Au coeur du Rouge - Page 1 - test Alexandre Jarry Au cœur du Rouge Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1798-5 Dépôt légal : Septembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Prisons transcendantales Que sont les prisons sinon un lieu de rencontres insolites, ou un gigantesque carrefour de vies où s’entrechoquent et se télescopent violemment les émotions les plus intenses de plusieurs êtres brisés ? Dans le kaléidoscope de la conscience commune de cette grande humanité, une personne se voit dépossédée de toute âme et de toute raison d’être lorsqu’elle est jetée en cellule. Qu’est-ce que l’Homme fait subir à l’Homme ? Il prive son prochain de contact avec le vaste monde, il lui retire tous les aspects matériels et pratiques d’une vie auxquels tous se raccrochent. A croire qu’une existence a besoin d’être portée par des possessions et des responsabilités pour y gagner une valeur quelconque. En réalité, aucune vie n’a plus de valeur qu’une autre. Pour une fois, ce sont les lois qui édictent une chose vraie et pleine de sens : nous naissons tous libres et égaux devant la vie. Mais cela ne signifie en rien que la vie a un prix, une valeur. Nous sommes là un temps, puis l’instant d’après nous n’y sommes plus. A chacun son tour. On existe, c’est tout. Les uns après les autres… 9 Je vais vous dire ce que sont les prisons. Les prisons, ce sont de grandes maisons où l’on exclue ceux qui sont jugés comme différents, comme inadaptés à la société. Ceux-là ne font pas ce que l’on attend d’eux, ils sortent des sentiers battus, et pour ça, ils se retrouvent en marge de l’Homme, incompris et méprisés. Ils ont brisé des cœurs, ont chevauché aux côtés de dame Souffrance, ont pris des vies sans les mériter… Mais qu’est-ce que tout cela signifie ? Les hôpitaux aussi sont des lieux déplaisants où beaucoup sont tenus à l’écart pour leurs différences. Et pourtant… Alors, pourquoi l’Homme rejette-t-il l’Homme ? Vaine question, car, dans la cellule, l’homme n’est pas vaincu, l’homme ne perd rien de son âme, non. Au contraire. D’aucun dirait qu’elle s’assombrit. Mais, là encore, je ne suis pas entièrement d’accord. Je crois plutôt qu’elle s’aiguise, qu’elle se peaufine, qu’elle se construit. Chez l’être humain, l’âme est divisée, et chacun peut ressentir la bataille qui fait rage dans chaque squelette, entre Raison et Passion. La Passion qui nous tient au cœur, c’est cet oiseau en cage qui n’aspire qu’à parcourir le monde à tire-d’aile. La Raison, elle, fait la part belle à l’être en lui-même et à son orgueil, à ce coffre-fort imprenable qu’est notre crâne, dans lequel se tiennent, jour et nuit, maints et maints calculs, ou comment faire du profit… Et c’est ici que tout se joue, en prison : l’âme, loin d’être anéantie, prend son réel envol, sa liberté en laissant place aux émotions et aux passions. C’est dans pareil lieu que l’être humain se transcende et ouvre son cœur au monde. Au monde des murs et de la roche, qui seront les seuls témoins de cette apothéose spirituelle. 10 L’homme est un être parfait et équilibré dans le cycle de la vie et de la mort. Lorsqu’on y réfléchit, dans l’ensemble d’une société comme la nôtre, les sentiments noirs et les émotions positives s’équilibrent et sont des énergies canalisées et en perpétuelle lutte. Ce qui construit cette force, c’est que chaque être est profondément différent de son voisin. Oui, mais voilà ; c’est ici que réside le problème, sans pour autant que l’on puisse mettre le doigt dessus. La prison, lieu idéal pour l’épanouissement d’une âme, n’en reste pas moins un endroit de haine et de violence. Et les passions qui grandissent et s’étendent dans le cœur des prisonniers sont des passions intenses, mauvaises. Des passions qui nourrissent le sang et l’ennemi de tous : le Rouge. Je n’ai jamais été jeté en cellule… D’une part, on ne m’en a jamais laissé le temps, et d’autre part, je ne fais pas partie de ces gens qui ont le goût du risque. Dans une certaine mesure… Toutefois, dans mon existence – que je qualifierais d’exceptionnelle – j’ai souvent pris le temps de rendre visite à ces quatre murs qui voient naître l’envol d’une âme avant d’y mettre fin en l’absorbant. Les hommes qui vivent là sont gorgés d’émotions, et lorsque je m’y rends, c’est pour les soulager un peu, prendre un peu de ce poids avant que leurs cœurs n’explosent, malgré le mal que certains ont pu faire par le passé… Je ne crois pas faire le bien ou le mal. Je pense seulement à l’équilibre du monde, et il faut parfois mettre une soupape à ce flot d’émotions. Je catalyse, je filtre, j’analyse et je redistribue la substance de ces passions. C’est mon rôle. Et je m’efforce d’établir ce même équilibre qui porte le monde dans les corps de 11 chacun. Car pour moi, le corps lui-même est une prison de chair dont il est difficile de franchir les frontières… En ce qui me concerne, j’ai franchi ces frontièreslà il y a longtemps, et j’ai depuis quitté les miens. Mais le rôle que je tiens aujourd’hui est capital. La balance, dans laquelle remue le monde, oscille parfois sans crier gare, et le Grand Equilibre se joue à chaque instant, pour chaque personne et ce, n’importe où sur la planète. Et pendant que la Raison fait tourner les méninges de la population pour continuer à avancer, de nombreuses âmes cherchent maladroitement à se libérer de leurs cages d’os et de sang. Et, moi, je suis là pour les guider, je suis là pour les empêcher de se laisser entraîner dans les rouages machiavéliques du Rouge… * * * 12 Les années mortes « Stop. Je dis stop ! C’est quand même pas compliqué à comprendre, Hugo… Je ne veux plus vivre comme ça, c’est tout… – Mais, mon ange, attend ! Ne raccroche pas ! On ne peut pas tout arrêter maintenant. Pas maintenant ! – … Hugo… C’est terminé… Tu m’entends ? – Je t’entends oui. Mais je ne comprends pas. Je rentre dans deux petites semaines ! Enfin, quoi ? Tu vas tenir le coup quand même, non ? Je t’en prie… Ne m’abandonne pas… – Deux semaines, seulement… Oui, mais deux semaines de trop… Je ne peux plus le supporter, je te l’ai dit. Cette fois ce sera deux semaines, la prochaine fois ce sera trois, et la fois d’après une seule, et encore, je devrais m’estimer heureuse… Non merci. – Mais après, nous nous retrouvons et pouvons profiter ensemble de notre bonheur. – Quel bonheur Hugo ? Celui de te retrouver une fois de temps en temps ? Et encore, se retrouver, en général, ça veut dire se réconcilier sur l’oreiller. – Arrête un peu, tu veux ? Sois pas de mauvaise foi ! On n’est pas bien tous les deux ? 15 – Si ! Bien sûr qu’on est heureux ! Je passe ma vie à t’attendre en me disant que tu pourrais être avec une autre, insouciant. Et puis, c’est génial, aussi, de ne pas savoir quel sera mon avenir au-delà de deux mois… Enfin, Hugo, réveille-toi ! Je ne vois pas le moindre bonheur dans tout ça ! – Bon, ça va, j’ai compris… Et si, maintenant, là, je te dis qu’après cette affaire, je n’ai plus de déplacement à l’étranger… – Ah ! La belle opération ! Tu n’auras plus besoin d’aller à New York, ou Pékin, ou Tombouctou. Ça, c’est formidable ! Tu devras seulement aller faire un séminaire à Bordeaux, puis à Lille, puis à Lyon… qu’importe la distance puisqu’elle signifie l’absence ! – Tu es injuste… – Oui. Sans doute. Mais je n’en peux plus, je suis à bout. – « Sans doute ? » C’est tout ce que tu trouves à dire ? « Sans doute. » Mais Emma, je bosse de mon mieux pour qu’on puisse mener une vie confortable, et tout ce que tu trouves à dire à ça, c’est que tu es fatigué de mon absence et que tu veux mettre fin à notre relation ? Je ne peux pas te laisser penser de cette manière… Allons ma chérie, c’est une petite déprime, ça ira mieux très bientôt, ne te fais pas de soucis, je vais… – Tu ne vas rien faire du tout ! Ce n’est pas une petite crise passagère. C’est une décision mûrement réfléchie, et dis-toi que ça fait un moment que j’y songe. Je n’ai plus rien à faire avec toi. Je suis malheureuse dans cette vie, et j’ai pris seule la décision de te quitter. – Mais comment en est-on arrivé là ? 16 – Tu le sais aussi bien que moi. Je ne te rejette pas la faute, c’est un mauvais concours de circonstances, la vie nous a réunis pour des jours heureux. Je les ai appréciés à leurs justes valeurs, mais aujourd’hui, et bien ils sont révolus. Rendons-nous à l’évidence. Nous ne sommes plus faits l’un pour l’autre… – Ça… Ça a l’air si facile pour toi ! Si je t’écoutais je n’aurais plus qu’à me trouver une vie, je me trompe ? Vas-y Hugo, moi je m’en vais, toi, retourne t’acheter une existence ! Tu es tout simplement en train de me demander de tourner la page, alors même que je n’en ai pas envie, c’est incroyable… – Oui. Et ne va surtout pas croire que ce fut facile pour moi de faire ma valise. Tu es cruel de penser que je fais ça sans le moindre remord. J’ai été amoureuse de toi… Comme une folle. Souviens-toi des premiers jours. Souviens-toi et réfléchis à présent. On était jeunes, et je jurais par tous les dieux que tu serais le seul homme de ma vie… – Et ce n’est visiblement pas le cas, donc… – Hugo… – Emma… Tu peux encore faire marche arrière. Ne fais tes valises que si tu es sûre de ton choix. S’il le faut, je prends un billet d’avion pour demain matin, à la première heure ! Je te rejoins pour qu’on discute de tout ça. Partir n’est pas l’unique solution ! – Et ton boulot ? – Quoi mon boulot ? C’est de nous qu’il s’agit. Je ne veux pas te perdre. Pas toi ! Le boulot, il y en aura toujours quelque part ! – Tu m’as déjà perdue Hugo, ça suffit. Je ne changerai pas d’avis. Oublie toutes ces mises en scènes folles qui te tournent dans la tête pour me 17 ramener dans tes bras. Je ne veux plus de cette histoire, tu le sais très bien… – Emma… – Quoi ? –… – Quoi ? – … Comment s’appelle-t-il ? – Je te demande pardon ? – Il y a un nouvel homme dans ta vie. C’est lui qui a influencé ta décision… comment s’appelle-t-il ? – Mais enfin, il ne s’appelle pas ! Qu’est-ce que tu t’imagines ? Que la seule façon de me perdre ce serait parce que je vois quelqu’un d’autre ? Egoïste prétentieux ! Je n’ai pas besoin d’être aveuglée par les propos d’un autre pour me rendre compte que je ne t’aime plus et que je veux mener une autre vie ! – Ok. – Hugo. –… – Hugo, pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire… – Non bien sûr. – Excuse-moi, mes paroles sont dures… Je ne voulais pas te blesser… – Evidemment… Comment aurais-tu pu me blesser d’avantage qu’avec cette décision de toute façon ? – Arrête. Je veux que tu… – Tu veux beaucoup de choses, Emma. Cesse de les vouloir, prends-les. Tu es libre… – Hugo, je t’en prie. Je sais combien c’est difficile… 18
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