Oscar Clandot et la betonneuse du professeur bourbier - Page 1 - test André WINTER Oscar Clandot Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70/Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-8121-0350-6 Dépôt légal : Décembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 UN Ce jour-là, j’en suis certain, le soleil s’était fichu dans le crâne de mettre à sec tous les gosiers en pente de la région. Une chaleur à crever, du jamais vu de mémoire de comptoir. Seul le brave monsieur Rougette, le brasseur, a du mal à refréner sa satisfaction. Une saison comme ça, c’est du nanan, de l’inespéré, du velours. Il fournit tout ce qui se boit dans les bistrots de la quasi-moitié du département, c’est pour dire s’il est plein aux as. Cette année encore, il changera de 4x4. Il en prendra un plus gros, un plus brillant. La quasi-totalité de ce qui circule comme argent liquide dans ce coin des Cévennes semble, via les estaminets, ruisseler dans les grandes poches de sa saharienne bleue, délavée, grêlée de brûlures de cendres de Davidoff. Ce mec-là a tout compris depuis longtemps. Il sait que plus son véhicule sera gros, plus il contribuera au réchauffement de la planète et plus il fera chaud… Quarante degrés à l’ombre, écrasé de lumière, le mas Claréde essaie de garder le maximum de fraîcheur sous ses vieilles tuiles aux rangs sinueux. Un jour peut-être la pluie ruissellera sur le toit, 7 jusqu’aux chenaux de zinc patinés par des nuits et des nuits de pleine lune, puis elle ira remplir une immense citerne creusée dans la roche. Un jour, si la terre continue de tourner dans le bon sens. En attendant ça chauffe, jour et nuit sans répit. La bâtisse érigée à flanc de colline sur cinq voûtes de calcaire noir surveille de huit petites fenêtres entourées de lierre et de vigne vierge une vallée sauvage saignée par le parcours capricieux d’un torrent de cailloux. Côté sud, la terrasse du soir. C’est l’endroit à refaire le monde sous les étoiles. Posée sur de fines arches de pierre en ogive soutenues d’un côté par le mur de la maison et de l’autre par cinq piliers maçonnés, elle surplombe la pente abrupte. Cet endroit magique offre à celui qui s’appuie un instant sur sa rambarde d’acacias, une bouffée d’éternité. Dans les après-midi d’été, juste au-dessous, le préau, havre de fraîcheur, propose à celui qui s’endort pour la sieste dans un des trois hamacs accrochés aux colonnes, des rêves de Moyen-Âge, de légendes ou de traversée de farouches déserts sans salive, selon les agapes du midi. Allongée près du canapé, une radio noire bakélisée chantonne un air connu. Allongé sur le canapé, Oscar Clandot sirote un whisky, nu. Dehors, l’image fugace de deux chiens souriants, heureux dans le chemin poudreux, s’estompe dans la poussière levée par la voiture qui les a croisés à l’instant. Le conducteur nerveux pourrait nous faire une petite déprime, agacé par les quatre kilomètres de piste difficilement praticable qu’il vient de se farcir dans sa trop clinquante et surtout trop basse berline de 8 luxe. La quinzaine d’incontournables « coupe-eau » a sans doute endommagé le bas de caisse. Il a tapé à chaque fois, et chaque fois cela a été comme si on lui marchait sur le bas-ventre. La 606 bleu métallisé a l’air de se confondre en excuses à côté de la Renault 18 beige rouille diesel de Clandot. Peine perdue, la belle berline de luxe trop soignée, trop arrogante, preuve de réussite sociale, attire irrésistiblement le plus petit des deux chiens revenus tout exprès de la virée compromise par cette arrivée imprévue. Il renifle les pneus, lève une patte et pisse à jets précis. Mis hors de lui par ses trois Michelin souillés, le conducteur disjoncte. Ses grands gestes, saccadés ponctués de « tchi tchisssss » et autres bruits étonnants, détournent effectivement le clébard irrespectueux de la quatrième roue. Cette diversion, grave erreur tactique, permet au plus gros des deux compères d’escamper quelques gouttes sur la sacoche noire pleine fleur de cuir posée aux pieds de Monsieur Flege, méritant courtier en assurances-vie et placements en tous genres. Ses yeux ordinairement verts, virent nettement au gris, ses paupières fatiguées semblent retenir quelques larmes de rage, puisque telle est leur fonction ; enfin, son pied droit finit dans le flanc de la bête irrévérencieuse, puisque telle est sa fonction. Tout autre que Clandot se serait inquiété du concert d’aboiements déclenché par cette réaction brutale. Lui, tout simplement, décide de rester nu pour recevoir le visiteur. Un type qui savate un chien ne mérite même pas l’égard d’un slip. Si la téléprospectrice n’avait pas eu une aussi jolie voix, si la téléprospectrice n’avait pas eu un rire si gai, Monsieur Flege n’aurait jamais eu rendez-vous à la Claréde ce mardi 12 juillet. La sacoche est essuyée, le 9 chiffon a retrouvé sa place dans le coffre, entre la trousse de premiers secours et le bidon de Polish. Nous noterons au passage, soigneusement plié, le gilet fluorescent obligatoire en Espagne. Ce monsieur trafique. L’allure générale du commercial de choc est avenante. La colère dominée, la quasi-certitude de ne pas avoir été vu taper Cubi, donne à l’assureur l’assurance nécessaire à la pratique de son art : vendre, vendre à tout prix, faire du chiffre, du contrat, enfler les plus faibles, endetter les plus pauvres. La feuille d’information client comporte certes quelques lacunes, mais les renseignements analysés laissent pressentir une certaine aisance financière. La fiche santé, importante pour une assurance-vie, autorise toutes les espérances. Oscar Clandot semble un consommateur solide comme un roc, un mètre quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-quatre kilos, jamais opéré, jamais malade, en un mot, bon à tordre ; ça, Flege sait le faire. Il ne sait même faire que cela. Bronzé, vêtu de lin élégamment négligé, il se frotte les mains, tire vers le bas sa veste Newman puis frappe deux fois sur la porte grande ouverte. – Monsieur Clandot ??? La réponse ne se fait pas attendre, un « oui entrez ! » chaleureux l’invite à faire les quelques pas nécessaires pour arriver devant le divan d’où la voix est venue. La pièce sombre est étonnamment fraîche, le sol de dalles de pierre rectangulaires polies semble vouloir garder la lumière qui filtre des fenêtres de toit tous rideaux tirés. À peine habitués à la pénombre, les yeux de Flege se retrouvent un instant déconnectés. Un léger décalage s’en suit et son cerveau donne trop tard l’ordre de ne pas confier sa main au battoir qui 10 fourrageait consciencieusement dans l’entrecuisse du type allongé complètement nu sur le canapé. Au bout de cette poigne de fer, qui lui broie les phalanges, rien ne correspond à la fiche. – J’ai rendez-vous avec Monsieur Clandot, précise Flege qui vient de récupérer ses cinq doigts. – C’est moi-même, je vous attendais, répond affablement le personnage d’un mètre soixante-douze, cent quinze kilos qui, très vite, s’est redressé, avec un tonus étonnant pour son gabarit. Il tapote du plat de sa main, comme une invite, le coussin à sa droite, avance ses lèvres sous sa moustache, comme pour un baiser, puis d’une voix charmeuse, lance un « venez-vous asseoir mon grand » sans équivoque. Monsieur Flege, décontenancé, semble perdre pied, pâlit, prétexte une erreur de date, ne désirant qu’une chose, partir, fuir à jamais cet endroit. La marque des bretelles et du maillot de bain se détache en blanc laiteux sur le bronzage d’Oscar Clandot, ravi de raccompagner le pauvre représentant en tortillant outrageusement des fesses. La 606 fait demi-tour, commence à descendre le chemin dans un nuage de poussière, ponctuant la fin d’un de ces instants de grand plaisir dont Clandot aime à engranger le souvenir sous sa calvitie un peu plus que naissante. De la cuisine, un rire tonitruant accompagne une odeur de sauce armoricaine alléchante. Don Papaz, un petit verre de chardonnay à la main, se marre devant l’Ambassade de Bourgogne, un bijou de cuisinière. D’un physique pratiquement semblable à Oscar, il est capable du pire dans des improvisations qui peuvent entraîner de réactions surprenantes de la part de ses victimes. 11 – Tu m’excuseras, j’ai pas pu te donner la paluche sur ce coup-là sinon je faisais attacher mes poireaux. La bouffe, c’est le truc à Papaz. Chacun de ses séjours chez Clandot se solde par des taux inhumains de glycérides, cholestérol et autres saloperies. Il est vrai que les feuilles d’analyses des deux compères, quand le toubib réussit à leur extorquer une prise de sang, suscitent l’admiration de leurs camarades de bistrot. Cependant, le record des Gama GT est détenu par Bob, un ex-boxeur qui a tout abandonné pour le vin rosé. Toujours au comptoir d’un des cinq bars du village, il passe son temps à mimer ses anciens combats. Parfois, dans les bons jours, il éborgne un touriste ou lui pète le nez pour la plus grande joie de l’assistance d’habitués, qui elle, garde soigneusement ses distances. Clandot a remis son short et ses bretelles pour aller arroser le pied de tomates du jardin, si toutefois on peut appeler ce demi-mètre carré de terre un potager. Le positif, dans ce genre de culture, c’est la rapidité de la visite. Au moins, Oscar Clandot, lui, n’oblige personne à piétiner admiratif devant des haricots poussiéreux, des salades montées en graine ou un élevage de pucerons sur des feuilles de courgettes plus finement ciselées qu’une dentelle de Bruges. La formule du pied unique de solanacées est de loin la moins pénible à faire admirer à une bande de faux-cul qui, de toute manière, se tamponne éperdument de la sueur dont vous abreuvez la terre nourricière. Près du robinet, Kikite, le plus petit des deux chiens, défend hargneusement un morceau de bidoche 12 pour le moins curieux puisqu’à première vue, le truc brillant qui le ceinture semble être une bague. Clandot retourne à la cuisine prendre une part de fromage, seule monnaie d’échange susceptible de faire lâcher le butin détenu par cette teigne. La bête est finaude, du gruyère, certes, mais aussi, pourquoi pas, quelques caresses. Impudique, sur le dos, elle offre à la paume de Clandot sept mamelles crasseuses, incapable de réaliser qu’une chienne de bonne famille possède huit tétons à peu près propres. Fromage, câlin, grognement, câlin, fromage, grognement, en un gros quart d’heure, elle cède. Un deal est un deal, de l’amour, une pâte cuite, ma foi, si ma trouvaille t’intéresse, elle est à toi. Serait-elle vénale ? La transaction opérée, le morceau de viande passablement mâchouillé s’avère être un doigt. La bague, c’est une alliance en or blanc d’environ huit à dix grammes, rehaussée de trois carats de saphir et à peu près un demi-carat de diamants. Sur le bijou, Papaz est formel. Ce n’est pas un truc exceptionnel, dans les 2 000 euros au maximum. Pour le doigt, si cette saleté de Kikite n’avait pas bouffé l’ongle, on aurait peut-être pu savoir à quel sexe appartenait cette pièce d’anatomie, maintenant, c’est fichu !!! La grosse interrogation est bien sûr : comment ce machin est arrivé jusqu’ici ? Un meurtre, une demande de rançon qui aurait mal tourné, toutes les suggestions sont possibles. Elles vont bon train, est-ce que c’est ce con d’assureur qui a fait tomber ça là ? Est-ce que les chiens l’ont ramassé dans un fourré ? Mystère. Papaz clôt le débat rapidement, il faut maintenant incorporer les langoustines généreusement 13 flambées au whisky dans la réduction de poireaux puis, laisser tout mijoter tranquillement pendant l’apéritif. Pour ce qui est de l’apéro, les invités de la soirée ont déjà fait un petit tour de chauffe au Café du siècle. C’est en grande forme que débarquent du C15 annoncé depuis longtemps sur le chemin par le grincement d’un souvenir d’amortisseurs, en premier, côté chauffeur, Clafi, ex-carreleur en préretraite. Il souffre d’ennuis cardio-vasculaires liés à un régime trop riche en fer, d’après lui. Du côté passager, descend un camarade de chantier, un vieux copain de toujours du phénomène précité, lui aussi en arrêt maladie pour cause de cancer de la langue et de la mâchoire en voie de guérison définitive soi-disant. Un seul petit ennui, dit-il avec une moitié de bouche, les chirurgiens en ont cousu l’autre côté. – Pour boire, ça va, mais pour dégueuler, qu’est-ce que j’endure. De l’arrière de la camionnette sort un Réunionnais, leur manœuvre et frangin de galères, Léo, encore en activité. Il est l’invité d’honneur de passage quelques jours chez Clafi. Bien entendu, au début, la conversation roule sur le doigt, la bague, le doigt et la bague, puis tout doucement, la première bouteille de whisky remplacée, les sujets de discussion évoluent. Clandot est ravi que ses collègues plaisent à Papaz. L’odeur assourdissante des langoustines a envahi toute la maison. Une panne de glaçons, immédiatement enrayée, entrave à peine l’inévitable. 14
Oscar Clandot et la betonneuse du professeur bourbier - Page 1
Oscar Clandot et la betonneuse du professeur bourbier - Page 2
www.wobook.com
edilivre.com