Où sont les écrivains ? - Page 1 - Du même auteur : Romans : – Jusqu’à vouloir me briser. (inédit) – Etat de Siège. Hors collection O2. « Le rayon » Balland. Essais : – Shaman Versus Dolor. (inédit) – Restez vivant (Rester Vivant Le Remix.) (inédit) Poésies : – Laisse moi tous les venger. (inédit) – Cut up and down. (inédit) Spoken Words : – Make me Avenge Them. (Audio) (inédit) – Le commandant n’est plus a bord. (Audio) (a paraître) Wilfried Salomé Où sont les écrivains ? Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2009 5 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0618-7 Dépôt légal : Janvier 2009 © Wilfried Salomé L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit l’ouvrage. 6 –1– – Ecoute, dans ce cas il n’y a plus que ça a faire, me lança-t-elle avec cet air froid qu’elle prenait parfois lorsqu’une chose ou l’autre la contrariait. – Je pourrais peut-être confirmer si je savais seulement ce qui t’inquiètes, j’ai répliqué en baillant, en me grattant l’oreille, et avant d’ajouter : – Un sucre… ou alors plutôt deux, mon canard ? Le bougainvilliers de la terrasse perdait ses feuilles par manque d’arrosage régulier, le fond de l’air était véritablement doux, et le monde moderne faisait mine de découvrir ce dont je n’avais jamais douté, étant conjointement traqué depuis ma naissance par la mégalomanie et la lucidité. A savoir que l’on pouvait à la fois viser toujours plus haut, et retomber toujours plus bas. Tandis qu’elle me parlait, et en touillant le plus lentement possible les cafés afin de me laisser le temps de la réflexion, je fixais une carte routière dépassant d’une caisse de papiers à classer – me demandant ou diantre elle voulait en venir. Rien ne me semblait justifier un début d’explications de si bon matin. 9 J’éludais en posant discrètement une main sur mon front la possibilité du plus grandiose palimpseste de ma vie. Je n’étais ni sorti la veille ni récemment passé à l’acte avec autre une représente de la gente féminine depuis mon arrivée à Marseille, depuis trois mois, depuis que je la fréquentais. Cela m’avait pris un beau matin. J’avais changé de numéro de téléphone, j’avais embauché Nino et Jimmy comme déménageurs, et j’avais emprunté un peu d’argent à ma mère. J’avais décidé de cesser définitivement de m’engluer dans le rôle d’amant épisodique et particulier, de confident sur l’oreiller des histoires de culs de mon ex. J’avais mis les voiles. Et Marie-julie le grappin sur moi à la bibliothèque municipale, à l’Alcazar, alors que je recherchais un exemplaire de « Memory Babe », la biographie de Jack Kerouac par Gérald Nicosia, dans le but d’écrire un article pour un magazine littéraire. Elle était douce et sobre, avait fait des études de sociologie, portait donc des lunettes, et m’avait invitée le soir même à boire un verre. Elle était ravie de fréquenter un écrivain et j’avais laissé les choses couler, notre relation évoluer de restaurants antillais en bienséance de cinéma. J’avais envers le calme de bonne disposition et été resté absolument monogame, excepté en fantasmes. J’en étais fermement persuadé : Un fantasme n’avait pas la potentialité d’interférer dans la vie courante de l’onaniste par le biais d’Internet, d’un Sms – ni même en ultime recours du tri postal. 10 Je n’aboutissais donc pour expliquer sa mauvaise humeur à aucune conclusion satisfaisant ma ratio sans remettre en cause la totalité de ses acquis pour la plupart déjà suffisamment durement. Pris en traître, je me trouvais dans l’incapacité de faire face à ce que je ne parvenais pas a analyser autrement que comme étant un inquiétant début de névrose. Car enfin… Pour ce qui me concernait, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible et imaginable. Primo : J’avais pour ne pas effaroucher un cœur peu habitué aux débordements émotionnels diminué de manière substantielle ma consommation matinale de vin blanc sucré. Secundo : Lorsqu’elle était là je n’invitais plus les piliers de zinc de « La relève » – le bar de mon nouveau quartier, dans le septième arrondissement –, à venir se saouler et écouter de la musique à la maison. Tertio : Je m’étais fendu de quelques repas en ville sans livrer le fond de ma pensée. A son instigation et dans l’intérêt, – paraissait-il –, de tous. J’avais serré un nombre non négligeable de mains rattachées à des corps surmontés de têtes d’affiches presque couronnées, appartenant au persona non grata du milieu culturel de la ville, et je n’avais pas vomi – ni même injurié. 11 Il ne fallait donc pas chercher du côté des efforts non fournis, de l’eau non amenée au moulin de la cordiale entente, à la fois sociale et interne, du couple. Je lui avais prouvé ma capacité à me comporter en être civilisé, supportant sans bailler des confrontations de point de vue sur l’art populaire à la table d’un restaurant Lounge, allant jusqu’à écouter stoïquement un discours du président de région. Ce sans même siffler un verre de rouge, donnant ainsi à la donation de ma personne toute sa crédibilité et a ma performance tout son sens. J’étais un type concret et responsable. Démonstration en était faîte par le costume neuf. Je m’en étais sorti sans le moindre éternuement, sans la moindre séquelle psychologique, pour ainsi dire sans le moindre souvenir – et sans proposer aux dames présentes la bagatelle dans les toilettes. Mon indifférence avait été aussi totale qu’absolument réelle. J’étais resté à la limite de la rêverie éveillée, frôlant même par instant le zen. Certes quasi trop. Car je l’ignorais en tout avant mon arrivée mais le plus jeunes des frères de mon père avait lui aussi récemment décidé de poser ses valises dans la région PACA. Et certes mon oncle n’était peut-être plus d’Amérique, mais ne s’en trouvait de toute transparente évidence pas pour autant parmi les plus mal lotis de retour sur le plancher de la mère patrie et de ses vaches. Evoluant dans les hautes sphères économiques internationales depuis les années quatre vingt et la 12 création du mythe du Yuppie propagandé façon ASSAS, il avait senti le vent français du changement lui titiller la nuque. Et s’était donc porté acquéreur d’une modeste villa jouxtant le petit port de Sanary, à portée de longue vue du Fort de Brégançon. Il s’était également, et par je ne sais quel embrouillamini familial et psychologique, depuis sa réapparition sur le vieux continent et le décès de sa mère, procuré mon numéro de téléphone et mis en tête de sauver ma vie de ce qu’il considérait frôler la finitude du ratage. L’heure avait apparemment sonné d’y remédier en palliant aux failles intellectuelles inhérentes à une éducation laxiste, constitutive selon lui de ma personnalité marginale. Bref : Il s’attelait à parfaire ma culture du réseau comme l’on emmènerait un jeune puceau voir les filles. Grâce, donc – mais plus certainement à cause de – mon nom de famille, j’avais au cours du repas suivant l’allocution, et à mon corps sur la défensive de mon âme, décroché un engagement pour une biennale des jeunes créateurs d’Europe et de Méditerranée. Cette nouvelle carotte libérale post moderne était destinée à faire croire aux artistes, ou en tous cas à ceux s’imaginant l’être en devenir, que le gouvernement fraîchement mis en place se souciait un tant soit beaucoup de la culture. Mais pour donner une idée précise de leur réel investissements auprès des artistes : Ils se souciaient à peu près autant du processus créatif que de l’avis d’un juge syndicaliste muté à 13 Marseille depuis Montélimar en charge du dossier sur le harcèlement moral. Je m’étais sournoisement retrouvé coincé entre caviar d’aubergines et tagliatelles au saumon. Lors d’un désastreux moment d’inattention j’avais au cours du dîner, en insinuant finement que la canonisation de Pinochet n’était possiblement pas l’idée du siècle, commis sans m’en rendre compte l’impardonnable erreur d’émettre un contre-point de vue. Pratiquement imperceptible il avait pourtant mis en danger ma tranquillité en laissant bêtement supposer ma transparence volontaire sous tendue par la sensibilité – et non par la quête du pouvoir. Plus prompt que les autres, un convive avait flairé le piège. J’avais en premier lieu pensé lui répondre que, moi non plus, je ne m’expliquais pas ma présence ici ou bien là – comme il lui plairait – puis m’éclipser en prétextant la soudaine recouvrance d’une mémoire m’intimant d’aller pronto éteindre mes gaz. Nonobstant quoi je risquais de gâter cette aimable réunion d’anciens combattants en étant sujet à une furieuse et incontrôlable crise de dysenterie dont l’imminence de la marée noire ne pourrait que douloureusement entacher la blancheur immaculée de la nappe – et de leurs angéliques figures hédonistes. Mais j’avais manqué de cran – pour mémoire due à l’enterrement de mon aïeule. Le silence avait alourdit chaque centième de seconde, pesant sur mon esprit d’ordinaire imaginatif avec une puissance apathique égale à l’abrutissante sensation provoquée par l’écoute d’un vynil rayé de 14 Bénabar passant en boucle sur un vieux phonographe au saphir duquel l’on n’aurait jamais donné l’occasion de jouer La rage du peuple. Autant dire que je n’avais pas été loin de visualiser la croix. Ma deuxième roue de secours consistait à prétendre que j’étais ouvrier du bâtiment. Seulement cette affirmation aurait fait exploser une bombe surréaliste, et dieu sait ce qu’il en serait advenu. Au mieux certains se seraient étranglés. M’accrochant à ma ligne directrice initiale, j’aurais pu le gérer en restant aussi parfaitement stoïque qu’impassible. Les codes régissant les relations inter féminines voulant qu’on ne se jette pas en public sur un homme en présence de sa compagne m’avaient mis à l’abris de la fellation bourrue et précipitée. Seulement j’avais craint pour les autres qu’une si subite propulsion dans une dimension inconnue, bien au-delà d’une simple perturbation de leurs habitudes, ne leur causa la perte pure et simple de la raison. Acculé par l’imminence irrationnelle du dérèglement psychique de l’assemblée entière, aux yeux tel un seul depuis la tombe me regardant : J’avais été cahin caha obligé d’avouer. Non seulement Nicolas Van den berg était bel et bien mon oncle, mais pour compléter le package : J’étais écrivain. Et par les temps qui filaient doux personne ne semblait imaginer que cela puisse exister encore en chair et en os. 15
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