’une critique littéraire sur ses propres œuvres n’est pas très révélatrice. Voilà pourquoi j’aime bien faire lire mes productions à quelques membres de ma famille, pour savoir ce que vaut ce que j’ai écrit. Quand je donne pour la première fois une de mes compositions à lire, je m’éloigne parce que je n’ose pas regarder les mimiques de mon lecteur et, pendant qu’il lit, je me pose en boucle la question : « Qu’est-ce qu’il va en penser ? » Donc, j’ai écrit. Si je l’ai dédié à ma sœur, c’est parce qu’elle est ma première lectrice mais aussi parce que, dans ce livre, j’ai voulu parler, entre autres, de relations fraternelles. Malgré les mésententes, les disputes parfois, les frères et sœurs sont les premières personnes avec qui il faut rester uni et solidaire car ce sont celles qui sont les plus proches de nous et qui partagent tous les jours de notre enfance et de notre jeunesse, périodes si précieuses de nos vies. Premiers compagnons de jeux, ils sont aussi nos premiers complices. A. C. 14 Chapitre 1 LES FRÈRES Son frère aîné passa le bras autour des épaules d’une grande blonde au sourire niais et à l’air maniéré. Elle riait bêtement en murmurant à l’oreille du jeune homme derrière le rideau jaune de sa chevelure : son compagnon paraissait prendre du plaisir à lui répondre. Il détourna la tête, écœuré. Son petit frère lui tira la manche et il entendit sa voix enfantine qui le priait : – Anthony ! Tu viens, Anthony ? Il baissa les yeux vers le petit garçon, sage et innocent, qui attendait auprès de lui son bon vouloir. – Excuse-moi, Ronan. On y va. Assis sur les lattes de bois d’un banc à la peinture défraîchie dans le parc de Dublin, il regardait cette petite chose remuante et affectueuse qu’il aimait tout particulièrement. Le petit frère était plein d’imagination et il s’évadait entièrement le temps d’une sortie au jardin public avec Anthony. Chevauchant le destrier de bois monté sur ressort, il devenait le valeureux chevalier bravant tous les 15 dangers ; montant sur le dauphin à bascule, il était un aventurier des mers ; dans la cabane de bois, il jouait les Robinson Crusoé ; le toboggan était l’Himalaya ou bien le mont Everest, la balançoire un engin capable de le projeter dans l’espace comme dans le roman de Jules Verne. Anthony consentait toujours à l’accompagner dans ses rêves et jouait le jeu de manière admirable, ce qui mettait son petit frère aux anges. Ainsi, il devenait tour à tour pirate, extra-terrestre, bête sauvage, dragon, chevalier félon et provoquait tempêtes, déluges, vols, pour le plus grand bonheur de Ronan. Voilà pourquoi le petit garçon n’acceptait de se rendre au parc qu’avec Anthony – ou s’il faisait une dérogation, c’était par pure politesse. Tous deux étaient très complices malgré leurs sept ans d’écart d’âge. Ronan savait bien qu’avec Anthony il pouvait s’amuser comme il ne pouvait jamais le faire avec sa mère, ou même son père, qui n’était pas souvent là d’ailleurs. Après les jeux, leur terme étant fixé lorsque Ronan était lassé, ils allaient tous deux faire le tour du parc, à pied ou à bicyclette, ponctuant leur promenade de courses effrénées. Sur la ligne de départ, à Anthony de lancer : – Si tu gagnes, je t’achète une glace ! Et au petit garçon de partir en trombe – du moins, le plus vite qu’il le pouvait – et de pousser des cris de joie sur la ligne d’arrivée. Son frère le laissait toujours gagner. Ils allaient alors voir le glacier qui arpentait la grande allée dès que l’été commençait à s’installer, poussant sa charrette surmontée d’un parasol. Quand la saison ne le permettait pas, les deux frères entraient 16 dans la confiserie du bout de la rue. Là , Ronan admirait sucettes, caramels, réglisses, pastilles acidulées, bonbons au miel, truffes, papillotes, roudoudous et autres gommes à mâcher Malabar que Moira O’Sullinell interdisait formellement en s’écriant : – Le petit pourrait s’étouffer ! C’est encore à cause de ses produits chimiques américains ! Le père levait alors le petit doigt. – Surveillez votre langage et n’oubliez pas ce pourquoi vous mangez à votre faim tous les jours, disait-il car il faisait partie des cadres supérieurs d’une entreprise de Boston. Mais lors des sorties avec le grand frère, on faisait fi des interdits maternels qui étaient allègrement bravés. Car, à peine entré dans la boutique, Ronan attendait la phrase habituelle d’Anthony qui disait : – Choisis ce que tu veux. Et la petite main plongeait dans le bocal de verre pour recueillir un ou deux de ces rectangles de pâte verte sucrée et mentholée, qui faisait de grosses bulles éclatant sur les lèvres et qu’il adorait. Inutile de faire des provisions ; le petit garçon savait qu’il aurait d’autres occasions d’en manger. On ne peut le nier : Ronan était le frère préféré d’Anthony. Cela ne veut pas dire que celui-ci n’aimait pas les deux autres mais qu’il les aimait différemment. L’aîné était l’objet d’une admiration – de la part de sa mère surtout – et de formulation de compliments qui allaient de sa beauté à son intelligence en passant par sa réussite sentimentale. Du haut de ses vingt ans, il paraissait très fier et sûr de lui, et sa manière 17 d’accueillir les flatteries exaspérait Anthony. Il n’était pas jaloux, certainement pas ! Il ne pouvait pas supporter la fille qui était l’objet de sa conquête amoureuse. Sa vue seule ne lui était pas tolérable et il était fâché que son frère ne la délaisse pas une bonne fois pour toutes. Ce qu’Anthony ne savait pas, c’est que son grand frère était très peiné de voir avec quelle indifférence il traitait Stella et le peu de respect apparent qu’il lui témoignait. Mais si l’un ignorait cela, l’autre également n’avait pas la connaissance de certaines choses : Anthony avait peur que John ne perde la raison à force de fréquenter cette Stella qui lui tournait la tête. Brian, lui, était né quatre ans après Anthony et trois ans avant Ronan. Il avait une intelligence et une vivacité d’esprit surprenantes. C’était un enfant précoce, qui avait appris à lire à l’âge d’à peine quatre ans, qui avait compris le calcul avant même de rentrer dans la première classe et, surtout, qui comprenait beaucoup de choses qui se déroulaient autour de lui. Il avait su très tôt exprimer sa pensée, à sa façon, certes, mais il décrivait, parlait, répondait à des questions avec une incroyable facilité. On pouvait se sentir un peu ridicule en lui parlant comme à un tout-petit de son âge, car il donnait vivement et instantanément la réplique, si juste et si bien formulée que ça en était cocasse de voir l’adulte interloqué, un peu ahuri et pris de court devant la réponse franche et spontanée du petit garçon. Il n’était pas précoce seulement d’esprit mais également de caractère et de comportement. À douze ans, il était déjà sorti de l’enfance. Aussi, Anthony ne retrouvait pas chez lui ce qu’il aimait chez Ronan : le peu d’empressement à grandir, l’innocence, l’insouciance, la douceur 18
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