le secret de Sacha - Page 1 - Michel Angotti Le Secret de Sacha Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-351-4 Dépôt légal : Novembre 2009 © Édilivre Éditions APARIS, 2009 6 En montant les marches qui la mènent au dernier étage de son hôtel particulier du 15 avenue de l’Observatoire, Sacha se répète sans cesse « il faut que je le fasse, il faut que je le fasse, me libérer de ce poids que j’ai sur mon âme, de ce sang que j’ai sur les mains depuis toutes ces années, ai-je bien fait ? Oui, je le crois et, pourtant, si j’avais écouté Magali, ma tendre et douce Magali, nous n’en serions pas arrivés là. Et le monde dans tout cela, l’humanité tout entière ne seraient peut-être pas les mêmes, j’aurais, à moi toute seule, modifié le destin des hommes, ces hommes déchirés sans cesse par la guerre, le sang, la haine, cette haine qui les divise, qui les empêche d’avancer dans le sens de ce que veut le Créateur et non de ce qu’ils veulent ». Aujourd’hui est une date importante, c’est le jour anniversaire, je ne suis coupable de rien, se dit-elle. Après tout ce n’est pas moi, c’est mon père mais, mon père, je l’aime. Il n’y est pour rien le pauvre. Il ne faisait que son métier, réaliser sa passion. En compagnie de sa petite-fille Andréa, Sacha pénètre dans une petite pièce poussiéreuse qui recèle divers objets accumulés au cours des ans. Elle vient mettre la main sur une valise qui renferme de vieux 9 souvenirs de son enfance. Elle pose la valise sur le sol, s’accroupit devant, ses mains tremblantes et hésitantes ne peinent pourtant pas à déclencher avec facilité le mécanisme d’ouverture des serrures. Elle en soulève le couvercle ; elle sait ce qui se trouve à l’intérieur et il lui faut faire un effort extrême pour aller retrouver ce qu’elle contient. L’objet de toute son attention est une poupée blonde que son père lui avait offerte durant l’été 1939, lors du retour de son dernier voyage aux États-Unis. À cette époque, Sacha était une fillette de 7 ans. Son papa, professeur à la Sorbonne, se déplaçait souvent aux USA pour ses recherches. Afin de se faire pardonner ses absences, Michel Linotti n’hésitait jamais à combler sa fille chérie de cadeaux en provenance des Amériques. Sacha partageait sa petite vie tranquille entre son grand-père maternel, Simon Klein, riche banquier parisien et son père. À la mort brutale de sa mère en 1937, Sacha et son père étaient venus vivre au 15, avenue de l’Observatoire, domicile de Simon. L’enfant ne manquait de rien, la demeure bourgeoise offrait un cadre de vie matériellement confortable pour Sacha, elle disposait ainsi de l’attention sans borne d’un grand-père admiratif que rien n’arrêtait pour satisfaire sa petite-fille et, surtout, combler le vide affectif de l’absence brutale d’une mère. Sacha représentait le centre du monde de Simon, ces liens très profonds les unissaient dans une grande complicité. Sacha grandissait dans le judaïsme. Michel de confession catholique respectait avec la plus grande attention l’équilibre cultuel de sa famille. 10 Du fait de ses absences prolongées, cette situation affective entre petite-fille et grand-père l’arrangeait si bien qu’elle lui permettait de se consacrer librement à ses recherches à la Sorbonne. Après tout, Simon finançait les recherches de la fondation scientifique de l’Université de Paris. À l’ouverture de cette valise, Sacha, le regard dans le vide, ne peut s’empêcher d’avoir les larmes aux yeux en regardant cette poupée qui lui rappelle tant de joie et de tristesse. Mais soixante ans après, le souvenir de ce cadeau lui pèse tant sur la conscience que la présence de cette poupée un jour de plus sous son toit ne fera qu’agrandir la fracture qui est en elle, le remords et le chagrin qui pèsent sur elle depuis tant d’années. Et pourtant son attitude et son geste auraient pu modifier la face du monde, se répète-t-elle sans cesse. Elle était petite, n’avait que 10 ans et n’avait fait qu’obéir à son père. Coûte que coûte, elle devait franchir cette frontière, cette frontière suisse si lointaine et pourtant à portée de main, elle devait courir vite très vite, pourchassée par les SS et des chiens à ses trousses depuis des mois et des mois. Emportant son terrible secret avec elle, secret qui ne devait surtout pas tomber aux mains des nazis… Regardant avec une infinie tendresse sa petite-fille Andréa, qui se demande bien ce qui a pu l’entraîner ainsi au dernier étage de la maison avec sa grandmère, Sacha va lui confier son secret, comme une ultime confession qui la libérera de son enfance. Les deux femmes, redescendues au premier étage, rejoignent la cheminée du grand salon. Albert, le maître d’hôtel de Sacha et vieux serviteur depuis de nombreuses années vient d’allumer un feu. Sacha 11 tenant Andréa d’une main et la poupée de l’autre, demande à sa petite-fille de lui rendre ce service qu’elle ne peut pas accomplir elle-même, jeter sa poupée dans le feu, le dernier cadeau de son papa. Andréa ne comprend pas bien ce geste ridicule et surprenant pour la femme aussi douce et généreuse que représente pour elle sa grand-mère, une femme unique, spirituelle et qu’elle affectionne par-dessus tout. Qu’est-ce qui peut bien pousser grand-mère Sacha à vouloir en finir avec son passé, avec cette poupée qui n’a rien de repoussant que ce soi-disant secret, mais quel secret ? Que renferme cette poupée de chiffon qui a rongé la jeunesse de Sacha mais qui a aussi rongé toute sa vie pleine de remords. Cette frontière, cette maudite frontière, trop loin, beaucoup trop loin… En cet instant, devant la cheminée, toutes les images reviennent et se bousculent dans l’esprit de Sacha, mes petites jambes, pense-t-elle, n’avaient pas la force d’y arriver, de courir et pourtant il fallait courir vite, de plus en plus vite, mes jambes n’avaient plus la force de me porter. La respiration me manque, je suis épuisée, je n’ai que 10 ans, je vais m’effondrer sur cette incroyable route vertigineuse d’un moment à l’autre, les hommes en noir avec leurs chiens ne sont qu’à quelques centaines de mètres de moi, s’ils les lâchent ils vont me rattraper et me mordre jusqu’au sang. Ah, si grand père était là, tout près de moi, il pourrait me sauver. La main de Sacha accompagne celle d’Andréa, elle dépose délicatement la petite poupée sur les bûches ; en un instant les flammes s’emparent du corps de chiffon et la chevelure blonde du jouet de 12 porcelaine s’embrase avec rapidité en crépitant. Sacha ne peut supporter ce sacrifice si nécessaire à ses yeux, elle ne veut plus regarder ce spectacle si macabre et, comme une enfant, elle vient se blottir dans les bras de sa petite-fille chérie. Elle détourne les yeux, elle chérissait tant sa poupée, dernier témoignage de l’amour de son père. Elle ne supporte pas de regarder son geste en face. Sacha pousse un soupir de soulagement, elle commence à se sentir libérée, sa libération ne sera totale que lorsqu’elle aura, dans un instant, confié son passé à Andréa, la digne héritière d’une bien étrange révélation. New York, 25 juillet 1939 L’après-midi se termine. Pierre, en compagnie du savant Arthur Lienman, planche sur des calculs depuis le début de la matinée. Quelques semaines auparavant, Arthur avait demandé à Michel de le rejoindre à New York afin de l’aider à finaliser un projet qu’ils ont en commun. Les deux hommes se connaissent depuis deux ans. En 1937, Arthur avait aidé Michel à soutenir sa thèse de doctorat devant la faculté de la Sorbonne, une solide amitié était née entre les deux hommes et, suite à cette collaboration, ils avaient décidé de partager leurs recherches. Malgré les distances et les moyens de locomotion de l’époque, Michel et Arthur n’hésitaient pas à se retrouver à New York ou à Paris. Pour sa part, Arthur souhaitait en terminer au plus vite avec ses recherches, le gouvernement de Roosevelt suivait les études des deux hommes avec beaucoup d’attention. L’université de Columbia offrait un pont d’or à Michel s’il acceptait de quitter la France pour venir à New York, mais Michel ne 13 jugeait pas le moment opportun. Leur recherche devenait si importante, que le président de l’université de Columbia craignait que la Sorbonne ne s’approprie le brevet. La nuit commence à tomber sur Manhattan et Michel doit reprendre bientôt son bateau pour la France. Ils se promettent que le premier qui aura trouvé la solution à leur grand projet rappelle l’autre. Le Normandie va lever l’ancre dans moins de deux heures et Michel compte sur l’aide précieuse d’Arthur pour l’aider à acheter un jouet pour Sacha. En remontant la Cinquième avenue, juste devant une boutique de jouets qui fait face au Rockfeller Center, dans la vitrine, une petite poupée blonde attire son attention, elle ressemble étrangement à sa fille chérie Sacha, l’amour de sa vie, celle qu’il souhaiterait tellement serrer dans ses bras en cet instant et qu’il ramènera la prochaine fois avec lui en Amérique. Ici la vie est calme et bien loin des soucis de l’Europe. Les Allemands menacent d’envahir la Pologne et la tension est de plus en plus grande avec l’Angleterre et la France qui ne croient pas en une éventuelle guerre. L’Amérique sera un havre de paix pour lui et sa fille, il en est certain, et même si son beau-père s’y oppose, il ramènera Sacha avec lui, c’est promis. Une fois la poupée achetée et enveloppée, Michel regagne son bateau. Arthur, sur le quai, adresse un dernier salut à Michel posté sur le pont supérieur, il est 21 heures, le Normandie s’enfonce dans la brume du soir, laissant derrière lui la statue de la liberté et la liberté. 14 Paris, 7 jours plus tard Michel vient d’arriver en gare d’Orsay où l’attendent comme à son habitude sur le quai, Simon et Sacha. Petite Sacha se précipite dans les bras de son père en lançant dans toute la gare un cri de joie de « PAPA », elle n’a pas vu son père depuis 21 jours et cela commence à lui peser. Le père et la fille ont une passion l’un pour l’autre, passion également partagée pour Sacha avec Simon. Deux hommes qui comptent dans sa vie, une hypothétique séparation avec son grand-père lui serait très cruelle. Paris vit au rythme de l’insouciance et d’une certaine nonchalance et ne croit pas en la guerre. Elle ne croit pas que Hitler osera attaquer la France, cette France victorieuse de 14-18. Après tout, il y a la ligne Maginot… Si Hitler veut envahir la Pologne c’est son affaire et non celle de la France, se plaisent à dire certains politiques. Paris au mois d’août est magnifique et le jardin de l’Observatoire qui fait face à l’hôtel particulier de Simon, est tapissé d’une multitude de fleurs ; dans la même perspective on aperçoit le jardin du Luxembourg. Tout cet univers de mille couleurs est le jardin enchanté de Sacha. Simon l’emmène souvent y jouer et, pour fêter la venue de la petite poupée d’outreAtlantique, Sacha profite de cette occasion pour entraîner à la fin du dîner les deux hommes dans le jardin du Luxembourg au moment où quelques rayons de soleil illuminent encore la façade du Sénat. Pour faire plus ample connaissance avec sa poupée, Sacha profite de lui tremper les pieds dans le grand bassin 15 octogonal et lui faire un petit brin de toilette. Michel regarde sa fille, admiratif. Simon allume sa pipe, affiche un large sourire de plaisir : sa petite fille, son unique héritière, sa joie de vivre, sa beauté. Le soir tombe sur la capitale calme et sereine, les hirondelles tournoient au-dessus du grand bassin, le ciel de Paris s’enrobe du rouge feu des soirs d’été, la guerre est aux portes de la France et, dans l’indifférence totale, petite Sacha joue à la poupée. Michel a du mal à reprendre ses travaux loin de New York. Même si la Sorbonne est un cadre idéal, l’absence d’Arthur pénalise ses recherches. La perspective de la guerre est peu réjouissante d’autant que les nouvelles venues d’Allemagne ne sont pas très bonnes. Certains de ses confrères de la Sorbonne qui en reviennent disent qu’ils ont vu des magasins sur lesquels il est écrit « interdit aux Juifs ». Les avis sur le chancelier Hitler sont très controversés. Si d’aventure, la France entrait en guerre et que les Allemands envahissaient Paris, qu’adviendrait-il de Sacha ? Elle est juive mais son nom ne l’est pas et rien ne pourrait laisser présager de son origine. Après tout, je suis catholique, pense-t-il, ma fille a la double religion, même si elle fréquente avec assiduité la synagogue de rite alsacien de la rue de la Victoire. Simon, très pratiquant, ne manque jamais une cérémonie et toute sa fierté est de s’afficher avec sa petite-fille. Sacha est de toutes les fêtes. Pour rien au monde, elle ne manquerait le sabbat. La fête préférée de Sacha est Sukkot : c’est la fête de la moisson. Lors de cette fête, on remercie Dieu pour sa bonté envers les Hébreux pendant leurs 40 années d’errance entre l’Égypte et la terre d’Israël. C’est la fête des cabanes, 16
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