Mission soleil - Page 1 - test Assia-Printemps Gibirila « Mission Soleil » Aux femmes et aux hommes de l’ombre et de la lumière Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1781-7 Dépôt légal : Novembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Sommaire Chapitre 1 .............................................................. 13 Chapitre 2 – Toi..................................................... 19 Chapitre 3 – Mon engagement .............................. 25 Chapitre 4 – L’ennemi........................................... 31 Chapitre 5 – L’horreur........................................... 35 Chapitre 6 – La grande maison aux volets bleus ..................................................... 41 Chapitre 7 – Le départ ........................................... 45 Chapitre 8 – Comment oublier ? ........................... 53 Chapitre 9 – Le réveil............................................ 59 Chapitre 10 – Le village est en effervescence....... 67 Chapitre 11 – Retour dans mon pays..................... 79 Chapitre 12 – Mes photos...................................... 83 Chapitre 13 – Le fil de ma survie .......................... 89 Chapitre 14 – Ce rêve............................................ 95 Chapitre 15 – Ma dernière demeure ...................... 97 POUR QUI ? POURQUOI ? ................................. 103 9 Chapitre 1 Cela fait combien de temps que je suis là… une heure… un jour… je ne sais plus, je ne sais pas. Il semble que j’ai perdu connaissance. Ma jambe droite me fait horriblement souffrir. Mais en fait, tout mon corps n’est qu’une douleur insensée. Je suis dans une clairière où gisent, de ci de là, des corps, des centaines de corps. Certains, tentent de s’extirper de cette marée boueuse et humaine. Etrangement, le ciel est d’un bleu carte postale. La lumière est quasi irréelle. Instinct de survie… je cherche dans mon esprit embrouillé les moments les plus doux, les plus heureux de ma vie. Est-ce le jour où mes parents m’ont offert cette bicyclette rutilante. J’ai disparu un après midi entier. Je ne suis rentrée qu’à la tombée de la nuit, les joues brûlantes d’émotion et de joie. Papa et maman étaient inquiets, peut être même en colère. Mais la candeur de mes paroles a tout effacé. Nous avons dîné sur la véranda en regardant les étoiles. Nous nous sommes amusés à les nommer une à une. J’ai vu une étoile filante et j’ai fait un vœu. Maman était enceinte, son ventre commençait à s’arrondir. 13 Le bonheur a le goût de ces moments chauds comme le soleil, sucrés comme le miel. Où est-ce le soir où, pour la première fois j’ai pu aller danser avec mon groupe d’amis. Maman a passé tout son après midi à me coudre une robe. Elle était vert émeraude avec des galons mauves. J’ai bu mon premier verre d’alcool, allumé ma première cigarette. Nous avons tellement ri des plaisanteries d’Eléonore. Jean François son cavalier n’avait d’yeux que pour elle, mais elle restait indifférente à ses avances. Il y avait aussi ce disque que j’aimai tant. Les notes me reviennent en tête. Je me suis sentie adulte. C’était les premiers vents de liberté. Toute ma vie n’a été qu’un moment de bonheur. Est-ce simplement pour cela que je ne veux penser qu’aux rires, à la gaîté, cela me donne force et courage. Il fait froid, très froid. Les peurs enfantines me reviennent, tenaces, angoissantes. Mon cœur bat si fort qu’il résonne dans mes tempes fiévreuses. Subitement, il y a comme un grand trou noir dans ma tête, je n’arrive plus ni à me souvenir, ni à espérer. Vais-je mourir là ? Je ne veux pas mourir, je suis trop jeune. Ma vie ne fait que commencer. J’ai encore envie de m’amuser, d’aimer, d’aller sur cette île déserte où la mer est bleu lagon où les gens ont la peau noire. Mais qui pourra bien venir me sauver ? Je ne sais plus où je suis. Mes membres s’engourdissent. J’essaie de bouger, mais la terre glaiseuse me paralyse. Pourquoi se fait-elle complice de ma léthargie ? Trouve-t-elle normale que je finisse terrée comme une bête, loin des miens. L’espoir disparaît laissant place à une terreur infinie. C’est peut-être mieux de disparaître par une belle journée. 14 Aurais-je moins de regret de mourir aujourd’hui ! Malgré ce soleil, mon corps est de plus en plus glacé. Le sang s’est-il retiré petit à petit de mes membres, gouttes après gouttes. Le sang, il n’y a que cela ici. Il coule à flot. C’est le sang des nôtres. Moi, je sais ! Pourrais-je un jour le raconter ? Le gong de la mort a sonné. Je n’aurai même pas droit au dernier plat du condamné. Nul ne peut imaginer ce qui se passe ici. Combien sommes-nous là, étendus ? Y resterons-nous ? J’entends des râles. Je tourne légèrement la tête pour essayer de voir. Ce que je perçois est sinistre. Cela vient de par là, vers la gauche, est-ce Maria ? Je crois reconnaître son écharpe rouge, comme le sang, son porte bonheur dit-elle ! Maria, je prononce mentalement son nom… Maria, chaque lettre sonne comme une note de musique. La musique, rien ne peut mieux la définir. J’entends sa voix chaude et typée. Elle me berce, m’endort. Mon esprit, devenu alors si léger, m’aide à vagabonder dans le passé. Des images défilent. La vie, la vraie… l’inconscience. Le bonheur. La danse. L’amour. C’est bien ce jour là que je l’ai rencontrée, belle, voluptueuse… fascinante. Maria Maria avant cela, était une femme plantureuse, à la poitrine généreuse qui, en un seul regard pouvait troubler tout un régiment d’hommes. Elle avait quelques années de plus que moi, le verbe haut. Musicienne et danseuse, elle fascinait tout le monde. Toujours drôle et pleine de vie, j’aimais aller l’écouter, je n’étais pas la seule, elle chantait l’amour 15 de tout son être. Elle était l’amour personnifié. J’admirais son aplomb, cette façon de dire les choses sans hésitation. Elle avait toujours des anecdotes à raconter. Son savoir et ses connaissances, elle les avait acquis au cours de ses multiples voyages. C’est elle qui m’avait montré cette photo du lagon bleu… bleu comme cet alcool doux et sucré qu’elle m’avait fait découvrir. Nous avions fini par être amies. Elle est cette grande sœur que j’ai rêvé d’avoir. Celle qui sait ce qu’il faut dire quand vous êtes triste et désespérée. Nous passions notre temps libre à faire les boutiques, nous maquiller. C’était la belle époque, l’époque de l’insouciance, de la jeunesse, pendant ces moments de grande intimité, rien d’autre que la musique n’avait d’importance. Maria était arrivée, deux ans auparavant, dans un cabriolet chargé de bagages sur lesquels étaient collés des autocollants venant de différents pays. Elle avait su se faire aimer de tous, bien que nous ne sachions pas grand-chose d’elle. Ce qu’elle représentait nous fascinait : une femme libérée qui avait dû se battre pour être ce qu’elle était devenue. Grâce à elle, notre petit bar avait endossé une nouvelle peau, celle d’un cabaret où la population environnante s’entassait pour vibrer sur des rythmes endiablés. Tout le monde venait s’y retrouver. Elle avait formé un petit groupe musical : « le Quartet View ». Il reprenait des vieux standards de jazz. Sans bouger, de chez nous, nous voyagions dans un monde qui nous était inconnu. Maria travaillait d’arrache-pied. Sa voix chaude et typée nous transportait dans des méandres musicaux. Dans sa petite chambre, il y avait un gramophone avec tout un tas de disques vinyle de musiciens noirs. 16 Leurs voix forçaient le respect. J’essayais d’imaginer quelle pouvait être leur histoire, leur vie. Maria, elle, les connaissait et parlait d’eux avec émotion. Elle avait partagé quelque temps leur passion. A leurs côtés, elle avait découvert la différence, l’indifférence, le mépris de ne pas être aux normes. Elle avait aussi compris ce que pouvait être un engagement pour une cause. Ils étaient noirs et musiciens, elle était femme dans un milieu où seuls les hommes (non noirs) avaient leur place. Elle disait que sa mission était de continuer à les faire vivre. Ils s’étaient battus pour monter sur les planches. Beaucoup étaient rentrés dans l’anonymat. D’autres, victimes du racisme et de la ségrégation, avaient sombré dans l’alcool ou la drogue. Qui s’inquiéterait de leur disparition ? La musique était leur seul moyen d’expression. Ainsi, Maria se voulait le trait d’union entre leur passé et notre présent, pour ne pas que leur combat ne tombe dans l’oubli. Leurs voix et leurs succès berçaient nos cœurs, maigre gloire posthume… C’était mieux qu’une indifférence totale. J’entends encore sa voix. Cela me fait sourire… Quand elle chantait… tout semblait irréel. Je me suis toujours demandé comment un tel son jaillissait de son être. J’en ai encore des frissons… Je n’étais pas la seule à éprouver cela. Elle fascinait tout le monde car il se dégageait d’elle une aura magnétique qui avait le don de regonfler les cœurs même les plus arides. Ce que je compris aussi, plus tard, c’est son rôle au sein de notre organisation. Il est certain que le café devait en être le siège secret. Maria, aujourd’hui, je l’imagine telle une forme sanguinolente et agonisante. Pense-t-elle aux mêmes choses que moi pour garder espoir ? Les 17 gémissements se font plus intenses. Pourvu que se soit elle. Elle a toujours été forte, plus forte moi. Il faut qu’elle vive. Il faut que nous nous retrouvions. Nous avons le devoir de vivre, tout simplement pour témoigner, pour faire l’histoire, pour raconter l’histoire de la « MISSION SOLEIL ». Encore des cris, comme une complainte, mais si elle gémit c’est qu’il y a encore de l’espoir. Putain de guerre. Je me souviens encore de cette superbe robe en taffetas rouge qu’elle avait fait mettre à ma taille. Si elle pouvait parler, elle vous en aurait raconté des anecdotes… et pas des moindres. Ce soir-là, j’avais été danser. Quelle frénésie ! Le corps bouge grâce aux sons qui font écho dans chacun de vos membres. La vie se glissait dans la moindre parcelle de mon corps. Je me soumettais, docile, possédée, oui je l’avais été et c’était grisant. Maria vivait une passion avec le saxophoniste du groupe. Un amour pourpre se lisait dans leurs yeux. Puis, Pedro avait disparu de sa vie. Je n’ai jamais su vraiment pourquoi, ni comment. J’ai préféré ne plus poser de question. Depuis, Maria consommait les hommes pour ne pas être consommée : Maria, les choisissait, c’était la vie, sa vie. J’ai mal, j’ai très mal. Mon corps sale ne m’obéit plus. Il ne peut plus bouger, ne veut plus bouger. Je capitule. Le sommeil me gagne. 18 Chapitre 2 Toi La vie et la mort sont très proches, séparées par une lisière si ténue que parfois on peut les confondre, les « jumeler » pour ne pas avoir peur de celle qui peut nous happer. Un combat sans merci s’engage. Qui vaincra l’autre ? Tout est très confus dans mon esprit. Passé et présent se mélangent. Je sens alors une source de chaleur au plus profond de moi. Mon corps qui, il y a encore quelques secondes, avait une rigidité cadavérique, se couvre d’émotions, d’impulsions… Cette chaleur c’est la vie, vie provoquée par l’amour, ton amour. Ici, dans cet enfer vert, tout semble mort, sauf moi peut-être, et encore ? Je vis car tu es en moi. Mon corps s’engourdit petit à petit. Ma vue se brouille, comme mon esprit. Je pense alors à ces moments volés, cachés, délicieux à l’abri du regard des autres. Ces instants où tu as su me rendre femme, faire de mon corps une source de plaisir, pour moi, pour toi, pour nous… toi ce jeune homme aux mains si douces… Le plaisir avant toi, je ne savais ni le nommer, ni l’appeler, et encore moins le vivre, 19
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